La pétition contre la loi sur la « présomption de légitime défense » pour les forces de l’ordre a atteint un demi-million de signataires en l’espace de quelques jours.

Pétition contre la loi « permis de tuer » : récit d’une mobilisation citoyenne devenue politique

La pétition contre la loi sur la « présomption de légitime défense » pour les forces de l’ordre a atteint un demi-million de signataires en l’espace de quelques jours. Une contestation menée par la famille d’une victime, Souheil El Khalfaoui, en lutte depuis plus de cinq ans.

Hugo Lemonier  et Laura Wojcik

12 juillet 2026 à 14h38 https://www.mediapart.fr/journal/france/120726/petition-contre-la-loi-permis-de-tuer-recit-d-une-mobilisation-citoyenne-devenue-politique?utm_source=quotidienne-20260714-174505&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260714-174505&M_BT=115359655566

UnUn agent de l’Assemblée nationale empoigne son frère, Issam, mais Samia El Khalfaoui reste imperturbable, poing levé, au balcon de l’hémicycle. Sa voix est couverte par la clameur venue des bancs de la gauche : « Pas de justice, pas de paix ! » Mardi 7 juillet, le père et la tante de Souheil, tué à 19 ans par un policier en août 2021, sont au Palais-Bourbon aux côtés d’Assa Traoré, fondatrice du Comité vérité et justice pour Adama, et d’une dizaine d’autres militant·es. 

Les député·es viennent d’adopter en première lecture la « proposition de loi visant à reconnaître une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre, dans l’exercice de leurs fonctions » – un texte rebaptisé loi « permis de tuer » par la gauche. Ce jour-là, raconte Samia El Khalfaoui à Mediapart, les militant·es sont pris pour cibles par les élu·es Rassemblement national (RN). « Les députés disaient : “Regardez, il y a les familles.” Et on entendait crier : “Racaille ! Vous êtes des multirécidivistes !” Ils nous narguaient », relate-t-elle.

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© Photomontage Armel Baudet avec AFP et documents

La scène, filmée puis relayée par la députée La France Insoumise (LFI) Gabrielle Cathala, fait rapidement le tour des réseaux sociaux. Sur Instagram, elle a déjà récolté plus de 115 000 « j’aime » et a été partagée environ 30 000 fois. La révolte des familles de victimes, perceptible sur ces images, vient aussitôt incarner la résistance à cette loi, dénoncée comme un cadeau du gouvernement à l’extrême droite. 

Après s’être fait entendre, le groupe de militant·es a été exfiltré de l’hémicycle, défait mais plus que jamais mobilisé. « Tout de suite, le regard s’est porté sur l’Assemblée nationale, note Assa Traoré. C’était magnifique. » Depuis, la pétition lancée par la famille de Souheil contre le texte a dépassé le demi-million de signatures : « Ils ont juste renforcé nos rangs, on est beaucoup plus nombreux », se félicite la fondatrice du Comité Adama. Mais ce succès fulgurant ne tient pas à la seule force de l’image. Il est aussi le fruit d’une importante mobilisation.

Une loi et des morts

Le militantisme d’Issam et Samia El Khalfaoui est né du deuil impossible de Souheil. Le jeune homme a été tué par un policier lors d’un contrôle routier, dans le quartier de la Belle de Mai, à Marseille (Bouches-du-Rhône), le 4 août 2021. Marquée par de multiples péripéties judiciaires, l’instruction, censée établir les responsabilités dans sa mort, est toujours en cours.

Mais la famille de Souheil tient déjà un premier coupable : une loi qu’elle juge permissive. « On a compris que si le policier avait pu lui mettre une balle juste parce qu’il effectuait une marche arrière, c’était parce qu’il y avait cet article 435-1 », affirme Samia El Khalfaoui, en référence au Code de la sécurité intérieure. Le texte avait été modifié en février 2017 à l’initiative du premier ministre de l’époque, Bernard Cazeneuve, pour assouplir considérablement les règles d’usage des armes à feu pour les policiers en cas de refus d’obtempérer.

