
Malgré des signalements, le CNRS épargne l’un de ses pontes
Après une enquête interne pour « agissement sexiste », l’organisme a décidé de ne pas infliger de sanction disciplinaire à Fabien Jobard, chercheur spécialiste des violences policières. L’Association française de science politique l’a en revanche suspendu cinq ans. Une incohérence qui interroge.
Lénaïg Bredoux et Marie Turcan
24 juillet 2026 à 20h06 https://www.mediapart.fr/journal/france/240726/malgre-des-signalements-le-cnrs-epargne-l-un-de-ses-pontes?utm_source=quotidienne-20260724-183217&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260724-183217&M_BT=115359655566
L’affaire
L’affaire bruissait depuis des mois et un appel à témoignages diffusé sur Instagram en décembre 2024. Il est question d’un « docteur en sciences sociales » anonyme. À l’époque, les plaignantes veulent privilégier la voie disciplinaire plutôt que médiatique.
Il a fallu qu’une association professionnelle de science politique prenne une décision spectaculaire et que Le Canard enchaînéla révèle le 21 juillet (avant un article du magazine d’extrême droite Valeurs actuelles) pour que la procédure ayant visé Fabien Jobard soit rendue publique.
Spécialiste des violences policières, le chercheur de 55 ans est un ponte du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), le plus prestigieux institut de recherche français, très prisé à gauche – il a récemment participé aux travaux du Parti socialiste.

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Mediapart a enquêté sur cette affaire qui questionne la gestion de violences sexistes et sexuelles (VSS) dans l’enseignement supérieur et la recherche. Un milieu où les positions de pouvoir sont renforcées par la grande précarité des jeunes chercheur·euses.
Une soirée à Grenoble
À l’été 2024, le congrès annuel de l’Association française de science politique (AFSP) réunit pour trois jours des centaines de participant·es. Le 3 juillet, une soirée conviviale est organisée dans les hauteurs de Grenoble (Isère). Flora* rencontre Fabien Jobard sur la piste de danse.
Ce n’est pas n’importe quel chercheur : outre sa réputation scientifique bien établie, il occupe l’une des positions de pouvoir les plus importantes du CNRS. Il est à la fois président de la section 40, qui recrute les politistes au sein de l’institution et veille aux carrières de ses membres, et le président de toutes les sections qui composent le CNRS.
Flora a postulé auprès de cette section, sans passer le premier tour. Ce soir-là, écrit-elle dans son témoignage adressé au CNRS, elle décide de l’aborder pour parler de son dossier – elle pense repostuler l’année suivante.
Elle affirme qu’à cette occasion, Fabien Jobard lui a proposé de la drogue. « J’ai accepté […] pensant que cela pourrait faciliter les échanges avec ce directeur de section. Il m’a dit de le suivre jusqu’à son hôtel, place Victor-Hugo, pour consommer le cachet [d’ecstasy] ensemble. »
Sur le trajet, elle envoie plusieurs SMS à un ami, parmi lesquels celui-ci : « Fabien Jobard m’attend à Grenoble avec de la MD [MDMA, le principe actif de l’ecstasy – ndlr] », à 0 h 35. Le lendemain, à 9 heures, elle lui écrira : « J’ai pas couché avec Jobard, mais j’ai gobé son quart de taz [pour ecstasy – ndlr]. » Elle enverra aussi à un autre contact : « Il m’a payé un demi taz. »
Confronté par Mediapart à ces éléments, Fabien Jobard nie en bloc : « Je n’ai pas de stupéfiants sur moi au congrès de l’Association française des sciences politiques. Si je n’en ai pas, pourquoi voulez-vous que je lui [en] propose ? » Il dément aussi avoir proposé d’aller dans sa chambre d’hôtel.
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Selon Flora, il aurait dit « que [son] projet CNRS était sur son ordinateur dans sa chambre d’hôtel, que ce serait le bon moment pour en parler ». Elle écrit un message à un proche, le lendemain : « Il voulait pas rejoindre mes potes [rassemblés dans un bar], classique. »
Ils finissent pourtant par rejoindre ce bar, tout proche. À propos de ce trajet, Fabien Jobard reconnaît « une connerie et une faute » : « Ça ne va pas du tout. J’ai le statut que j’ai, même si elle l’ignore, elle est jeune et pas statutaire. Effectivement, le comportement doit être strictement indexé à la position qu’on occupe. Il y a une erreur d’appréciation de ma part. »
Pour appuyer ses dires, la postdoctorante a communiqué au CNRS l’intégralité des captures d’écran de messages susmentionnés, ainsi que le témoignage écrit de Claire*. Cette doctorante présente au bar se souvient : « [Flora] me confie sur un ton léger que Fabien Jobard vient de lui proposer de l’ecstasy. Fabien Jobard, qui la rejoint peu après, s’adresse à elle en ces termes : “Je t’avais dit de ne pas le dire à tes potes !” Cet échange me met mal à l’aise et renforce mes doutes quant à la situation. » Une autre personne relate par écrit avoir recueilli des confidences similaires.
