Incendies : qui sont les vrais pyromanes ?
Face aux feux extrêmes qui dévorent le Sud-Ouest, le gouvernement communique beaucoup. Mais l’algorithme de ses discours est bloqué sur une programmation monomaniaque : le sécuritaire. Pas de vision, pas d’horizon d’action, et surtout, surtout… pas de climat.
27 juillet 2026 à 20h58 https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/270726/incendies-qui-sont-les-vrais-pyromanes?utm_source=quotidienne-20260727-195218&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260727-195218&M_BT=115359655566
DimancheDimanche 26 juillet, , le premier ministre d’un pays ravagé par des incendies d’une magnitude catastrophique s’adresse aux médias : les dégâts économiques et émotionnels causés par les feux requièrent une réponse politique « à la hauteur des urgences climatiques » et fondée sur les enseignements de la science. Seul un « grand pacte d’État » peut permettre d’affronter l’urgence climatique et de mettre en œuvre les nouvelles priorités du moment : « prévention, action, reconstruction ».
En quelques minutes, le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez (Parti socialiste ouvrier espagnol, PSOE) a donné une leçon de communication politique face au cataclysme des grands feux – qui crée une exigence forte de mise en œuvre.

Vous voulez comprendre les enjeux de la crise écologique ?
Inscrivez-vous à la « lettre écologie » et recevez notre newsletter un mercredi sur deux.
Le désastre climatique n’est plus évitable. Mais il peut être combattu par la mobilisation des services publics – auxquels le chef du gouvernement espagnol a spécifiquement rendu hommage – et le volontarisme politique.
Acter solennellement l’énormité de la catastrophe climatique et la gravité de la situation ; insister sur l’urgence absolue d’agir ; désigner une voie à suivre pour y parvenir : en France, qui sera capable d’un tel geste politique ?
Une communication fondée sur les chiffres
En déplacement lundi après-midi en Gironde, au Service départemental d’incendie et de secours (Sdis) de Bordeaux, le président français Emmanuel Macron a d’abord insisté sur le fait que « les semaines à venir seront dures et [qu’]on doit tenir ». Il a ensuite repris le vocabulaire martial qu’il prise tant, celui-là même qu’il avait déjà utilisé lors du covid : « Cette bataille, on va la gagner ensemble », a dit le chef de l’État.
« On devra, on le sait, replanter et rebâtir une forêt différente », parce que « l’on doit s’adapter aux conditions structurelles de changement climatique », « à la pression de l’habitation et du tourisme qui s’est déployé ces dernières décennies », a certes admis Emmanuel Macron. Mais il a dans le même temps fermé la porte à toute critique : « Le temps viendra des retours d’expérience. » En attendant, il faut rester « unis ».
Le premier ministre Sébastien Lecornu voit encore moins loin. Le chef du gouvernement français avait une information importante à partager avec ses concitoyen·nes, lundi 27 juillet sur son compte X, pour les assurer sur l’efficacité de son action : le nombre de personnes interpellées.
Certains feux « sont allumés délibérément », écrit-il. Or, « c’est un crime, puni de quinze ans de réclusion criminelle. Depuis le 6 juillet, 162 interpellations ont déjà eu lieu ». Que tremblent « les incendiaires » : « ils seront retrouvés, interpellés et répondront de leurs actes devant la justice ».
Pourtant, les départs volontaires ne représentent qu’une faible partie des incendies, expliquent les expert·es. Si neuf feux sur dix sont d’origine humaine, la plupart d’entre eux sont causés par accident – étincelles de travaux, équipement électrique mal entretenu, mégot de cigarette, barbecue, etc. C’est bien toute la difficulté pour les empêcher, en situation de sécheresse et de températures très chaudes. Alors, pourquoi ne parler que des délinquants des feux et pas de leurs causes systémiques ?
