Les canicules perturbent le cycle de l’eau.

Yves Tramblay, hydrologue : « Les épisodes de canicule qui se succèdent entraînent une perte très importante et rapide de l’eau stockée dans les sols »

Le directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement alerte, dans un entretien au « Monde », sur la situation hydrique en France, où la sécheresse progresse rapidement, et met en garde contre l’aggravation des conflits d’usage. 

Propos recueillis par Léa Sanchez

Publié hier à 06h00 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/07/13/yves-tramblay-hydrologue-les-episodes-de-canicule-qui-se-succedent-entrainent-une-perte-tres-importante-et-rapide-de-l-eau-stockee-dans-les-sols_6723045_3244.html#:~:text=Les%20épisodes%20de%20canicule%20qui%20se%20succèdent%20entraînent%20de%20profondes,eau%20stockée%20dans%20les%20sols.

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Un bras de la Loire à Loireauxence (Loire-Atlantique), le 9 juillet 2026.
Un bras de la Loire à Loireauxence (Loire-Atlantique), le 9 juillet 2026.  STEPHANE MAHE/REUTERS

Les rivières se tarissent, les nappes souterraines s’affaiblissent, et les restrictions d’usage de l’eau se multiplient. Yves Tramblay, directeur de recherche en hydrologie à l’Institut de recherche pour le développement et contributeur du chapitre sur la région méditerranéenne dans le 6e rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC, paru de 2021 à 2023), décrypte la sécheresse qui progresse dans tout l’Hexagone. Le projet de loi d’urgence agricole, qui prévoit de réduire les concertations locales sur les usages de l’eau, est selon lui « un très mauvais signal ».

Plus de 80 départements sont concernés par des arrêtés limitant les usages de l’eau – les prélèvements agricoles, par exemple. Comment qualifier la situation hydrologique actuelle ?

Elle est exceptionnelle. C’est inédit d’avoir eu un maximum d’humidité des sols en février, à la suite des pluies excédentaires dans plusieurs régions, puis de s’approcher du niveau bas de la sécheresse historique de 1976 dès ce début d’été.

Nous avons atteint des valeurs critiques dans beaucoup de régions, qui se traduisent déjà par des niveaux de rivières très bas. Concernant les nappes, le dernier point du Bureau de recherches géologiques et minières a montré qu’une partie des régions sont en situation de stress, notamment dans le Limousin et le Nord-Est.

Comment est-on arrivé là, après les crues et les inondations de cet hiver ?

Si nous avons eu des pluies excédentaires cet hiver, cela n’a pas été le cas au printemps. Mais le principal mécanisme à l’œuvre, c’est la chaleur. Les épisodes de canicule qui se succèdent entraînent de profondes perturbations du cycle de l’eau. Ils provoquent beaucoup d’évaporation, de transpiration au niveau des plantes, ce qui entraîne une perte très importante et rapide de l’eau stockée dans les sols. Or cette eau est nécessaire pour les racines des plantes, les forêts et les cultures.

L’agriculture est le premier secteur touché, avec des baisses de rendements qui peuvent être importantes. Il faut se rappeler qu’en 1976 il y a eu une baisse de 30 % de la production de maïs ou de blé. Un autre impact, ce sont les feux de forêt qui ont éclaté un peu partout, dès le début de juillet.

Quel est le rôle du réchauffement climatique ?

Le réchauffement climatique se superpose à la variabilité naturelle, notamment en matière de hausse des températures. Et ça, ce n’est pas dans cent cinquante ans, c’est maintenant : au lieu d’avoir des canicules à 30 °C, on a un épisode à 40 °C. C’est une illustration de ce qui va devenir beaucoup plus fréquent dans les années à venir, avec dix fois plus de canicules à l’horizon 2100, notamment au printemps, à des phases critiques de croissance des plantes.

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A cela s’ajoutent une intensification et une extension des sécheresses à l’échelle de toute la France. Et qui dit sécheresses dit besoins en eau beaucoup plus importants, en particulier en été. En situation de stress hydrique, nous avons tendance à prélever davantage d’eau, notamment pour l’irrigation. Cela peut entraîner des conflits potentiels par rapport à d’autres usages, comme le tourisme dans les zones très fréquentées l’été.

Comment anticiper ces conflits d’usage et préserver les écosystèmes ?

C’est à l’échelle des territoires qu’il faut déterminer un mix de solutions. Il y a des différences à plusieurs niveaux. D’abord, le climat : il ne pleut pas de la même façon en Bretagne et dans l’Aude. Ensuite, il y a des différences géologiques. A Montpellier, par exemple, il y a un réservoir souterrain de roches calcaires, qui s’appelle un karst. Dès qu’il pleut, l’eau peut s’y infiltrer et être stockée en profondeur. Mais à Béziers [Hérault], il n’y a pas ce type de nappe.