C’est en avril 2023 que la famille de Souheil El Khalfaoui a déposé les statuts de l’association Stop aux violences d’État (Save) dans l’idée de dénoncer cette disposition législative dangereuse. Deux mois plus tard, la mort du jeune Nahel Merzouk à Nanterre (Haut-de-Seine) relançait le débat sur la loi Cazeneuve et l’augmentation alarmante des tirs mortels qu’elle a occasionnée

« Bien sûr, les victimes se ressemblaient, elles étaient souvent issues des quartiers populaires, souvent racisées. Mais on ne voulait pas attaquer par ce prisme du racisme, qui était la conséquence d’une loi qui tuait », explique Samia El Khalfaoui.

On était sûr que Laurent Nuñez ne lâcherait pas.

Samia El Khalfaoui, cofondatrice du collectif Save

Avec son collectif, la militante a peu à peu tissé de précieux liens avec des universitaires, des avocat·es, des magistrat·es, mais aussi des responsables politiques. Cette directrice d’agences immobilières, mère de deux enfants, décrit un long travail de « sensibilisation » et de « plaidoyer », qu’est venu illustrer le projet d’exposition itinérante « 435-1 M’a tué·e », soutenu par la Ligue des droits de l’homme (LDH) et Amnesty International.

Ces relais institutionnels se sont révélés cruciaux pour la nouvelle bataille à mener : la proposition de loi du député du groupe Droite républicaine (DR) Éric Pauget sur la « présomption de légitime défense » pour les forces de l’ordre. Examiné une première fois à l’Assemblée en janvier, lors de la niche parlementaire du groupe présidé par Laurent Wauquiez, le texte avait été mis en échec grâce à l’obstruction de la gauche. « Évidemment que nous n’en resterons pas là ! », avait alors promis le ministère de l’intérieur, Laurent Nuñez, favorable au texte.

« On surveillait le calendrier, raconte Samia El Khalfaoui. On était sûrs que Laurent Nuñez ne lâcherait pas. » C’est à partir de ce moment-là que son collectif a ébauché un site et mûri l’idée d’une pétition, alors qu’un retour du texte à l’Assemblée se profilait déjà.

Comme depuis ses débuts, Save fait du droit son unique argument. Une manière de désamorcer le clivage « police ou anti-police », explique la militante. « Aujourd’hui, c’est vraiment un problème de fond sur l’État de droit, sur l’équité et donc sur l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme, dit-elle. La portée était bien au-dessus des questions de violences policières et ça posait vraiment un problème en termes de droit. » 

Mobilisation générale

La pétition a été déposée le 26 juin par Issam El Khalfaoui au nom de l’association Save, avec le soutien de l’ONG Flagrant déni, d’Amnesty International, de la LDH, du Syndicat des avocats de France (SAF) et du Syndicat de la magistrature (SM), aux côtés de 670 signataires individuels. Et puis, plus rien. « On pensait que ça serait repris quotidiennement, que les politiques s’en saisiraient. Et ils ne le faisaient pas », regrette Samia el Khalfaoui.

Une intense campagne a alors été lancée dans les couloirs de l’Assemblée. L’avocat Raphaël Kempf, spécialisé dans les violences policières, a fait le tour des président·es de groupes avec les militant·es du collectif Save. « Ce qui a vraiment choqué, c’est qu’historiquement cette proposition a été portée par Jean-Marie Le Pen, rapporte le représentant du SAF. Même des gens qui ne sont pas franchement des gauchistes se sont demandé ce qui avait pu se passer pour qu’on en vienne là. »

Malgré ces différentes démarches, la pétition plafonne longtemps à 2 000 signataires. Le collectif sonne alors la mobilisation générale et rameute tous les groupes de gauche pour une conférence de presse le 30 juin, à l’Assemblée nationale. « Je les avais contactés en disant : “Mais qu’est-ce qui se passe, en fait ? Pourquoi vous ne faites rien ?” », confie Samia El Khalfaoui. Ce jour-là, toutes et tous s’engagent à donner de la voix sur les réseaux sociaux. Un espace où les insoumis·es sont particulièrement actifs et actives.

Le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard, lance les hostilités le 1er juillet. À partir de ce moment, le compteur des signatures s’affole : la pétition atteint les 40 000 signataires le 2 juillet, 100 000 le lendemain. De tweets en vidéos Tiktok, les mêmes visuels martèlent que cette proposition de loi est « issue du programme de Jean-Marie Le Pen » et qu’il n’y aura bientôt « plus d’enquête automatique et de recueil des preuves en cas de tir policier ».