À quel niveau de zombification cérébrale faut-il être parvenu pour croire qu’il suffit de remplir les prisons pour protéger un pays du dérèglement climatique ?
Nombre d’hectares brûlés, nombre de pompiers mobilisés, nombre de personnes évacuées, nombre de militaires envoyé·es sur le terrain, nombre de masques FFP2 acheminés : depuis le départ des incendies extrêmes dans les Landes et en Gironde le 22 juillet, le gouvernement français ne communique que par chiffres.
Matignon, le ministère de l’intérieur, les préfet et préfète en place parlent, beaucoup, tous les jours. Mais c’est comme si une calculatrice géante avait pris le contrôle de leur communication. Ou une intelligence artificielle mal entraînée peut-être. Le résultat est sans appel : pas de vision, pas d’horizon d’action, et surtout, surtout… pas de climat.
À LIRE AUSSI« C’est nos vies qui partent en fumée » : au Temple, avec les habitants qui luttent contre l’incendie
27 juillet 2026
L’algorithme des discours du gouvernement est bloqué sur une programmation monomaniaque : le sécuritaire.
Mais qui croit que les incendies ne sont qu’un problème de pyromanes et de criminels ? À quel niveau de zombification cérébrale faut-il être parvenu pour croire qu’il suffit de remplir les prisons pour protéger un pays des violences du dérèglement climatique ?
Le gouvernement a tenté une démonstration de force ces derniers jours en exhibant son nouveau joujou : l’A400M, un avion de transport militaire modifié pour transporter de l’eau et des produits retardants. Un engin énorme, une « première mondiale », se vante Sébastien Lecornu. Toujours plus d’emphase et d’autosatisfaction.
Mais, pour retrouver une capacité d’action face à la catastrophe, peut-être faudrait-il avoir l’humilité de reconnaître ses échecs et une forme d’impuissance.
Et, ainsi, atterrir dans les réalités d’un monde en chaos, où la vulnérabilité des humains et des écosystèmes mérite plus d’attention et de soins que le réemploi des vieilles recettes de la communication politicienne.
oëlle Zask : « La pensée écologiste devrait prendre le pas et c’est le silence absolu »
Une fois que le feu est là, il est trop tard. Les conditions climatiques sont telles que la moindre étincelle peut provoquer un feu extrême. Il faut donc agir en amont, plaide la philosophe Joëlle Zask.
27 juillet 2026 à 20h07 https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/270726/joelle-zask-la-pensee-ecologiste-devrait-prendre-le-pas-et-c-est-le-silence-absolu?utm_source=quotidienne-20260727-195218&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260727-195218&M_BT=115359655566
Plus de 40 000 hectares brûlés en Gironde en quelques jours, 116 000 hectares ravagés depuis le début de la saison des feux : la France a désormais battu ses records historiques d’incendies d’espaces naturels et de feux de forêt.
Depuis quelques années, en réalité, plusieurs seuils ont été franchis. En 2022, les Landes ont perdu près de 30 000 hectares de forêt, et l’an dernier, le feu des Corbières, déjà qualifié de « hors norme »par les services de l’État, a ravagé 11 000 hectares.
La France est-elle entrée dans une ère de feux extrêmes ? Comment faire pour mieux se protéger ? Quelle peut être la réponse politique à ces désastres ?
Entretien avec la philosophe Joëlle Zask, autrice de Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique, paru en 2019 aux éditions Premier Parallèle.

« Mediapart » : Vous faisiez déjà le constat, dans votre livre paru en 2019, de la progression des feux. Qu’est-ce qui a changé depuis ?
Joëlle Zask : Malheureusement, peu de choses ont été faites depuis pour lutter contre les feux. Pourtant, leur multiplication était prévue. Le contraste est désespérant : la végétation se dessèche, les oiseaux disparaissent… et il y a un immobilisme mental qui devient très difficile à vivre. Les politiques de prévention n’évoluent pas : depuis 2017, seules 200 communes ont adhéré au plan de prévention des risques d’incendies de forêt (PPRIF). Or, toutes les communes sont concernées. Cet été montre que l’entièreté de notre territoire est exposée aux feux.
