Des traces d’acétamipride et d’autres néonicotinoïdes dans le Nutella et des miels importés
Un rapport de l’association Agir pour l’environnement avec l’Union nationale de l’apiculture française, publié lundi 13 juillet, révèle une contamination très inférieure des miels français par ces insecticides interdits, que le Sénat veut réautoriser dans le projet de loi d’urgence agricole en discussion.
Par Stéphane Foucart et Stéphane Mandard
Publié aujourd’hui à 06h00, modifié à 12h19 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/07/13/des-traces-d-acetamipride-et-d-autres-neonicotinoides-dans-le-nutella-et-des-miels-importes_6723039_3244.html
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Après avoir été durci par les sénateurs, le projet de loi d’urgence agricole arrive en commission mixte paritaire, jeudi 16 juillet. Un amendement porté par le sénateur (Les Républicains) de la Haute-Loire Laurent Duplomb cristallise notamment les débats : la réautorisation de l’acétamipride et du flupyradifurone, deux insecticides interdits en France en raison de leur dangerosité pour l’environnement et la santé, mais autorisés ailleurs en Europe.
Un rapport publié lundi 13 juillet par l’association Agir pour l’environnement avec l’Union nationale de l’apiculture française (UNAF) et que Le Monde a pu consulter, révèle l’omniprésence de ces pesticides néonicotinoïdes « tueurs d’abeilles » dans des miels importés et dans le Nutella.
Un tel constat n’est pas anodin : une étude épidémiologique menée sur la population américaine suggère en effet que l’exposition alimentaire à de faibles doses de néonicotinoïdes – et en particulier d’acétamipride – est associée à des changements hormonaux significatifs.
Réglementations variables
Agir pour l’environnement a fait analyser dix miels issus de mélanges de différentes origines (France, Espagne, Bulgarie, Moldavie, Roumanie, Hongrie, Argentine, etc.), dont trois issus de l’agriculture biologique, ainsi que deux pâtes à tartiner de la marque Nutella, la version classique et son équivalent végétal. Premier constat, tous les miels et pâtes à tartiner analysés contiennent des traces de néonicotinoïdes (entre trois et sept).
L’acétamipride, tout comme l’imidaclopride, a été quantifié dans l’ensemble des prélèvements. C’est aussi la molécule retrouvée en plus forte concentration dans sept miels sur dix et dans le Nutella végétal. Le flupyradifurone a été mis en évidence dans plus de la moitié des prélèvements (sept sur 12).
Deuxième constat, les miels français et issus de l’agriculture biologique sont significativement moins contaminés. Ceux composés de mélanges d’origines étrangères sont les plus contaminés, avec six à sept substances différentes détectées et des concentrations qui vont de 700 nanogrammes par kilo (ng/kg) à près de 5 400 ng/kg. Le record revient à un miel de fleurs Leader Price composé d’un mélange provenant de Moldavie et de Bulgarie, avec 5 370 ng/kg, dont 4 980 ng/kg d’acétamipride.
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Contacté, le groupe Casino, propriétaire de l’enseigne de hard discount, indique que « les produits commercialisés par Leader Price font l’objet de contrôles qualité réguliers, notamment sur les résidus de pesticides, afin de garantir leur conformité et leur sécurité pour les consommateurs ». Le groupe précise qu’une analyse réalisée en 2024 avait fait apparaître « une trace d’acétamipride à un niveau très inférieur au seuil réglementaire autorisé ».
Un miel fruité de la marque Lune de Miel (mélange Ukraine, Espagne, Argentine) concentre, lui, 4 263 ng/kg de néonicotinoïdes dont 2 478 ng/kg d’acétamipride. A l’opposé, un miel de France bio commercialisé par Carrefour présente la plus faible contamination avec un seul néonicotinoïde détecté, l’acétamipride, à une concentration de 7 ng/kg, soit 767 fois moins que dans le miel d’origine moldave et roumaine. Les deux autres miels 100 % français présentent également des teneurs bien inférieures aux miels importés : 162 ng/kg pour le miel bio Terre de Miel et 239 ng/kg pour Ce bon miel de France (conventionnel).