Ceux qui ont fait le plus timidement, avec deux tweets, comme toujours, ça a été les socialistes…

Samia El Khalfaoui

Dans son combat, le collectif Save peut également compter sur le député rattaché au groupe Écologiste et social, Pouria Amirshahi. L’ex-frondeur du Parti socialiste (PS), qui s’était déjà opposé en 2017 à la loi Cazeneuve, raconte à Mediapart comment la famille El Khalfaoui a eu « la force de réveiller un Parlement endormi ». « Ce relais politique a été fait à sa demande, dit-il. On s’est fait le porte-voix de leur cause et on a démultiplié les canaux de mobilisation. »

Toute la gauche ne s’est toutefois pas mobilisée avec la même intensité, regrette Samia el Khalfaoui. « Ceux qui ont fait le plus timidement, avec deux tweets, comme toujours, ça a été les socialistes… Et il a fallu leur redire et leur redire, donc j’ai appelé, rappelé, pour qu’ils le fassent », affirme-t-elle.

Le 4 juillet, la marche du Comité Adama, qui marquait cette année une décennie de lutte contre les violences policières, est à nouveau venue rappeler l’urgence de la mobilisation. Le matin du scrutin à l’Assemblée, la pétition rassemblait plus de 320 000 signatures.

Le camp présidentiel joue la montre

Le 7 juillet, alors que le gouvernement actionne le vote bloqué, qui permet de contourner les débats, Pouria Amirshahi lit au micro de l’hémicycle une lettre du père de Souheil, Issam El Khalfaoui :« Lorsqu’un citoyen tombe sous les balles de l’État, que doit faire la loi d’abord : chercher la vérité, ou protéger celui qui a tiré ? »

Engagé de longue date contre les violences policières, le député insiste auprès de Mediapart sur ce que la politisation de cette question doit aux familles de victimes, saluant au passage la « pugnacité exemplaire » d’Issam et Samia El Khalfaoui. « Ce combat n’est pas fini, poursuit-il. Ce qu’ont fait les collectifs porte une possibilité de les empêcher d’aller au bout. »

Si la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, a critiqué « une instrumentalisation politique outrancière et scandaleuse de l’extrême gauche », la présidente de l’Assemblée nationale, elle, a entretenu le flou devant la presse parlementaire. Se disant « très favorable à l’écoute des citoyens », Yaël Braun-Pivet a néanmoins noté qu’elle avait « proposé justement dans la réforme du règlement de l’Assemblée nationale que l’on ne puisse pas interférer par une pétition et un débat citoyen, au milieu de la procédure législative »

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Le seuil des 500 000 signatures sur la pétition ayant été atteint, un débat pourra éventuellement être organisé dans l’hémicycle du Palais-Bourbon. Mais la déclaration de sa présidente laisse entendre que ce ne sera pas pour tout de suite. « Nous en déciderons le moment venu en conférence des présidents », a simplement indiqué Yaël Braun-Pivet, sans jamais s’engager sur un calendrier.

Quoi qu’il en soit, cette procédure n’aura aucun impact sur le parcours législatif du texte qui va être transmis au Sénat. Mais elle a déjà permis de mettre la lumière sur cette loi « permis de tuer »« Ils pensaient la passer un peu en douce, cette loi, et là, ils sentent qu’il y a une pression de la rue qui démarre », commente de son côté Samia el Khalfaoui, qui s’affaire déjà pour « organiser la suite » « Contacter des sénateurs, préparer des recours pour le Conseil constitutionnel, travailler avec l’ONU… » 

Hugo Lemonier  et Laura Wojcik

Présomption de légitime défense : ce que l’exactitude exige de nous

BILLET DE BLOG 13 JUILLET 2026

Anthony Caillé

Policier, syndicaliste.

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Que dit vraiment le texte voté le 7 juillet sur l’usage des armes par la police ? Ce billet fait le tri entre ce qui est faux (on le lit pourtant partout), ce qui mérite d’être nuancé, et l’angle le plus solide pour comprendre pourquoi cette loi pose problème : non pas les statistiques, mais trois principes de droit constitutionnel.