Contactée par Mediapart, Claire confirme son témoignage et assure n’avoir jamais été sollicitée ni entendue par la cellule du CNRS, bien qu’elle leur ait communiqué son nom et son numéro. Fabien Jobard semble aussi découvrir les messages transmis par Flora quand Mediapart le questionne pour cette enquête.
Le CNRS n’a pas souhaité nous répondre sur ce point. « Dans la mesure où il s’agit de situations individuelles, il ne nous est juridiquement pas possible de répondre, sauf aux mesures mises en place à l’issue de l’enquête », indique-t-on.
Brouillage entre vies personnelle et professionnelle
Le CNRS a également reçu le témoignage d’Elsa*, doctorante du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip), le laboratoire de recherche que Fabien Jobard a dirigé de 2010 à 2014 et auquel il est encore rattaché. Deux mois avant le congrès de Grenoble, celui-ci coorganise un événement à l’Institut Marc-Bloch de Berlin. Elsa est invitée.
Un soir, il lui propose alors « de sortir en boîte », témoigne-t-elle par écrit. « J’ai refusé, préférant me reposer. Il n’a pas insisté. »Le lendemain, elle comprend que la discothèque proposée, le KitKatclub, est connue pour ses soirées libertines. « J’ai compris qu’il s’agissait d’un club où se pratique l’échangisme. J’ai alors ressenti un profond malaise. »
« Ce n’est pas professionnel, c’est complètement stupide. Il n’y a aucune question à se poser », répond Fabrice Jobard à Mediapart. S’il assure qu’il « ne raconte pas [s]a vie à des gens qui ne sont pas susceptibles de s’y intéresser », le chercheur semble avoir brouillé la frontière entre vie personnelle et vie professionnelle à plusieurs reprises.
Deux mois plus tard, en juillet 2024, Mathis*, un doctorant d’histoire de 25 ans, le rencontre par l’intermédiaire d’une amie commune, dans un bar. Fabien Jobard, 53 ans à l’époque, raconte sa vie intime. « Il a fait mention de détails de façon assez détachée […] J’ai été mal à l’aise », a-t-il rédigé dans un témoignage qui fait état d’une atmosphère de « séduction ».
Il y a une propension à ne pas bien voir la frontière entre vie privée ou intime d’un côté, et vie professionnelle de l’autre, dans mes récits.
Fabien Jobard
« Ce n’était pas un rendez-vous pro, mais il y a mélange de genres. Je fais partie de son labo, je suis dirigé par son collègue », précise-t-il à Mediapart. Le restant de la soirée, Fabien Jobard l’aurait plusieurs fois complimenté tout en « dénigr[ant] les doctorant·es sous sa direction, qui n’étaient selon lui pas efficaces, pas bons ».
« Si je lui ai fait des compliments, c’étaient des compliments sincères, pas une manœuvre de drague. Mais oui, j’ai été tout à fait sermonné par [leur amie commune]. Elle a mille fois raison là-dessus, il n’y a rien à dire », répond le sociologue.
D’autres collègues confirment ce climat particulier. Il « raconte beaucoup de détails non sollicités sur sa vie sexuelle […], en usant d’un vocabulaire violent et imagé », rapporte une source qui a rédigé un témoignage, sans l’envoyer au CNRS. Il y a, poursuit cette source, un « défaut de cadrage, chez Fabien Jobard, des frontières entre personnel et professionnel ». Lui-même en convient : « Il y a une propension à ne pas bien voir la frontière entre vie privée ou intime d’un côté, et vie professionnelle de l’autre, dans mes récits. »
Enquête administrative classée
Saisi en mars 2025, le CNRS a mené une enquête administrative indépendante jusqu’en août. Le 13 octobre, Fabien Jobard est finalement informé par le délégué régional du CNRS de Paris-Centre qu’« il ne ressort pas du rapport […] la présence d’éléments suffisants pour justifier l’engagement d’une procédure disciplinaire », mais lui demande, « au vu des éléments », de « bien vouloir adopter un comportement et une posture exemplaires dans [ses] interactions avec [ses] collègues et particulièrement avec les doctorantes et doctorants ».