Avec la déprise rurale et l’abandon de l’entretien des forêts, nous avons perdu la “culture du feu”.
Ce qui me frappe, c’est que face au désastre en Gironde et à une quatrième canicule qui se profile, on devrait entendre les partis politiques, les mouvements écologistes, les citoyennes et les citoyens… Et l’on n’entend rien.
Dans une Espagne qui brûle, le premier ministre Pedro Sánchez [du Parti socialiste ouvrier espagnol – ndlr] a appelé dimanche à un « pacte d’État climatique ». C’est cela que devraient générer les feux extrêmes auxquels nous sommes confrontés en France cet été : nous avons besoin de la protection mutuelle de l’État démocratique – protection qui inclut notre environnement. Or, cette protection n’est plus du tout assurée.
À un an de la présidentielle, face à de tels feux, la pensée écologiste devrait prendre le pas sur toute autre considération. Et c’est le silence absolu. Qu’est-ce qu’on attend ? Que faut-il de plus ?
Avec plus de 40 000 hectares brûlés en quelques jours en Gironde – soit le record absolu en France sur un incendie –, comment caractériser ce sinistre ?

Dans mon livre, j’emploie le terme « mégafeu » à la suite du journaliste californien Michael Kodas qui, avec le mot « megafire », décrivait des feux extrêmement étendus que l’on n’arrivait pas à éteindre. Il faut reconnaître que les feux européens n’ont pas la même échelle que ceux qui touchent les États-Unis ou le Canada, et la question du terme, à vrai dire, est secondaire.
Avec la Gironde, on a affaire à un feu extrême : un type de feu dont l’étendue, l’intensité et le caractère destructeur n’existaient pas auparavant.
C’est d’ailleurs un feu extrême, dans le Var en 2017, qui m’avait incitée à travailler sur le sujet [près de 4 000 hectares avaient été ravagés par les flammes cet été-là dans ce département – ndlr]. Feu extrême, car il avait brûlé jusqu’aux racines et souches des grands arbres, et il avait un caractère inextinguible, c’est-à-dire qu’il s’était propagé et éteint de lui-même. Les moyens humains et matériels avaient permis d’éviter les morts et les destructions de maisons, mais pas d’arrêter le feu. On en est là aujourd’hui, avec des dégâts nettement plus importants.
Ces feux extrêmes ont aussi pour caractéristiques d’être liés aux activités humaines. La gravité de l’incendie de forêt, qu’il soit déclenché par un acte ou une technologie humaine, dépend en réalité du climat : un feu allumé par un pyromane n’ira pas bien loin si le taux d’humidité et la température sont normaux. La manière dont le feu se comporte est liée au dérèglement climatique, et ce sont nos activités qui en sont responsables. Il faut donc, pour contrer cela, diminuer les émissions de gaz à effet de serre.
À LIRE AUSSI Après les mégafeux, repenser l’habitabilité des régions dévastées
29 août 2025
Mais c’est aussi l’évolution de notre façon d’habiter le territoire qui favorise ces feux destructeurs : avec la déprise rurale et l’abandon de l’entretien des forêts, nous avons perdu la « culture du feu ». Les pratiques de « feu dirigé » et le pastoralisme, notamment, permettaient de limiter les risques. Les troupeaux de vaches, brebis et chèvres doivent revenir dans les forêts. Les chevreuils, dont on dit qu’ils sont trop nombreux, sont utiles aussi…
Une forêt habitée est une forêt qui va développer plus de résistance au feu.
Faut-il réinventer notre relation à la forêt ?