Depuis l’adoption de la proposition de loi sur l’usage des armes par les policiers à l’assemblée nationale, le débat s’est installé dans une configuration bien connue sur les sujets police/justice/droits & libertés : chacun reste dans son couloir de nage. La droite soutient la police quoi qu’elle fasse. Une partie de la gauche et du monde militant scande « la police tue ». Et entre les deux, la rigueur factuelle est la première victime.

Je suis opposé à cette loi. Je le reste après avoir écrit ce texte. Mais je suis de plus en plus gêné par la façon dont ce débat est mené, y compris par des personnes dont je partage par ailleurs le combat. Sur l’antifascisme, personne n’irait confondre un royaliste et un national-socialiste par paresse intellectuelle. Sur police/justice/droits & libertés, tout semble permis, y compris l’approximation la plus grossière — du moment qu’elle va dans le bon sens.

Non, il n’y aura pas d’absence d’enquête

Un reportage d’Arte, largement partagé ces derniers jours dans les milieux syndicaux et militants, affirme qu’en cas de tir, le policier « ne sera même pas placé en garde à vue » et qu’« aucune enquête ne sera ouverte automatiquement si la victime ou sa famille ne le demande pas ». C’est faux selon moi. Une enquête judiciaire s’ouvre dès qu’il y a mort d’homme, présomption ou pas, demande de la famille ou pas. Ce que la loi modifie, ce n’est pas l’existence de l’enquête — c’est son point de départ et la répartition de la charge de la preuve à l’intérieur de cette enquête.

C’est là que le texte doit être discuté sérieusement, pas caricaturé.

Sur la question précise de la garde à vue immédiate du policier, j’ai défendu publiquement une position, dans une interview vidéo donnée à L’Humanitéle jour même du vote. Mon exemple était volontairement trivial : un vol de lessive au Monoprix. Si l’OPJ dispose de l’objet, d’un témoignage, d’une vidéo, rien ne l’empêche de placer la personne en garde à vue — même si elle reste, par ailleurs, présumée innocente jusqu’à sa condamnation. La présomption d’innocence n’a jamais été un obstacle au placement en GAV. J’y ajoutais un point qu’on oublie trop souvent : « La garde à vue, ce n’est pas une punition, ce n’est pas une condamnation. C’est ce que la loi offre à l’officier de police judiciaire » — c’est un droit pour le mis en cause (avocat, médecin, personne à prévenir) autant qu’un outil pour l’enquête.

Olivier Cahn, professeur de droit pénal à l’université de Cergy, a une lecture différente. Interrogé sur France Culture six jours plus tard, il a été sans détour : « On ne pourra pas le placer en garde à vue. » Son raisonnement : l’article 62-2 du code de procédure pénale exige une « raison plausible de soupçonner » une infraction, et la présomption prive justement l’OPJ de cette raison plausible au moment où elle devrait naître — sauf si des éléments sont immédiatement disponibles pour la renverser. Avec la généralisation des caméras-piétons en intervention, cette exception n’a d’ailleurs plus rien de marginal : elle rejoint, dans les faits, mon propre exemple du Monoprix — la disponibilité d’un élément matériel immédiat, indépendant du tir lui-même, y est déjà la norme plutôt que le cas limite.

Cahn, comme moi, rejette explicitement le terme de « permis de tuer » — « il n’y a pas de permis de tuer dans ce texte », a-t-il rappelé à l’antenne, puisque le cadre légal de l’article L. 435-1 n’est pas modifié. Mais sur la garde à vue, nous ne sommes toujours pas d’accord. Et c’est très bien ainsi. Le désaccord porte sur un point technique précis — la nature de la présomption et le moment où elle agit sur le raisonnement de l’OPJ — pas sur l’essentiel : dans les deux lectures, cette loi complique et fragilise le début de l’enquête.

Ce n’est pas « aucune enquête », c’est une enquête rendue plus difficile dans ses premières heures, les plus décisives : saisie de l’arme, audition de l’agent, récupération des images, communications radio. Dire « aucune enquête » n’est pas une exagération légitime pour alerter. C’est une erreur qui donne une prise gratuite à ceux qui veulent nous faire passer pour des gens incapables de lire un texte de loi.

