« Par peur d’être taxé d’exagération, le GIEC a sous-estimé la brutalité de nos étés »
Chronique
Jean-Baptiste FressozHistorien, chercheur au CNRS
Longtemps accusé de catastrophisme par l’extrême droite, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat a en réalité été trop prudent, sous-estimant l’accélération du changement et ses conséquences, relève l’historien Jean-Baptiste Fressoz dans sa chronique au « Monde ».
Publié hier à 17h00, modifié à 00h24 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/08/par-peur-d-etre-taxe-d-exageration-le-giec-a-sous-estime-la-brutalite-de-nos-etes_6721865_3232.html
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On entend parfois que tout était écrit – que les canicules de 2026 étaient annoncées de longue date. A l’inverse, l’extrême droite a longtemps accusé le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) d’être « catastrophiste ». Ces deux affirmations sont fausses. Non seulement le GIEC n’a jamais été alarmiste, mais il a longtemps été trop prudent, précisément sur les canicules qui frappent désormais l’Europe.
Rendons d’abord justice aux modèles climatiques. A l’échelle globale, ils se sont révélés remarquablement exacts : depuis les années 1990, la courbe des températures planétaires suit de près la trajectoire projetée par les premiers rapports. Sur ce terrain, l’accusation d’alarmisme ne tient pas : le réchauffement est bien arrivé comme annoncé.
Mais la moyenne globale masque des extrêmes régionaux, et c’est là que le GIEC a plutôt péché par timidité. Cela fait quelque temps déjà que certains climatologues expliquent que les modèles captent mal la mécanique du jet-stream : quand ce grand courant d’altitude ralentit, les dômes de chaleur s’installent durablement ; nous venons d’en faire l’expérience. Ce phénomène répond au doux nom d’« amplification quasi résonante ».
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Les modèles pourraient donc sous-estimer les chaleurs extrêmes à venir. Un article de 2023 signé par Robert Vautard – coprésident du groupe 1 du GIEC – et ses collègues confirme ce diagnostic. Les extrêmes de chaleur en Europe de l’Ouest augmentent bien plus vite que ne le prévoyaient les modèles. Plus inquiétant encore : aucun n’arrive à simuler l’intensité de ces canicules.
Entre le cinquième rapport d’évaluation ( « Fifth Assessment Report », ou « AR5 », dont le premier volet a été publié en 2013) et le sixième (« AR6 », 2021), le discours du GIEC sur les canicules a d’ailleurs évolué. L’AR5 restait prudent et global : confiance « moyenne » sur le rôle humain dans les vagues de chaleur, presque aucune attribution régionale. L’« AR6 », lui, affirme comme un « fait établi » que les émissions humaines ont accru la fréquence et l’intensité des canicules. Ce qui a changé ? Une discipline neuve, la science de l’attribution : balbutiante en 2013, elle a établi que la canicule de 2019 avait été rendue jusqu’à 100 fois plus probable par le réchauffement.
Impact potentiel énorme
De même, lors de la rédaction du dernier rapport, l’hypothèse d’une accélération du réchauffement avait été débattue, puis écartée faute de preuve statistique jugée suffisante – quand bien même l’accélération de la hausse du niveau des mers en fournissait déjà un indice.

Un article récent est venu confirmer ce que beaucoup de climatologues pressentaient : le réchauffement d’origine humaine s’est bel et bien accéléré, passant d’environ 0,2 °C par décennie après 1970 à 0,27 °C sur les dix dernières années, du fait de l’émission des gaz à effet de serre mais aussi du recul des aérosols. Emis par les centrales à charbon et par les navires utilisant un fuel plus soufré, ces derniers réfléchissaient partiellement le rayonnement solaire et masquaient donc une partie de l’impact des gaz à effet de serre.
Certains climatologues estiment que le GIEC ne prête pas suffisamment attention aux trajectoires climatiques dont la probabilité est faible mais l’impact potentiel énorme. La simple plausibilité de ces scénarios devrait pourtant suffire à nous alerter.
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La cause de cette prudence s’explique aisément. Les scientifiques ont peur de se tromper ou de paraître trop alarmistes. En outre, le GIEC cherche à produire du consensus scientifique. Cette mission protège sa crédibilité, mais affadit aussi son message. Il faut donc renverser l’accusation de l’extrême droite. Par peur d’être taxé d’exagération – précisément par ceux qui l’en accusent aujourd’hui –, le GIEC a plutôt sous-estimé la brutalité de nos étés.
Jean-Baptiste Fressoz est historien et chercheur au CNRS.
Jean-Baptiste Fressoz (Historien, chercheur au CNRS)
Voir aussi:
« Les politiques d’adaptation au changement climatique ont été entreprises avec retard »
Tribune
Guillaume Sainteny membre de l’Académie d’agriculture de France
Les politiques d’adaptation au changement climatique ont l’avantage de susciter un plus large consensus que les politiques d’atténuation et de bénéficier directement aux Etats qui les mettent en œuvre, relève Guillaume Sainteny, expert en développement durable, dans une tribune au « Monde ».
Publié aujourd’hui à 12h30 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/09/les-politiques-d-adaptation-au-changement-climatique-ont-ete-entreprises-avec-retard_6722071_3232.html
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Le débat engendré par la canicule que nous venons de vivre mérite d’être replacé dans un contexte plus large. Les politiques climatiques se divisent traditionnellement en deux grands versants : les politiques d’atténuation du changement climatique et les politiques d’adaptation au changement climatique.