La décision a achevé « d’épuiser » Flora et Elsa. « La procédure avait été très longue et violente… Alors n’avoir aucune réponse du CNRS, c’était encore plus violent », explique la première. Elle a fini par se résoudre à la médiatisation : « Je veux protéger d’autres potentielles victimes d’un homme en position de pouvoir. » Mais, dit-elle, « c’est la clôture de l’affaire ». Aujourd’hui, Flora travaille dans la recherche, mais elle n’a pas repostulé au CNRS.
Enregistrée à son insu
Le chercheur a plusieurs fois prévenu ses nouveaux et nouvelles interlocuteur·ices de l’existence d’une enquête du CNRS à son égard, pendant sa durée, mais aussi après avoir reçu le « rappel à l’ordre » de son employeur. Comme ce 27 octobre 2025, à une doctorante : « J’ai été de mon côté l’objet d’un signalement pour des faits reprochés d’agissement sexiste », lit-on dans son courriel.
Lorsqu’ils se rencontrent un mois plus tard, toutefois, la doctorante se rend compte qu’il enregistre à son insu leur conversation avec son smartphone. « Il a prétexté une manœuvre involontaire », confie-t-elle, et transmet l’information à son directeur de thèse. Fabien Jobard finit par admettre qu’il craignait de nouvelles accusations. « C’est une erreur. J’ai eu des comportements un peu de paranoïa. Je me suis retrouvé dans une pièce fermée avec elle sur son lieu de travail, j’étais super mal à l’aise », dit-il à Mediapart.
Un mois plus tard, il l’a néanmoins invitée chez lui pour travailler, au lieu d’aller à la médiathèque comme il et elle l’avaient prévu. La famille du chercheur était présente. « J’ai sorti l’ordinateur de mon bureau qui est une pièce fermée et nous avons travaillé au milieu du salon », répond Fabien Jobard.
Quant à Elsa, elle s’est manifestée en soutien de Flora. Pour elle aussi, « la procédure, ça a été l’enfer ». « Au départ, je ne voulais pas qu’il soit puni, je voulais juste qu’il arrête… Au labo, la situation s’est tendue. Au fil des mois, j’ai ressenti une perte de sens immense dans mon travail, je n’arrivais plus à bosser. » Elsa a finalement déserté son laboratoire mais continue la recherche.
Ailleurs, une suspension et des mesures conservatoires
Autre bizarrerie de cette affaire, l’AFSP a suivi un tout autre chemin que le CNRS : elle a infligé à Fabien Jobard une suspension de cinq ans « de toute participation aux activités et événements organisés par ou en collaboration » avec cette structure. En cause : un « manquement aggravé […] au code de conduite » de l’AFSP, selon une décision consultée par Mediapart.
Fabien Jobard s’est aussi « mis en retrait » en 2025 du comité de rédaction de la revue scientifique Sociétés contemporaines, à la demande de la codirection de l’époque.
« [L’absence de sanction par le CNRS] ne nous a pas vraiment rassurés ni permis de prendre une décision concernant sa réintégration […] dans la mesure où nous avons collectivement conscience que les institutions de l’enseignement supérieur et de la recherche, comme d’autres secteurs professionnels, ne sont pas toujours encore à la hauteur concernant la prise en compte des VSS au sein du monde académique », précise aujourd’hui la codirection de la revue. La décision – collégiale – est reportée à septembre.
Une autre instance a pris des mesures, quoique toujours officieuses : la fameuse section 40 du CNRS. Plusieurs sources ont rapporté à Mediapart que Fabien Jobard a été écarté de la dernière session de sa présidence, au printemps 2025 – il ne l’a pas présidée, n’y a pas assisté et son dossier scientifique personnel n’a pas été évalué, comme c’était prévu.
« On a dû se débrouiller seuls avec cette situation, explique un ancien membre de la section qui ne décolère pas. Le CNRS ne nous a pas du tout aidés, il n’y avait aucune mesure conservatoire. » « Cela s’est réglé de manière interne, confirme une autre source. Le CNRS a eu une attitude honteuse. »
La politique du CNRS en question
Officiellement en effet, personne n’avait été prévenu, ni des faits ni de l’enquête en cours. Personne ensuite n’a été informé de l’issue – conformément aux règles de confidentialité du CNRS, indique l’institution. « La seule obsession du CNRS, c’est la parité. Et là, oui, il y a des avancées, explique une chercheuse, membre d’une des quarante-trois sections de l’institution. Mais sur les violences sexistes et sexuelles, c’est silence radio. C’est “ne vous en occupez pas”. »
À tel point que les sections n’ont aucune information sur le dossier disciplinaire ou d’éventuelles enquêtes en cours pour des violences sexistes et sexuelles : « On nous dit qu’on est là seulement pour faire de l’évaluation scientifique », poursuit cette source.
Plusieurs participant·es ont aussi dit à Mediapart leur stupéfaction en découvrant, à la rentrée 2025, en pleine enquête interne, que Fabien Jobard était présent à la grande réunion de rentrée des membres nouvellement élu·es des quarante-trois sections du comité national du CNRS – une grand-messe à laquelle participent plusieurs centaines de personnes avec la direction de l’établissement. « Il était encore sous le coup d’une procédure, la moindre des mesures conservatoires aurait été de ne pas le mettre à cette tribune », peste une participante.
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Mais, confie un collègue chercheur, « c’était à la fois un énorme choc et une non-surprise ». En cause : la position de pouvoir qu’occupait Fabien Jobard jusqu’en 2025. En plus de présider la section 40 (devenue 43), il était aussi le président de la conférence des présidents du comité national – le président des présidents, en quelque sorte…
« Ce poste n’est pas une partie de plaisir, c’est beaucoup de boulot, et Fabien Jobard est très investi et bosseur, décrypte un familier du CNRS. Cela l’a aussi placé à proximité des puissants de l’institution. »
Au passage, le centre s’est fâché avec le cabinet Égaé, spécialiste des violences sexistes et sexuelles, sollicité pendant l’hiver 2025 pour accompagner le laboratoire de rattachement de Fabien Jobard, le Cesdip. Mais il avait omis de prévenir que ce dernier était visé par une procédure… Égaé a prématurément mis fin à sa mission.
Un laboratoire très masculin
« Nous ne pouvons pas travailler sereinement si des informations aussi importantes nous sont cachées », a écrit Caroline De Haas, sa directrice associée dans un message envoyé au CNRS, pointant au passage « plusieurs risques importants » dans la gestion du dossier au Cesdip.
« Le VSSDIP plutôt, c’est comme ça qu’on l’appelle maintenant », grince l’un de ses membres. Le laboratoire, qui dépend à la fois du CNRS, de l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines et des ministères de la justice et de l’intérieur, occupe une place à part car spécialisé dans les affaires de police, de justice et les déviances. Fondé par des hommes, il a jusque récemment toujours été présidé par des hommes.
Des lanceuses d’alerte en « burn-out militant »
L’affaire Fabien Jobard a été largement portée par le Clasches, le Collectif antisexiste de lutte contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur, actif depuis une vingtaine d’années dans la recherche. Sauf que le collectif est en « burn-out militant ».
Dans un communiqué diffusé le 4 mai, le Clasches évoque une « situation intenable » au sein de l’enseignement supérieur et de la recherche. « Nous ne sommes plus aujourd’hui capables de faire face à l’afflux des demandes d’accompagnement qui arrivent chaque semaine », écrit-il.
Cette hausse des saisines peut signifier « une meilleure prise de conscience des VSS dans l’ESR de la part des victimes et témoins » – à l’image de l’augmentation des plaintes pénales depuis #MeToo. Mais elle témoigne aussi d’une « défaillance institutionnelle à tous les niveaux : des établissements au ministère en passant par les rectorats », d’après le Clasches.
« C’est un laboratoire qui a vécu sur l’impunité à ce sujet : si on ouvre les placards, on va trouver plein de choses », parie un de ses ex-membres. Lui affirme qu’on l’a « informellement prévenu » quand il l’a intégré. En 2025, la situation était particulièrement tendue : l’ancien directeur a été sanctionné pour des faits de violences sexuelles et c’est Fabien Jobard, qui était alors lui-même visé par une procédure, qui a été pressenti pour lui succéder. Il a aussi participé à la formation dédiée, organisée en septembre 2025 par le Cesdip… Dans la pièce, il y avait Elsa, qui a témoigné dans la procédure.
D’autres mesures ont été mises en place : un groupe de travail et la rédaction d’une charte de bonne conduite. « Elle énonce des règles de conduite appropriées, évacue les comportements inadaptés qui créent de la souffrance, même si nos tutelles considèrent que ce n’est pas du disciplinaire », explique Céline Braconnier, la nouvelle directrice du Cesdip.
« Ces affaires sont terribles pour des collectifs, les gens sont épuisés par ces semaines de tension. On travaille là-dessus depuis la rentrée, à reconstruire un collectif très abîmé par ces affaires. C’est compliqué de dépasser la défiance », conclut Céline Braconnier.