Un précédent éclaire directement ce point. L’article 122-6 du code pénal établit, lui aussi, une présomption de légitime défense — pour n’importe quel citoyen, cette fois : « Est présumé avoir agi en état de légitime défense celui qui accomplit l’acte […] pour repousser, de nuit, l’entrée par effraction, violence ou ruse dans un lieu habité. » En février 2026, à Genas près de Lyon, un homme de 70 ans a tué un cambrioleur de 19 ans entré par le toit en pleine nuit — exactement le cas visé par le texte. Il a pourtant été placé en garde à vue, puis mis en examen pour meurtre. La présomption légale, aussi directement applicable soit-elle, n’a empêché ni l’une ni l’autre. Si une présomption de légitime défense n’arrête pas la garde à vue pour un particulier dans le cas le plus favorable que la loi prévoit, on voit mal pourquoi une présomption de légalité du tir l’empêcherait mécaniquement pour un policier.

Un troisième avis vient recouper cette lecture, depuis un tout autre horizon. Laurent-Franck Liénard, avocat spécialisé dans la défense des policiers et des gendarmes depuis plus de trente ans, s’est pourtant démarqué du texte : interrogé par Le Monde avant le vote, il redoutait que la loi envoie aux agents le message « allez-y, vous pouvez vous lâcher », avec le risque de les conduire « tout droit en cour d’assises ». Sur le plan strictement procédural, en revanche, son analyse rejoint la mienne : « Si le procureur requiert que l’auteur d’un tir soit placé en garde à vue, l’OPJ exécutera cette instruction. » Pour lui, le texte ne change rien à cette mécanique — il déplace seulement la charge de la motivation, obligeant l’autorité judiciaire à justifier juridiquement ses poursuites. Un avocat qui plaide depuis trente ans pour les policiers, et qui s’oppose pourtant à ce texte, n’avait aucune raison de minimiser sa portée réelle sur ce point précis.

Citer un chercheur n’est pas brandir une étiquette

Le travail du sociologue Sébastien Roché sur la multiplication par cinq des tirs mortels sur véhicules depuis l’assouplissement de 2017 est solide et sourcé. Il est aussi, régulièrement, cité de façon tronquée ou décontextualisée par des comptes militants qui en retiennent le chiffre choc sans la méthode. Ce n’est pas une raison pour disqualifier le chercheur — encore moins pour le ranger dans un camp comme s’il portait une opinion plutôt qu’une donnée. C’est une raison de citer précisément : quelle période, quelle méthodologie, quel périmètre (police seule, ou police et gendarmerie). La rigueur qu’on exige d’un reportage d’Arte, on se la doit à nous-mêmes.

On peut pousser cette rigueur plus loin, sur les chiffres eux-mêmes. La statistique qui circule dans les communiqués et les articles — 66 personnes tuées lors d’interventions policières en 2024, dont 27 par arme à feu — vient en réalité de comptages internationaux, pas des rapports français.

Les rapports de l’IGPN et de l’IGGN publiés en 2025 sur l’année 2024 donnent des chiffres différents, et contre toute attente, plus élevés : 47 personnes décédées dans le cadre d’une mission de police, 22 dans le cadre d’une mission de gendarmerie, soit 69 au total ; 16 décès consécutifs à un usage d’arme côté police, 12 côté gendarmerie, soit 28 au total. Ce n’est pas un chiffre qui minimise le problème — c’est un chiffre plus sévère que celui qu’on répète partout, et plus rigoureux parce qu’il vient de la source institutionnelle française plutôt que d’une agrégation internationale.

Ces mêmes rapports apportent aussi une nuance importante à l’étude de Roché. L’IGPN recense zéro tir mortel contre un véhicule en mouvement en 2024, contre trois en 2023 et treize en 2022 — un effondrement brutal qui suggère un effet conjoncturel plutôt qu’une tendance structurelle installée durablement. La multiplication par cinq depuis 2017 reste un fait établi sur la période étudiée ; elle ne dit pas que la trajectoire est linéaire ou irréversible, et les derniers chiffres disponibles montrent même l’inverse. Il faut noter, aussi, que la majorité des usages mortels de l’arme se font en riposte à une menace directe — arme de poing, arme blanche, cocktail Molotov —, ce qui explique que la plupart des enquêtes se concluent par un non-lieu ; et que le contexte politique pèse lourd d’une année sur l’autre : une bonne partie de la hausse côté gendarmerie en 2024 s’explique par les troubles en Nouvelle-Calédonie.

