Violences sexuelles faites aux enfants : 85 000 procédures en cours et toujours plus d’enfumage
Le ministre de la justice a dévoilé, mercredi 15 juillet, les résultats de la revue des stocks qu’il avait réclamée aux procureurs, au pic de « l’affaire Lyhanna ». Si Gérald Darmanin se félicite des résultats, ce processus inédit illustre surtout le caractère systémique des défaillances et engendre des effets de bord inquiétants.
16 juillet 2026 à 08h04
Plus d’un mois après l’explosion de « l’affaire Lyhanna », la bataille de communication continue de faire rage. Mercredi 15 juillet, en dévoilant le bilan de sa « revue » des procédures pour violences sexuelles sur mineur·es, lancée le 8 juin en urgence, Gérald Darmanin s’est délivré un satisfecit bien pratique. « Cette démarche permet pour la première fois de disposer d’une vision consolidée du stock », avec des « résultats démontrant l’utilité d’un pilotage national resserré », lit-on dans un communiqué du ministère de la justice. Alors que certain·es magistrat·es avaient douté de l’utilité ou de la faisabilité d’un tel inventaire en cinq semaines, le garde des Sceaux se félicite de « les faire mentir ».
Parmi toutes les statistiques remontées des juridictions, le ministre voudrait que le grand public retienne surtout ce chiffre : depuis le 8 juin, 1 350 informations judiciaires ont été ouvertes (c’est-à-dire qu’un·e juge d’instruction a été saisi·e) pour des crimes ou délits de nature sexuelle sur mineur·es, « soit une hausse de + 309 % » par rapport à la même période en 2025. Avec une explosion des détentions provisoires à la clef : 675 individus ont été incarcérés, « soit une hausse de + 173 % », revendique le garde des Sceaux. Autrement dit : la lutte contre la pédocriminalité connaîtrait une accélération exceptionnelle qu’il faudrait mettre au crédit de Gérald Darmanin.

En réalité, si cette « revue des procédures » est incontestablement inédite et redonne espoir à des milliers de victimes qui voient se débloquer des enquêtes préliminaires encalminées depuis des années, elle confirme surtout le caractère systémique des défaillances de la justice, ainsi que l’ampleur du travail restant à réaliser, sans moyens adéquats. Loin de dédouaner Gérald Darmanin, elle vient plutôt souligner sa responsabilité politique, ainsi que celle du ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, dont dépendent les services de police et de gendarmerie chargés des investigations.
« Je ne sais pas comment on va pouvoir s’en sortir, c’est un puits sans fond », confie d’ailleurs une procureure. « Ce réexamen “attentif” des procédures est une blague », lâche un policier d’une brigade spécialisée, qui parle d’un « foutage de gueule en bande organisée ». Décryptage d’une « opération vérité » aux enseignements en réalité alarmants, et aux effets de bord inquiétants.
Un « chiffre noir »
Début juin, lorsque Gérald Darmanin convoque les 36 procureurs généraux et procureures générales de France (supérieur·es des procureur·es au niveau des cours d’appel), quatre jours après la découverte du corps de Lyhanna, il prévient : pas question de partir en vacances avant d’avoir revu les « 70 000 » enquêtes préliminaires ouvertes à la suite de plaintes pour violences sexuelles sur mineur·es. Ce nombre est alors une estimation, car la Place Vendôme ne dispose pas des chiffres.
En soi, cette absence de statistiques – indispensable outil d’une politique publique éclairée – constitue un premier scandale. Un second apparaît aujourd’hui : 85 047 procédures sont en fait en cours sur le territoire, soit 21 % de plus qu’annoncé. « 15 000 plaintes ont été découvertes, si j’ose dire », a reconnu Gérald Darmanin mercredi, devant l’Assemblée nationale.
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L’explication a de quoi choquer : nombre de procédures étaient ouvertes dans les commissariats et les gendarmeries sans avoir jamais été enregistrées dans un parquet. Alors que les fonctionnaires qui prennent les plaintes sont censé·es informer les services des procureur·es et recueillir des consignes sur les investigations à mener, certains dossiers prennent donc la poussière sans même qu’un·e magistrat·e puisse s’en mêler. « Entre les chiffres initiaux et les vrais chiffres, j’ai une augmentation de 70 % », témoigne par exemple un procureur général auprès de Mediapart.
