Acétamipride : ce que la science dit… et ne dit pas
Aurélie Haroche
24 juillet 2026
L’affaire de l’acétamipride en dit moins sur cette substance que sur les frontières brouillées entre expertise scientifique et décision politique. Frontières brouillées qui ouvrent le champ à de nombreux débordements.
La règle ne vaut pas que pour les médicaments même si les critères et les niveaux de preuve exigés diffèrent en fonction des matières étudiées : l’autorisation d’un nouveau produit, quel qu’il soit, répond à une évaluation de ses bénéfices et de ses risques. C’est évidemment notamment le cas pour les produits phytosanitaires utilisés dans l’agriculture.
Cette évaluation est notamment rendue complexe parce que la détermination des risques n’est pas toujours certaine. Les éléments disponibles peuvent être parcellaires, compte tenu des difficultés méthodologiques inhérentes aux études permettant de mesurer la toxicité d’un produit, mais aussi entre autres des limites que constitue l’extrapolation de certains résultats et de la multiplication des items en jeu (dose, effet cocktail potentiel, voie d’exposition, etc…). C’est le cas pour la plupart des produits phytosanitaires. Face à un tel contexte, une application stricte du principe de précaution peut légitimement être défendue.
C’est dans cette perspective qu’à la différence des autres pays européens, la France avait fait le choix de totalement bannir les usages agricoles de l’acétamipride. Le principe de précaution constitue cependant une grille d’arbitrage, inévitablement mouvante. La réinterprétation des données peut toujours être possible et ce qui avait été considéré comme des doutes suffisants peut, tout aussi légitimement, être apprécié différemment. Ainsi, alors que les données ne permettent pas aujourd’hui de mieux caractériser le risque sanitaire pour l’homme (dans un sens ou dans un autre), le législateur a choisi non pas une réautorisation pleine et entière de l’acétamipride, mais la possibilité de soumettre à l’ANSES des dérogations.
Voilà ce qui s’est passé : une histoire ordinaire d’adaptation, une réévaluation d’une situation nécessairement complexe. En réalité, face à un produit aussi peu utilisé que l’acétamipride, l’affaire aurait dû se limiter aux colonnes des journaux spécialisés pour annoncer la possibilité de dérogations temporaires. En effet, selon la Banque nationale des ventes et l’ingénieur agronome Patrick Hautefeuille sur X, avant son interdiction en 2017, quelque 10 tonnes d’acétamipride ont été commercialisées en France, contre 6 000 tonnes d’insecticides par an, ce qui représente donc 0,17 % de la totalité. Un succès d’estime.
La science n’est pas l’arbitre
Comment expliquer qu’une telle attention soit donnée à un produit plutôt anecdotique et qui devrait probablement le demeurer, puisque les dérogations devraient demeurer limitées ? L’une des clés tient peut-être au fait que (contrairement à ce qui passe avec l’alcool ou le tabac où l’exposition est volontaire), l’exposition à l’acétamipride est considérée comme contrainte. Ainsi, la notion d’empoisonnement sous-tend une partie des discours, régulièrement dominés par l’émotion, sur ce sujet. Et elle semble servir d’excuse à l’instrumentalisation de la peur et à une forme de catastrophisme.
L’écart entre la portée réelle de cette mesure et les contestations qu’elle suscite pourrait également être lié à la perception et dès lors à la dénonciation d’un décalage entre la décision politique et les constatations scientifiques. Or, l’interdiction (ou l’autorisation) est une décision politique qui ne découle pas mécaniquement de l’état des connaissances scientifiques. Celles-ci, en effet, n’intègrent pas, par nature, d’autres considérations, comme les conséquences économiques ou le niveau de risque qu’une société est prête à accepter. Le pouvoir politique devrait assumer que la rationalité scientifique n’est pas seule en cause, alors qu’au contraire partisans comme opposants ne cessent de l’instrumentaliser, l’utilisent comme un étendard pour se justifier, se protéger. Et ne nous y trompons pas : les opposants à l’acétamipride ne s’appuient pas davantage sur la seule rationalité scientifique. La peur du risque, la difficulté à appréhender l’incertitude scientifique et parfois des considérations politiques participent également à leurs argumentations.
Commentaire Dr Jean SCHEFFER:
Je me demande de combien est la rémunération de l’auteur par Bayer ou Nippon Soda pour afficher une faible nuisance du produit. Ce n’est pas la première fois que le JIM accepte des articles très tolérants vis à vis de pesticides our d’insecticides. Il serait souhaitable d’avoir aussi des articles qui émettent des opinions contraires, dans le sens ce ce qu’on lit dans Wikipédia: https://fr.wikipedia.org/wiki/Acétamipride . Le Conseil national de l’Ordre des médecins considère de son côté que « sur le plan médical, le doute n’est pas raisonnable lorsqu’il s’agit de substances susceptibles d’exposer la population à des risques majeurs » et que les alertes sur l’acétamipride, émanant notamment de la Ligue contre le cancer, « ne peuvent être ignorées »
L’EFSA a suggéré en 2024 de diviser par cinq les doses journalières admissibles, de 0,025 à 0,005 mg/kg de masse corporelle, des « incertitudes majeures » demeurant sur les effets neurodéveloppementaux de l’acétamipride.