L’environnement doit être au cœur de nos institutions politiques et de nos pratiques citoyennes. La vie démocratique, ce n’est pas seulement le débat politique. C’est aussi débroussailler, entretenir les bois, nettoyer les plages, réaménager une place publique… Cela peut paraître très technique, mais on peut développer les formations, les échanges, le croisement de compétences… Il s’agit de protéger les lieux communs que nous partageons.
Ces feux extrêmes, à mon avis, mettent en échec deux modes de pensée : celui qui croit en la domination de la nature, selon lequel les feux peuvent être contrôlés ; et celui, puriste et angélique, qui veut laisser faire la nature parce qu’elle serait bonne en soi.
Aujourd’hui, un équilibre est rompu, et il faut retrouver certaines pratiques traditionnelles que nous avons perdues. Comme celles des aborigènes, en Australie, qui, depuis 60 000 ans, aménagent le bush avec le feu.
Notons qu’en Gironde et dans les Landes, les plantations de pins maritimes se sont faites sous Napoléon III aux dépens de la culture paysanne locale, pour la construction de Paris et les chantiers navals. Une forme de colonisation, qui a donné lieu à des forêts qui manquent aujourd’hui de diversité et résistent mal au changement climatique.
Quand la saison sera passée, quand la pluie reviendra, il faudra à tout prix éviter que ce que nous avons connu cet été se reproduise.
Certes, nous avons besoin de bois pour nos équipements. Mais il faut penser à la diversification de la forêt et à son entretien. Il faut la « nettoyer », pour reprendre un terme aborigène, c’est-à-dire enlever la matière inflammable, débroussailler, mais aussi sélectionner les pousses pour favoriser telle ou telle plante, éviter les espèces décoratives inflammables, comme les lauriers-roses ou encore les eucalyptus, favoriser au contraire les espèces retardatrices de feu…
C’est un art complexe. Il y a un équilibre à trouver entre cela et la « libre évolution ».
Les collectivités locales n’ont-elles pas un rôle prépondérant à jouer ?
Si, la concentration du pouvoir entre les mains de quelques-uns fait partie du problème. Il ne faut pas attendre du ministère de l’intérieur qu’il trouve la solution. Les maires doivent se mobiliser, les citoyennes et citoyens aussi. On voit d’ailleurs, depuis le début de l’été, des mouvements de solidarité inédits : des réseaux d’entraide, de bénévolat, se sont mis en place. Tout le monde est concerné, ça n’arrive pas qu’aux autres.
À LIRE AUSSI Comment vivre après le traumatisme d’un mégafeu
13 août 2024
Il faut que cette mobilisation se fasse aussi en amont, avec des tours de garde, par exemple, ou encore l’aménagement de zones tampons pendant l’hiver. Parce qu’une fois que le feu est là, il est trop tard. Les conditions climatiques sont telles que malgré tous nos efforts, la moindre étincelle peut provoquer un feu extrême.
Et ce qu’il dévaste, à l’échelle d’une vie humaine, ne reviendra pas comme avant. On perd un écosystème, mais aussi un paysage, ce qui peut provoquer énormément de tristesse et de détresse chez les gens.
Seule la prévention nous permettra d’améliorer la situation. Il nous faut une pensée hippocratique de l’environnement : penser la nature comme un système fragile, dont il faut prendre soin. Le feu est un événement qui, comme un tsunami, dépasse nos capacités de contrôle. Quand la saison sera passée, quand la pluie reviendra, il faudra à tout prix éviter que ce que nous avons connu cet été se reproduise.
Les feux, en détruisant des réserves de biodiversité et puits de carbone de plus en plus grands, constituent-ils des points de bascule ?
Oui, ces feux contribuent eux-mêmes au changement climatique. Ils dégagent des quantités astronomiques de particules fines dans l’air, ils font ressurgir des produits chimiques qu’on a enfouis dans les sols, leurs cendres se propagent très loin… Jusqu’aux banquises, où le noircissement qu’elles entraînent contribue, lui aussi, au réchauffement.