Les dispositions destinées à aider à mieux supporter les épisodes de chaleur (protéger les logements contre la canicule, modifier les horaires de travail, voire les périodes d’examens et/ou des vacances scolaires, etc.) font partie du volet adaptation : elles visent à mieux prévenir les effets du changement climatique et non à agir sur ses causes.
Nous sommes un certain nombre à avoir depuis longtemps appelé l’attention sur l’importance de ce volet. Pourtant, et alors que la nécessité de mesures d’adaptation est bien mentionnée dans la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques dès 1992, la France et l’Union européenne n’ont publié leur première stratégie en la matière que, respectivement, en 2006 et 2013. Et ce alors qu’elles avaient adopté leur première stratégie d’atténuation, respectivement, en 1995 et 1991. Les politiques d’adaptation ont donc été entreprises avec retard.
Concentration des efforts sur l’atténuation
Plusieurs facteurs peuvent contribuer à expliquer ce décalage entre ces deux versants des politiques climatiques. D’abord, les politiques d’atténuation sont plus faciles à évaluer et à piloter par des indicateurs et objectifs quantitatifs (tonnes équivalent CO2 évitées) ou monétaires (coût à la tonne équivalent CO2 évitée) que les politiques d’adaptation, plus différenciées. La mise en place de politiques d’adaptation a aussi été retardée par l’idée qu’un accord mondial de réduction rapide et ambitieuse des émissions de gaz à effet de serre (GES) permettrait d’infléchir rapidement ces émissions.
De même, la conviction que le problème du changement climatique pourrait être résolu par des solutions techniques (développement des énergies renouvelables, « charbon propre », normes d’émissions, stockage souterrain ou sous-marin du CO2, autres techniques de géo-ingénierie) a contribué à reléguer à l’arrière-plan les politiques d’adaptation. Tout comme la focalisation sur le seul rôle des énergies fossiles : si celles-ci sont à l’origine du problème, arguait-on, il suffisait donc de développer les énergies non fossiles, tout en économisant et en décarbonant les fossiles.
Enfin, certains, considérant que donner une place importante à l’adaptation reviendrait à minorer les objectifs et les efforts d’atténuation, à relâcher la pression pour un accord mondial de réduction ambitieuse des émissions de GES, et constituerait une résignation inacceptable au changement climatique, ont plaidé pour une concentration des efforts sur l’atténuation. Pourtant, même si les politiques d’atténuation et les solutions techniques parvenaient subitement à faire cesser les émissions dès demain (une situation improbable et tenue en échec depuis trente ans), nous devrons vivre encore longtemps avec la réalité du changement climatique. Les politiques d’adaptation sont nécessaires, et le demeureront. Surtout, trois caractéristiques devraient conduire à leur accorder plus d’importance.
Temps perdu
Les politiques d’adaptation possèdent un avantage notable sur l’atténuation : elles permettent de dépasser le débat sur les causes du changement climatique. En matière d’adaptation, la ou les causes exactes et quantifiées des modifications climatiques, qu’elles soient d’origine naturelle, anthropique ou mixte, importent peu. Le changement climatique a lieu et il convient de s’y adapter. Les politiques d’adaptation permettent donc d’« embarquer » ceux qui contestent les causes du changement climatique quelles qu’elles soient.
L’adaptation a, par ailleurs, des traductions économiques immédiates. Jamais, dans l’histoire, le stock physique de capital accumulé par l’homme et sa valeur économique n’ont été aussi importants. Or, ce capital est souvent concentré dans des zones très menacées par les conséquences du changement climatique : capital productif, équipements collectifs, installations touristiques, immobilier résidentiel ou de bureaux… S’adapter à tout ou partie des conséquences probables du changement climatique permet d’en réduire le coût.
Enfin, l’adaptation est parfaitement conforme aux missions régaliennes de sécurité publique d’un Etat envers ses citoyens – elle s’apparente à une politique de prévention des risques. Ce qui n’est pas exactement le cas des mesures d’atténuation : le changement climatique étant un phénomène global, la réduction des seules émissions de GES nationales (qui relève de l’atténuation) ne permet pas d’empêcher le risque qui en découle et ne bénéficie pas principalement aux habitants de la puissance publique qui prend ces mesures. Ceux-ci demeureront toujours exposés aux risques liés au changement climatique, et l’Etat n’aura donc pas véritablement accompli son devoir de protection des citoyens contre les risques.
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En matière d’adaptation, l’absence d’un accord mondial contraignant de réduction des émissions suffisamment ambitieuse ou l’attentisme d’autres pays ne peuvent servir de prétexte à l’inaction. Les conséquences du changement climatique s’expriment différemment selon les lieux et sont ressenties et supportées par des populations locales sur des territoires nationaux soumis à l’administration d’Etats. Et, à l’inverse de l’atténuation, les bénéfices des actions d’adaptation reviennent aux Etats qui les engagent. Cela ne revient pas à dire que la France doit interrompre sa politique d’atténuation, mais du temps a été perdu en matière d’adaptation. Et les caractéristiques de l’adaptation comme son caractère inéluctable conduisent à se demander s’il ne faut pas envisager de rééquilibrer les efforts entre politique d’adaptation et politique d’atténuation.
Guillaume Sainteny est un spécialiste du développement durable, membre de l’Académie d’agriculture de France. Il a notamment publié « Le Climat qui cache la forêt. Comment la question climatique occulte les problèmes d’environnement » (Rue de l’échiquier, 2015).
Guillaume Sainteny (membre de l’Académie d’agriculture de France)