« Une enquête peut traîner dans un commissariat sans être enregistrée dans Cassiopée [le logiciel des magistrat·es – ndlr], soit parce qu’elle est complexe, soit parce que l’enquêteur est absent, soit parce qu’il est fainéant, glisse-t-il. En tous cas, on a objectivé une difficulté de traçabilité qu’il faut maintenant régler. »
Outre le « choc numérique » promis par Gérald Darmanin, ce haut magistrat note que « le premier ministre a annoncé [après l’affaire Lyhanna] que la loi allait fixer un maximum de trois mois pour réaliser “les actes d’enquête essentiels” dans ces affaires… Mais, à ce jour, les parquets ne disposent même pas d’un logiciel de suivi des dossiers, susceptible de les alerter au-delà d’un certain délai ».
Une partie du stock seulement réexaminée
Sur les 85 000 affaires recensées, 69 626 ont été « réétudiés », selon le ministère, c’est-à-dire que les équipes des procureur·es ont évalué le traitement réservé au dossier et ajusté si nécessaire (en réclamant des auditions ou des expertises, en saisissant un·e juge d’instruction, etc.). Autrement dit : en cinq semaines, 12 % du stock n’a pas pu être examiné au fond.
Au départ, « il y avait d’ailleurs une forme d’ambiguïté dans la demande du ministre : devait-on recenser ou traiter les procédures ? », s’interroge encore une procureure. De toute façon, sur son ressort, elle ne s’en cache pas : « On n’a réussi à traiter que 400 procédures sur un millier environ recensé, par manque de temps ».
Parmi les mauvaises surprises qu’elle retient : « Le commissariat a retrouvé vingt procédures urgentes qui n’avançaient pas. » Et côté palais du justice, « une affaire assez grave pour laquelle on avait demandé un dépaysement vers un autre tribunal était restée bloquée depuis plusieurs mois au bureau d’ordre pénal », un service administratif chargé de l’enregistrement des procédures.
Au niveau national, 970 dossiers ont ainsi été définis comme « prioritaires », lorsque les auteurs étaient identifiés, dotés d’antécédents judiciaires, et avec des victimes toujours mineures.
Si certaines cours d’appel affichent des taux de « réexamen » de 100 % des procédures recensées, comme celles de Colmar, de Douai, de Nîmes ou encore de Rennes, d’autres sont à la peine, à l’image de Cayenne (12,3 %), d’Orléans (51 %), de Dijon (57,8 %) ou même de Paris (63,3 %).
Infractions sexuelles sur mineur·es : sur les 85 047 affaires en stock à l’échelle nationale, 69 616 procédures ont été réétudiées, soit 82 %
Données par cour d’appel. Survolez les points pour en savoir plus.
Taux de procédures réétudiées12 %100 %
Nombre d’affaires en stock
1 000
4 000
10 000
Carte: MediapartSource: ministère de la justiceCréé avec Datawrapper© Infographie Mediapart
Mais cet inventaire partiel fait, déjà, ressortir une donnée peu reluisante : 50 % seulement des enquêtes préliminaires ont une ancienneté inférieure à douze mois, quand 20 % atteignent au moins deux ans d’âge, sans qu’aucune décision d’orientation n’ait été prise (classement, procès, saisie d’un juge d’instruction…).
Pour l’heure, en tout cas, il s’avère impossible de prédire si la pression mise par le ministre débouchera sur une baisse du taux de classement sans suite – ou l’inverse.
- Un traitement en mode dégradé
En attendant, les brigades des mineur·es et autres services spécialisés, déjà sous l’eau d’habitude, ont certes reçu des renforts pour écoper, depuis le 8 juin, mais ceux-ci ne sont pas toujours adaptés. « C’était panique à bord, indique un procureur général. Ils ont fait bosser des gars de la brigade financière. Bon, j’imagine que ce ne sont pas les affaires les plus tordues qui leur ont été données… »
« Pour soulager la brigade des mineurs, les petits dossiers ont été confiés aux bureaux de police [dotés de peu de fonctionnaires et se contentant plutôt d’habitude de prendre des plaintes – ndlr], indique une procureure, du type agression sexuelle entre mineurs. Mais ils sont déjà débordés… »
Auprès de Mediapart, un officier de police judiciaire (OPJ), avec vingt ans d’investigation derrière lui, se désole du bazar qu’il constate depuis plusieurs semaines. Dans la ville moyenne qu’il connaît bien, « une centaine de procédures ont été dispatchées » à des collègues de services aussi variés que « la brigade financière, la brigade des stups, la brigade d’atteintes aux biens, le groupe crim, la brigade de police administrative ».