Les trois miels français testés, et en particulier ceux issus de l’agriculture biologique, sont également significativement moins contaminés que les deux pâtes à tartiner de la marque Nutella. La version végétale est la plus touchée, avec sept insecticides différents et une concentration en néonicotinoïdes qui atteint 849 ng/kg, contre six molécules et une teneur de 483 ng/kg pour la préparation originale. Selon l’ONG, ces résultats pourraient être liés au fait que 90 % des noisettes utilisées pour la fabrication du Nutella proviennent de Turquie et d’Italie, deux pays où les réglementations sur les néonicotinoïdes sont moins protectrices qu’en France. La substitution du lait par une préparation à base de pois chiches et de riz potentiellement exposés aux insecticides pourrait expliquer pourquoi la recette végétale est davantage contaminée.
Omission d’une étude
« La présence de traces d’une substance ne constitue pas, en soi, un risque pour la santé, réagit le groupe Ferrero, propriétaire de Nutella. Présenter ces résultats sans les replacer dans leur contexte scientifique et réglementaire est susceptible d’induire les consommateurs en erreur. » Le groupe ajoute que « la qualité et la sécurité des produits Nutella sont les priorités absolues de Ferrero. Chaque pot est fabriqué selon des normes strictes (…) et est pleinement conforme à l’ensemble des réglementations applicables en matière de sécurité alimentaire ».
Il n’existe pas de limite maximale de résidus pour la présence de néonicotinoïdes dans les pâtes à tartiner. Un seuil à respecter existe en revanche pour commercialiser un miel. Fixée en 2008 à 0,05 milligramme par kilo (50 000 ng/kg, la limite de détection analytique de l’époque), la limite a été relevée à 0,3 mg/kg en 2025 pour faciliter la mise sur le marché européen de certains produits, puis à 1 mg/kg en mai 2026, soit 20 fois plus que la limite maximale initiale.
Tous les résultats des prélèvements réalisés par Agir pour l’environnement sont largement inférieurs à la limite maximale de résidus « Cette augmentation ne se base sur aucun fondement scientifique, elle répond seulement à la demande d’industriels qui ont de plus en plus de difficultés à la respecter », commente Stéphen Kerckhove, le directeur général de l’ONG. En mai 2024, l’Autorité européenne de sécurité des aliments recommandait au contraire de diviser par cinq la dose journalière admissible d’acétamipride, compte tenu des incertitudes sur les risques pour la santé humaine.
« Les miels récoltés en France sont très significativement moins imprégnés. Ces résultats plaident pour un maintien strict de l’interdiction des néonicotinoïdes afin de préserver leur qualité, estime Henri Clément, le porte-parole de l’UNAF. La fuite en avant agrochimique et la course au moins-disant qu’inspirent les amendements écocidaires défendus par Laurent Duplomb conduisent notre agriculture et notre alimentation dans l’impasse. »
La présence de néonicotinoïdes dans l’alimentation ne semble en tout cas pas neutre pour la santé publique. Des chercheurs de l’université de Cincinnati (Ohio, Etats-Unis) ont analysé les données de l’une des plus grandes cohortes épidémiologiques américaines pour en extraire un échantillon de quelque 2 000 personnes, représentatif de la population des Etats-Unis. Publiés en 2022 dans la revue Environmental Toxicology, mais passés jusqu’ici inaperçus, leurs résultats sont pourtant saisissants. Ils indiquent que l’augmentation d’un facteur dix de la concentration urinaire en néonicotinoïdes est associée à une réduction de la testostérone – la principale hormone sexuelle mâle – de 38 % chez les hommes et de 33 % chez les femmes. Le principal produit de dégradation de l’acétamipride compte au nombre des plus forts contributeurs à cet effet, devant la plupart des autres néonicotinoïdes.
Ces résultats sont d’autant plus frappants qu’ils confirment à l’échelle de la population humaine des résultats similaires obtenus de longue date sur des animaux de laboratoire. Finalisé en avril, le projet de rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques qui traite des impacts sanitaires et environnementaux de l’acétamipride cite, ainsi, pas moins de quatre études sur des rongeurs indiquant un effet délétère de l’acétamipride sur la testostérone. Mais le projet de rapport omettait l’étude américaine confirmant ces observations sur les humains.
Interrogé sur les raisons d’une telle omission, le corapporteur de la mission, le député (Rassemblement national) de la Haute-Saône Emeric Salmon, n’a pas donné suite à nos sollicitations. A la fin du mois d’avril, l’office avait voté en dernière minute contre son propre rapport – une première dans l’histoire de l’office parlementaire. Motif invoqué : les parlementaires souhaitaient auditionner l’Autorité européenne de sécurité des aliments pour compléter leur travail. Interrogée par Le Monde, cette agence dit pourtant n’avoir jamais été sollicitée par l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques.