Les réseaux corses et la Suisse (I) L’ombre de la mafia corse fait frissonner dans les Alpes
Dès le lendemain du drame de Crans-Montana, l’hypothèse de liens entre les propriétaires du Constellation et des organisations insulaires a circulé. En partant de Bonifacio, plongée dans une proximité qui attise les fantasmes et a éveillé jusqu’aux doutes de Fedpol.
Jean-Michel Verne,
Mathieu Rudaz(illustration)

En bref:
- Très vite après le drame de Crans-Montana, des questions se sont posées sur d’éventuels liens présumés entre le patron du Constellation et les réseaux corses.
- Son passé chargé et son activité de gérant d’une boîte de nuit sur le port de Bonifacio avant de rejoindre la Suisse ont soutenu les rumeurs.
- Dans un rapport remis aux enquêteurs valaisans à la fin du mois de février, Fedpol expose ses doutes. Tracfin, homologue français du MROS, lui a demandé en mai les informations liées à Crans-Montana.
Le port de Bonifacio grouille de monde en ce début juillet. Les plus grands yachts de passage y sont amarrés. Quelques naïades à la peau cuivrée accompagnées d’hommes aux cheveux d’argent descendent des passerelles. L’atmosphère sent le luxe, l’ostentation, la fête et le sexe…
Au 25 du quai Comparetti, le magasin de bonbons ne désemplit pas. Tout comme, il y a une quinzaine d’années, le Lollapalooza, boîte à la mode, qui trônait à cet endroit prisé. Entre 2010 et 2014, cet établissement était géré par Jacques Moretti, futur patron du Constellation dont l’incendie a coûté la vie à 41 personnes et blessé 115 autres la nuit du 1er janvier 2026 à Crans-Montana.
Désormais, les amateurs de fiestas à «Bonif» ont rendez-vous au B52, à quelques encablures de là. Ce bar-lounge qui distille décibels assourdissants et cocktails exotiques est chapeauté par J.F. Le lieu fut victime d’un incendie criminel en 2021. Le restaurant La Caravelle, qui jouxte la boîte – lui aussi propriété de la famille – fut également touché.
L’ombre du Petit Bar
J.F. n’est pas n’importe qui. Outre son costume d’homme d’affaires corse «haut en couleur», comme le présente «Le Monde», il a aussi fait fortune dans le secteur des machines à sous au Brésil. Sa famille ainsi que des associés brésiliens et espagnols sont longuement cités dans un rapport de la Brigade nationale de lutte contre la criminalité organisée corse, daté du 26 février 2014, que «Le Matin Dimanche» a pu consulter. Celui-ci dépeint, entre autres, une myriade de sociétés éparpillées dans le monde, qui serviraient de support à un système sophistiqué de blanchiment.
De plus, on prête à J.F. des connexions de longue date avec le gang ajaccien du Petit Bar, considéré comme l’une des trois plus puissantes organisations mafieuses de l’île de Beauté. Cette filiation est d’ailleurs marquée par le lien familial unissant le clan F. à Mickaël Ettori, présenté comme le bras droit de Jacques Santoni, chef paraplégique du clan.
Sur cette île où les connexions sont souvent informelles, les F. sont proches d’un autre homme d’affaires de la ville ayant aussi transité par le Brésil, qui a acquis, dans les années 2000, avec un membre de cette famille, ce qui deviendra le Lollapalooza. En 2010, la gérance de ce «cabaret artistique» sera confiée à Jacques Moretti, un enfant du coin revenu au pays après avoir purgé quelques mois de prison.
Le parfum du Petit Bar plane également sur cet homme d’affaires bonifacien. Car celui-ci apparaît, à tort ou à raison, comme membre du gang dans un document intitulé «Bilan 2025 Parquet anticriminalité corse». Son contenu ressemble à s’y méprendre à une version de travail d’un rapport officiel d’un organisme antimafia. Une fuite pour les uns, une probable action de déstabilisation du milieu pour le parquet qui a ouvert une enquête. Le document recense 21 bandes criminelles de Corse. Près de 300 noms, de tous les milieux, y apparaissent.
Contacté par l’intermédiaire de son avocat, Jacques Moretti n’a pas répondu à nos sollicitations. En l’état, comme dans l’ensemble de la procédure liée au drame du 1er janvier, il est présumé innocent.
Des soupçons immédiats
Jusqu’au drame de Crans-Montana, qui a secoué toute l’Europe, presque tout le monde dans la ville du sud de la Corse avait oublié que le patron du Constellation avait officié sur les quais de Bonifacio. Mais la catastrophe a fait ressortir des limbes l’établissement et son histoire.
«J’allais souvent dans cette boîte, se souvient un habitué des nuits bonifaciennes. Je connais bien Jacques R., qui est une personnalité locale. Je me souviens qu’à l’époque, une guerre violente est intervenue pour le contrôle de l’établissement. Le propriétaire avait été écarté avant de reprendre la main.» Bien que près de sept mois aient passé depuis l’incendie du Constellation, l’homme préfère garder l’anonymat.