Par ailleurs on se doit d’afficher ses liens d’intérêts dans tous les articles médicaux.
Que dit la science sur l’acétamipride et le flupyradifurone, les deux pesticides qui pourraient être réintroduits après l’adoption de la loi d’urgence agricole ?
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Article rédigé par franceinfo avec AFP
France Télévisions
Publié le 22/07/2026 05:55Mis à jour le 22/07/2026 12:12 https://www.franceinfo.fr/environnement/transition-ecologique-de-l-agriculture/pesticides/que-dit-la-science-sur-l-acetamipride-et-le-flupyradifurone-les-deux-pesticides-qui-pourraient-etre-reintroduits-apres-l-adoption-de-la-loi-d-urgence-agricole_8116079.html
Temps de lecture : 5min
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De nombreux chercheurs pointent les risques de ces insecticides pour les pollinisateurs, mais aussi pour d’autres animaux ainsi que les humains, malgré leur autorisation dans l’Union européenne.
Les pesticides sont de retour dans le débat public. Alors que le Parlement a définitivement adopté le projet de loi d’urgence agricole après un ultime vote du Sénat, mardi 21 juillet, l’inquiétude resurgit autour d’une possible réautorisation de l’acétamipride et du flupyradifurone en France. Le texte prévoit en effet d’octroyer à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) le pouvoir de réintroduire à titre dérogatoire ces deux pesticides, actuellement interdits en France mais autorisés dans l’Union européenne.
Franceinfo fait le point sur ce que disent les études scientifiques concernant les conséquences de l’utilisation de l’acétamipride et du flupyradifurone sur l’environnement et sur la santé humaine.
Deux insecticides, un mode d’action
L’acétamipride est un insecticide qui fait partie de la famille des néonicotinoïdes(Nouvelle fenêtre). Concrètement, cette substance « attaque le système nerveux central, cela crée comme une espèce de crampe généralisée », explique Jean-Marc Bonmatin, chercheur au CNRS, auprès de l’AFP. Avec, à la clé, des difficultés pour les insectes à s’orienter, à voler ou à butiner, et une menace pour leur survie.
Le flupyradifurone est un insecticide qui appartient à une autre famille chimique, celle des buténolides, mais avec « un mode d’action identique à ceux de la famille des néonicotinoïdes », selon l’Anses(Nouvelle fenêtre). « Il y a autant de différence entre l’acétamipride et le flupyradifurone qu’entre un pistolet et un revolver : ils ont une constitution légèrement différente, mais la balle tirée dans la tête a les mêmes effets », résume Jean-Marc Bonmatin, auprès du média Vert(Nouvelle fenêtre).
L’acétamipride est autorisée dans l’Union européenne jusqu’en 2033, mais les autorités ont plusieurs fois réduit les doses limites ces dernières années. Le flupyradifurone est, lui, autorisé jusqu’en 2029 dans l’UE. En 2020, la France a interdit totalement, par décret(Nouvelle fenêtre), l’usage de ces deux insecticides présentant un mode d’action identique, ainsi que le sulfoxaflor.
Une large diffusion dans l’environnement
Ces deux insecticides ont d’autres points communs qui inquiètent les scientifiques.« Ce sont des substances dites systémiques, c’est-à-dire qu’elles se diffusent dans toute la plante pour la protéger des ravageurs », explique l’Anses(Nouvelle fenêtre). Mais Jean-Marc Bonmatin pointe le problème majeur de ces molécules : « Dès qu’on en met quelque part, ça va partout. » L’hypothèse, au moment de l’homologation de l’acétamipride dans les années 1990, était qu’elle ne remontait pas dans le pollen et le nectar, rappelle-t-il. Depuis, il a été démontré que toute la plante était contaminée.
Il a également été établi que l’acétamipride voyage avec l’eau et que, par ruissellement, on peut en retrouver dans l’ensemble d’un champ, dans les forêts et les prairies alentour ou dans les ruisseaux. « Au Japon, une étude vient de démontrer qu’il pouvait littéralement pleuvoir des pesticides et notamment de l’acétamipride, qui n’est pas interdite là-bas », alerte Jean-Marc Bonmatin, en citant un article publié dans la revue Environmental Monitoring and Contaminants Research(Nouvelle fenêtre). En mars 2025, une autre étude parue dans Communications Earth & Environment(Nouvelle fenêtre) a démontré que l’épandage de cet insecticide, même en faible quantité, avait conduit à une mortalité pouvant atteindre 92% chez trois espèces d’insectes des milieux limitrophes.