8 juin 2026
« Tous se sont vu attribuer des dossiers “sensibles” à traiter en priorité, souligne-t-il. Sauf qu’ils n’ont aucune connaissance des spécificités de la matière. Comment un spécialiste des montages financiers ou un expert de la réglementation des débits de boissons abordera une gamine de 8 ans en audition ou interprètera des investigations médico-légales ? »
Et de s’indigner : « Le but est de vider les stocks. De pouvoir dire aux magistrats que tout est sous contrôle. De rassurer l’opinion publique. Les syndicats de police ferment les yeux. Mais quid de l’intérêt porté aux victimes ? De la qualité de la procédure engagée ? Combien d’auteurs passeront entre les mailles du filet à cause d’un enquêteur qui n’aura pas su détecter le prédateur qu’il avait en face de lui ? »
Des perspectives encore sombres
D’ici à la fin juillet, Gérald Darmanin a prévu un « échange » individuel avec les 36 patron·nes des parquets généraux, afin « d’identifier les difficultés locales, de définir les priorités opérationnelles et de mobiliser les moyens nécessaires pour accélérer durablement le traitement de ces procédures ».
« Il va falloir traiter toutes ces procédures tout en gérant les flux qui arrivent, s’inquiète l’un d’eux. Or, on a un gros problème avec les stocks côté police. Il faudrait créer des brigades des mineurs avec des effectifs convenables. En l’état des choses, est-ce que nos instructions sont exécutées ? Est-ce que les flux sont absorbables ? J’ai un doute. »
Infractions sexuelles sur mineur·es : la justice a 124 affaires en stock pour 100 000 habitant·es, avec de fortes disparités territoriales
Page 1 sur 2 Tableau avec 3 lignes et 37 colonnes. Affiche actuellement lignes 1 à 20. Trié par ordre croissantCour d’appelDépartements ou territoires de son ressortNombre d’affaires en stock pour 100 000 habitant·esFort-de-FranceMartinique
283
283
283CayenneGuyane
268
268
268NîmesArdèche, Gard, Lozère et Vaucluse
228
228
228PapeetePolynésie française
223
223
223OrléansIndre-et-Loire, Loir-et-Cher et Loiret
191
191
191CaenCalvados, Manche et Orne
179
179
179DijonCôte-d’Or, Haute-Marne et Saône-et-Loire
178
178
178ReimsArdennes, Aube, et Marne
178
178
178ParisEssonne, Paris, Seine-et-Marne, Yonne, Seine-Saint-Denis et Val-de-Marne
165
165
165LimogesCorrèze, Creuse et Haute-Vienne
163
163
163Basse-TerreGuadeloupe, Saint-Barthélemy et Saint-Martin
162
162
162RouenEure et Seine-Maritime
160
160
160PoitiersCharente-Maritime, Deux-Sèvres, Vendée et Vienne
159
159
159DouaiNord et Pas-de-Calais
155
155
155BesançonDoubs, Haute-Saône, Jura et Territoire de Belfort
152
152
152ToulouseAriège, Haute-Garonne, Tarn et Tarn-et-Garonne
131
131
131AngersMaine-et-Loire, Mayenne et Sarthe
125
125
125AmiensAisne, Oise et Somme
124
124
124NouméaNouvelle-Calédonie et Wallis-et-Futuna
121
121
121BordeauxCharente, Dordogne et Gironde
119
119
119
Tableau: MediapartSource: ministère de la justiceCréé avec Datawrapper© Infographie Mediapart
« Une fois qu’on a retrouvé des procédures dans les commissariats, il faut entendre les victimes, les témoins, faire les expertises,abonde la procureure déjà citée. Ça prend des mois, ça ne débouche pas sur une garde à vue le lendemain ! Pour craquer un smartphone haut de gamme, ça peut prendre un an. Et on ne peut pas faire appel à un laboratoire privé car on nous demande de ne pas dépenser. »
« On ne pourra pas tout faire, traduit un procureur général. Ça me désole, mais je pense que le contentieux économique et financier devra attendre, les escroqueries seront jugées moins vite. Il y aura aussi une réflexion à mener sur le contentieux routier. Mais si, demain, un chauffard sous substance tue trois jeunes, on aura une circulaire et ça deviendra aussi prioritaire… »
L’un de ses collègues s’agace déjà du tête-à-tête qui l’attend avec le ministre. « D’autant que c’était prévu initialement pour durer une heure trente, maintenant on nous parle de trente minutes, note ce haut magistrat. Ça relève du haïku ! » Outre le manque d’effectifs (côté justice comme côté police et gendarmerie), outre le besoin d’expert·es (notamment psychiatres), outre le défaut de formation des enquêteurs et des enquêtrices, il pourrait, quant à lui, faire remonter un « sujet propre à la police » : « un manque de supervision par la hiérarchie intermédiaire ». « Mais j’imagine que les deux ministres vont rediscuter le coup en buvant un pastis… », grince-t-il.