Dès les premières heures qui ont suivi l’incendie, la rumeur d’un lien du couple Moretti avec le milieu corse a enflé. Elle était alimentée par le passé judiciaire de Jacques, condamné en 2008 pour proxénétisme à Annecy alors qu’il était actif dans l’immobilier à La Clusaz, et le flou sur la provenance des fonds qui ont permis de bâtir un «empire» dans la restauration en quelques années sans avoir de capital de départ déclaré. À cela s’ajoutaient son parcours à Bonifacio et ses liens supposés avec le nationalisme corse, à l’instar du dirigeant indépendantiste Paul-Félix Benedetti, leader de Core in Fronte.
Avis opposés
Au lendemain du drame, sur France 2, ce dernier avait d’ailleurs ouvertement soutenu Jacques Moretti. Mais pour un militant nationaliste, cette proximité trouve son origine «à l’époque où Moretti, dans sa jeunesse, tenait un bar à Corte. C’était le QG d’un syndicat étudiant, Ghjuventù Paolina, créé par Benedetti. Personnellement, je ne vois pas la mafia s’impliquer avec un personnage comme Moretti.»
Une vision que ne partage pas Dominique Yvon, membre de la coordination antimafia de l’île. Selon lui, il est tout à fait plausible que la mafia corse ait investi des sommes considérables à l’étranger, notamment en Suisse. «C’est difficile à dire ainsi, regrette-t-il, mais ces 41 victimes pourraient servir à mettre au jour une réalité de la mafia corse.»
Une mafia corse en pleine recomposition
Dans la même veine, le 12 janvier, Roberto Saviano, le journaliste antimafia italien, publiait une chronique qui a fait le tour du monde. Pour lui, l’évocation mafieuse ne relève pas du folklore mais découle de «la convergence d’éléments et [de] la manière dont certaines trajectoires économiques et relationnelles ont déjà été observées, documentées et étudiées ailleurs».
Les hypothèses de Fedpol
Ces doutes relayés par les médias ont poussé les banques suisses du couple Moretti à signaler leurs relations d’affaires au Bureau de communication de blanchiment d’argent (MROS), à Berne. Fin février, l’antenne de Fedpol a remis à la justice valaisanne un rapport de 15 pages, mettant en lumière une organisation comptable opaque.
Celle-ci est notamment constituée d’un système de prêts fictifs et de «prêts de la gérante» visant à masquer l’absence de fonds propres ou à justifier des sorties d’argent. Fedpol relevait aussi que le couple utilisait les comptes de leurs établissements comme «comptes de passage». Les fonds, plusieurs centaines de milliers de francs, circulaient ainsi entre les comptes du Senso, du Constellation et du Vieux Chalet, leurs trois établissements valaisans, avant de prendre la direction de comptes privés, notamment en France.
En conclusion de son rapport, Fedpol souligne encore que «si l’on voulait établir un lien avec le banditisme corse, on pourrait mentionner qu’en général les organisations criminelles corses ont investi surtout dans le secteur du divertissement (bars, restaurants, casinos)». L’organisme relève également que Jacques Moretti, qui a de graves antécédents pénaux, est actif dans ce secteur depuis des années, tant en France qu’en Suisse.
Dans l’Hexagone, de Marseille à Paris, la situation du couple a éveillé plus que de la curiosité. Ainsi, le 20 mai, le MROS a averti le Ministère public du canton du Valais que Tracfin (Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins), son homologue français, avait demandé de lui transmettre les informations liées au cas Crans-Montana.
«Servir de fusible»
Néanmoins, le flou plane toujours sur les éventuels liens avec des réseaux insulaires. D’un côté, certains, à l’instar de Dominique Yvon, sont persuadés de leur existence: «Quand Jacques Moretti dit qu’il ne va pas se dérober à ses responsabilités, il sert de fusible de façon que l’on ne cherche pas plus haut.»
De l’autre, on préfère décrire un couple travailleur mais vivant au-dessus de ses moyens, et qui a coupé les ponts avec sa région d’origine. La piste corse serait donc un mythe populaire, comme trop souvent en Suisse, quand l’on évoque la présence de la mafia.
Alors, fantasme ou réalité, cette ombre de la criminalité insulaire en Suisse? Notre enquête, publiée en cinq épisodes, plongera au cœur de ce milieu insaisissable qu’est la mafia corse, au travers de témoignages et de documents confidentiels, agrémentés de bagnoles puissantes, de belles demeures et de garde-temps d’exception.
Parole de repenti: «La Suisse était un eldorado du blanchiment»
Surnommé le «chauffeur du diable», Claude Chossat a vécu de l’intérieur la guerre des chefs qui a décimé la Brise de Mer. Il a aussi vu comment le gang blanchissait son argent en Suisse. Témoignage d’un homme qui craint chaque jour pour sa vie.
Jean-Michel VerneTextes,
Mathieu RudazIllustration
Publié aujourd’hui à 08h55 https://www.24heures.ch/mafia-corse-en-suisse-cetait-lopen-bar-du-blanchiment-487176066037

En bref:
- Claude Chossat, ancien garde du corps et chauffeur de Francis Mariani, un des fondateurs du gang de la Brise de Mer, témoigne sur les liens entre la mafia et la Suisse.
- Il raconte comment des complices en Suisse pouvaient à la fin des années 2000 déposer 150’000 euros en cash dans des établissements, sans qu’on ne leur pose des questions, pour blanchir l’argent de son boss.
- Claude Chossat a brisé l’omerta en 2009, livrant noms, réseaux et secrets aux autorités françaises. Depuis, il craint pour sa vie.
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