Rien de tout cela ne rend cette loi acceptable. Mais publier des chiffres agrégés sans savoir d’où ils viennent, dans un texte qui reproche par ailleurs à d’autres leur imprécision, serait exactement la même faute que celle qu’on dénonce.

Le vrai terrain : pas les chiffres, le droit constitutionnel

La bataille des chiffres — nombre de morts, taux de condamnation, comparaisons européennes — est nécessaire mais elle est aussi un terrain miné : chaque chiffre est contestable, recontextualisable, retourné par l’un ou l’autre camp. Il y a un terrain plus solide, moins commenté, et pourtant plus dérangeant pour ce texte : le droit constitutionnel.

L’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen pose que la loi « doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse ». Une présomption de légalité réservée à une catégorie d’agents de l’État, non transposable au citoyen ordinaire, pose une vraie question de rupture d’égalité devant la loi — le Conseil constitutionnel a déjà censuré des dispositions rompant l’égalité sans justification objective et proportionnée. Reste à savoir s’il jugera suffisante la justification avancée ici, la sécurité juridique des agents.

L’article 12 de la même Déclaration est plus tranchant encore : « La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. » Une présomption qui protège d’abord l’agent plutôt que le citoyen contre l’usage arbitraire de la force peut se lire comme un détournement de la finalité constitutionnelle même de la force publique.

Enfin, la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme sur l’article 2 (droit à la vie), depuis l’arrêt McCann c. Royaume-Uni, impose aux États une obligation positive de mener une enquête effective, indépendante et rapide en cas de mort résultant d’un usage de la force par des agents publics. Un texte qui entrave structurellement la collecte de preuves dans les premières heures — en rendant plus difficile le placement en garde à vue immédiat, quelle que soit la lecture technique qu’on en fait — s’expose directement à une critique sur ce terrain conventionnel. Indépendamment de la question du « permis de tuer ».

Cette obligation d’enquête indépendante se heurte d’ailleurs à une fragilité structurelle du droit français, largement antérieure à cette loi. L’article 79 du code de procédure pénale ne rend l’instruction — c’est-à-dire la saisine d’un juge d’instruction, magistrat du siège indépendant du parquet — obligatoire qu’en matière de crime. Pour un délit, elle reste facultative, à la discrétion du procureur de la République. Un tir mortel de policier n’est pas nécessairement qualifié crime dès l’origine : c’est donc, la plupart du temps, le parquet seul qui pilote l’enquête préliminaire, sans juge indépendant, sauf s’il choisit lui-même de basculer vers l’instruction. Ajoutée à une présomption de légalité qui complique la formation du soupçon initial, cette architecture ne garantit à aucun moment l’indépendance que la CEDH exige — elle en dépend, au contraire, d’une décision discrétionnaire du parquet. Cette règle, actuellement numérotée article 79, sera renumérotée sans changement de fond lorsque l’ordonnance du 19 novembre 2025 portant réécriture du code de procédure pénale entrera en vigueur : la recodification se fait « à droit constant », et son entrée en vigueur — déjà repoussée à 2029 — pourrait l’être davantage encore. La règle qu’on cite ici restera donc identique pour plusieurs années.

Ce texte n’est donc pas illégal dans son principe : le cadre de l’article L. 435-1 du code de la sécurité intérieure reste intact, les cinq cas d’usage de l’arme ne changent pas. Mais il est structurellement fragile sur trois terrains qui n’ont rien à voir avec un décompte de morts : l’égalité devant la loi, la finalité constitutionnelle de la force publique, et l’obligation procédurale d’enquête effective de la CEDH — obligation que l’architecture même de notre procédure pénale peine déjà à garantir par défaut.

Ce que ça dit de nous

Je pourrais m’arrêter à « ce texte est mauvais, la preuve : voici les chiffres ». Ce serait plus confortable, et plus conforme à ce qu’on attend d’un syndicaliste policier de gauche. Mais un désaccord technique avec un juriste qui pense comme moi sur le fond, rendu public plutôt qu’aplani en coulisses, ou une remarque qui m’oblige à retirer un chiffre mal sourcé de mon propre argumentaire, ça ne m’affaiblit pas. Ça fait la différence entre commenter une institution et se donner les moyens, un jour, de la diriger.

Anthony Caillé, 

Syndicaliste policier.


Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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