Une toxicité établie sur les pollinisateurs… mais pas seulement
La science a clairement établi la toxicité de l’acétamipride pour les pollinisateurs. « Ce produit est nocif pour les abeilles domestiques et il l’est encore plus pour d’autres pollinisateurs », affirme Philippe Grandcolas, directeur adjoint de l’institut Ecologie & Environnement au CNRS, à franceinfo. Il y a selon lui un « consensus parfaitement clair » dans la communauté scientifique sur le sujet. « Le doute n’est pas raisonnable, il y a des dizaines de travaux qui montrent que l’acétamipride peut avoir des toxicités chroniques très importantes sur des insectes pollinisateurs », insiste-t-il.
Les pollinisateurs ne sont pas les seules victimes potentielles de ces insecticides. « L’acétamipride, ça tape très large : ça décime les populations d’abeilles, c’est bien connu maintenant et prouvé par de nombreuses études scientifiques, mais cela a aussi un effet délétère sur de nombreuses autres espèces : oiseaux, amphibiens, invertébrés, mammifères… », explique Jean-Marc Bonmatin, spécialiste des néonicotinoïdes.
« Je ne connais pas un seul insecticide prévu pour tuer les ravageurs qui ne tue pas aussi les autres espèces, c’est inévitable. »Jean-Marc Bonmatin, chercheur au CNRS
à l’AFP
L’Anses évoquait ainsi dans un rapport(Nouvelle fenêtre) (PDF) publié en 2022 la « forte toxicité de l’acétamipride pour les organismes aquatiques et terrestres ». Des traces de pesticides ont ainsi été retrouvées dans la rate de certains cervidés, affectant leur poids, leurs organes génitaux ou la survie de leurs faons.
Des « incertitudes » sur les conséquences sur la santé humaine, selon l’Efsa
Pour ce qui est des effets de ces insecticides sur la santé humaine, l’Autorité européenne de sécurité alimentaire (Efsa) a fait évoluer ses recommandations au fil des années. En 2013, elle estimait que l’acétamipride risquait d’endommager le système nerveux humain(Nouvelle fenêtre) quand elle était utilisée en trop grande quantité. En 2016, l’Efsa recommandait d’élever son niveau de dangerosité pour faire passer cet insecticide de la catégorie « nocif » à « toxique en cas d’ingestion », ajoutant qu’il était « susceptible de provoquer le cancer ». Enfin, en 2024, l’Efsa a affirmé qu’il y avait des « incertitudes majeures »(Nouvelle fenêtre) sur les effets de cette molécule sur la santé humaine. « Il est nécessaire d’avoir davantage de données pour parvenir à une compréhension plus solide et nous permettre d’évaluer les dangers et les risques », écrivait l’autorité, tout en recommandant d’abaisser les seuils autorisés.
De nombreux chercheurs et des cancérologues vont plus loin que l’Efsa. « On met souvent en avant les décisions des agences réglementaires, comme si, finalement, elles étaient un élément de contradiction par rapport aux avis scientifiques. En réalité, les décisions des agences réglementaires sont, comme leur nom l’indique, réglementaires par rapport à des critères qui sont très contraignants », expliquePhilippe Grandcolas. Cette même inquiétude concerne également l’Anses, qui sera chargée de décider de la réintroduction, ou non, de l’acétamipride et du flupyradifurone en France, sous la tutelle du ministère de l’Agriculture.
Une distinction doit être faite entre les décisions réglementaires et les études scientifiques, d’après Philippe Grandcolas. Le chercheur affirme ainsi que « les articles scientifiques sont parfaitement cohérents sur les dangers que représentent les pesticides ». « Il y a de très nombreux éléments qui montrent que cette molécule [l’acétamipride] présente des dangers potentiels pour le développement du système nerveux de l’enfant et du fœtus », pointe Marc Billaud, cancérologue et chercheur émérite au CNRS. « Elle peut aussi s’accumuler dans des organes clés : le foie ou les reins. On suppose aussi, avec des éléments qui sont plutôt convaincants, qu’elle pourrait être aussi toxique pour la reproduction », ajoute-t-il.
Les responsables de 15 sociétés savantes, de 11 associations de patients et d’institutions, comme la fondation ARC ou l’ordre des médecins, ont également rappelé, dans une tribune publiée fin juin par Le Monde(Nouvelle fenêtre), les enseignements de la science concernant ces deux molécules. « L’acétamipride et le flupyradifurone ciblent les mécanismes de transmission de l’information entre les cellules nerveuses », écrit le collectif, avant de lister leurs potentiels effets sur la santé humaine, et notamment le développement du cerveau et le système reproducteur. « La protection des générations futures suppose que les décisions publiques puissent être éclairées par les connaissances scientifiques disponibles les plus solides », concluent-ils.