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Le Biterrois dépend surtout de l’eau de l’Orb, un fleuve qui s’écoule depuis les hauts cantons de l’Hérault jusqu’à la mer et qui est beaucoup plus sensible aux pertes en eau par évaporation, comme lors de canicules. Il y a souvent des restrictions d’usages de l’eau prises là-bas beaucoup plus tôt dans la saison qu’à Montpellier. A soixante kilomètres à peine de distance, on peut donc avoir deux situations complètement différentes ! A cela s’ajoutent des activités agricoles et des pratiques d’irrigation très variables selon les régions.

Ça n’a donc aucun sens d’avoir une stratégie d’adaptation unique au niveau national.

Le projet de loi d’urgence agricole est très critiqué sur cet aspect, notamment après son examen au Sénat, début juillet. Plusieurs réseaux de collectivités et associations environnementales déplorent un affaiblissement de la gouvernance locale de l’eau.

Cette loi est complètement hors-sol, d’autant plus qu’elle est votée en plein contexte de sécheresse et de canicule. Le texte prévoit, entre autres, de réduire les concertations locales pour la création d’ouvrages de stockage de l’eau. C’est un très mauvais signal.

Pour partager les ressources équitablement, il faut avoir tous les acteurs autour de la table.

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Les sénateurs n’ont peut-être pas pris la mesure de l’ampleur du changement climatique et des bouleversements qu’on voit déjà en termes de températures et de sécheresses. On ressent une volonté d’accaparer l’eau avec des mesures, notamment sur les projets de stockage, qui vont principalement bénéficier à un très petit nombre d’agriculteurs, et surtout aux grandes exploitations. Le stockage, en soi, n’est pas un problème. C’est de l’ériger comme seule mesure d’adaptation qui l’est, et c’est le message que donne la loi.

En quoi est-ce problématique ?

Le fait de multiplier des structures de stockage risque de renforcer des modèles agricoles qui ne sont potentiellement pas viables dans un climat qui change, et les maintenir, en quelque sorte, sous perfusion. Si on ne parle pas de sobriété, d’optimisation de l’eau et des usages, et de mix de solutions adapté à chaque territoire, on va dans le mur.

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On peut envisager, dans certains contextes, des retenues collinaires, qui permettent d’intercepter les précipitations quand elles tombent sur un relief. Pomper des eaux souterraines pour alimenter des bassines, ce n’est pas la même chose en termes d’impact. Dans de nombreuses régions, cette solution semble peu adaptée. Déjà, dans celles dont le sous-sol ne dispose pas d’eau en quantité suffisante, mais aussi là où le remplissage des nappes souterraines est très lent.

Avec le changement climatique, il y a un risque accru de sécheresses qui peuvent arriver même en hiver, et aussi durer plusieurs années, comme l’épisode que nous avons vécu dans les Pyrénées-Orientales [à partir de 2022]. Ce qui veut dire que nous n’avons aucune garantie que ces retenues puissent être remplies, dans un futur proche, tous les ans. On l’a d’ailleurs vu récemment avec les niveaux extrêmement bas atteints par les barrages en Espagne ou au Maroc, pays pourtant fréquemment donnés comme exemples. Faire reposer l’approvisionnement en eau de filières agricoles entières sur cette seule solution du stockage est un pari dangereux sur l’avenir.

Comment bâtir des modèles agricoles plus résilients en matière d’eau ?

C’est multifactoriel, dépendant des régions, et il semble absurde de se focaliser sur une seule mesure. Il y a, bien évidemment, l’optimisation des techniques d’irrigation existantes, rationaliser la consommation et réduire les fuites. On peut aussi par exemple envisager, à l’échelle d’un territoire agricole, de choisir des variétés ou des types de cultures plus résistantes et moins demandeuses en eau, ou d’aménager les sols de façon à retenir l’eau.

Je pense à la vallée de Douro, au Portugal. Il n’y pleut pas beaucoup, mais les agriculteurs sont capables de faire de la vigne pour un produit à forte valeur ajoutée, le Porto. Ils utilisent de petites terrasses qui cassent la pente avec des paliers. Cela permet de ralentir les écoulements d’eau, l’érosion des sols, de favoriser l’infiltration, et ainsi permettre de maximiser l’eau disponible.

La réhabilitation des zones humides, ou en tout cas leur maintien, est aussi une option. Ce sont des zones extraordinaires, déjà en termes de biodiversité, mais aussi en matière de services rendus. Elles procurent un « effet tampon » lors des crues, permettent de stocker de l’eau, de ralentir les écoulements et de faciliter la recharge des nappes…

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Les évolutions apportées à la réglementation sur les zones humides [par le projet de loi d’urgence agricole, qui rend notamment leur définition plus restrictive] sont, là aussi, un mauvais signal. Elles reflètent, quelque part, une vision très technosolutionniste : celle de considérer ces zones humides comme des endroits qu’on peut assainir et exploiter. Alors qu’elles permettent, justement, de réduire la vulnérabilité de nos sociétés face aux sécheresses ou aux crues.

Léa Sanchez

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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