Au gouvernement, la « dégringolade » de la planification écologique
Des membres actuels et passés du secrétariat général à la planification écologique témoignent de la dureté des résistances de l’administration à la mutation climatique. Un conservatisme nourri par les arbitrages opportunistes des gouvernements.
En pleine troisième vague de canicule, c’est une information qui jette un froid : dès février, il existait un « draft » de plan sur la chaleur, un brouillon de propositions sur la climatisation, la généralisation des volets et les sujets à prioriser pour adapter le pays aux températures extrêmes.
« Il fallait juste faire des arbitrages », confie un membre du secrétariat général à la planification écologique (SGPE), un tout petit service administratif – avec vingt-cinq personnes aujourd’hui en poste – rattaché à Matignon. Mais faute de prise en main politique par le gouvernement, le dossier est resté dans les cartons. Il faudra donc attendre septembre pour sa présentation officielle.
« C’était plus un suivi global du plan national d’adaptation, et la coordination du plan d’endurance vague de chaleur », temporise l’un de ses collègues. Il n’empêche : le SGPE, véritable aiguillon de l’action du gouvernement pour le climat en 2022 et 2023, a perdu sa force d’impulsion et sa capacité d’influence.

Dès l’arrivée de Gabriel Attal à Matignon, en janvier 2024, « ça a été la dégringolade, elle a été forte, et ça n’a pas cessé derrière », décrit un ancien membre. Cette année-là, le Conseil de planification écologique ne se réunit pas une seule fois. « On n’avait pas cranté suffisamment les choses pour éviter que cela se produise » après le départ d’Élisabeth Borne, qui avait promu le SGPE à parité de pouvoir avec son cabinet.
Quand l’ancien ministre de l’éducation devient chef du gouvernement, le monde paysan est en ébullition. « Le ministère de l’agriculture se comportait comme une citadelle assiégée et était vent debout contre la réduction des pesticides. Les politiques écologistes étaient vues comme des clous dans le cercueil. »
Un autre ancien du SGPE se souvient d’un véritable « effet falaise » : « Du jour au lendemain, plus personne ne te prend au téléphone. Le SGPE n’intéresse plus personne et tout l’écosystème du pouvoir le sait. »Concrètement : « Tous les gens qui t’emmerdaient [à l’agriculture ou à l’industrie], tu ne peux plus faire de réunions avec eux. »
Un ex-membre confirme : « On ne nous demandait plus d’analyses ni de chiffres, on n’avait plus de réunions avec le premier ministre. On n’était plus dans le film. »
Une « task force » en difficulté
Bien qu’il existe toujours aujourd’hui, le SGPE a perdu l’échelon de pouvoir qui lui donnait son ascendant du temps où il était dirigé par Antoine Pellion, un ancien conseiller d’Emmanuel Macron : à l’époque, le capitaine de cette équipe de technocrates au profil écologiste était aussi le chef du « pôle vert » de Matignon, regroupant les conseillers et conseillères d’Élisabeth Borne chargé·es des sujets liés à l’écologie (énergie, transports, etc.).
Aujourd’hui, ce n’est plus le cas d’Augustin Augier, placé sous l’autorité du premier ministre. « Il y a des gens dans l’administration qui détestent le SGPE, cette époque a laissé des cicatrices », dit un actuel membre de l’équipe.
Mais l’idée d’un « âge d’or disparu du SGPE est fausse », proteste l’un de ses collègues : « Ce n’est pas vrai qu’on était tout en haut de l’échelle », explique-t-il. Surtout, selon lui, « ça n’a rien à voir avec l’institutionnel, c’est une question de volontarisme politique des ministres. La question est : est-ce que vous pesez dans les arbitrages ? »
On n’a qu’un pouvoir de conviction, et pas un pouvoir de décision.
Un membre actuel du SGPE
Pour un autre : « On s’y bat encore et on y gagne des choses », assure-t-il ; le plan électrification, qui a été en grande partie écrit par ses membres, le plan de formation des élus locaux, les COP territoriales, le programme « 100 territoires d’électrification » pour y développer la voiture électrique et sortir du gaz.
« Le but du gouvernement étant de tenir le budget », signale un membre, le plan électrification n’a pu voir le jour que parce qu’il était financé par les certificats d’économie d’énergie (CEE), payés par les fournisseurs d’énergie et donc… les consommateurs et consommatrices.
De toute façon, « on n’a qu’un pouvoir de conviction, et pas un pouvoir de décision », résume un membre actuel. « La réalité, c’est qu’il y a moins de leviers politiques aujourd’hui qu’en 2022, résume son collègue. Il n’y a plus de majorité parlementaire et pas d’argent. »
Sur son chemin depuis 2022, ce service aux allures de task force a buté sur un principal obstacle : l’agriculture. Des anciens du SGPE se souviennent d’une réunion avec le cabinet du ministre de l’agriculture aux premières heures de la planification écologique : « On s’assoit et avant même d’avoir eu le temps de se présenter, on entend qu’“ici, nous ne sommes pas de ceux qui veulent détruire la filière bovine française”. »
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26 mai 2026
« On répond qu’on n’est pas contre la viande et que le sujet est l’importance de la transition agroécologique et de la réduction des gaz à effet de serre. Le cabinet enchaîne : “Je vous arrête tout de suite, il y a des études qui disent cela et d’autres le contraire.” Bref, c’était d’emblée “no pasarán”. » Résultat : le principe d’un objectif de baisse de la consommation de viande « a été censuré tout de suite ».
Concernant la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat 2025-2030 – publiée en retard et sans affronter le problème des aliments ultratransformés : « On y avait passé énormément de temps, avec plein d’options d’actions, et c’est devenu plan-plan », regrette un autre ancien du SGPE.
Sujets tabous
L’autre sujet tabou, selon plusieurs personnes, est l’eau. Les ambitions pour protéger la qualité et préserver la quantité de ressources ont été bloquées par l’alignement du ministère sur les positions de la FNSEA, le syndicat majoritaire, qui se retrouve dans le projet de loi d’urgence agricole tout juste voté au Sénat.
Mais déjà en 2023, la trajectoire de baisse de la consommation de 10 % d’ici à 2030 avait été fixée de manière à « ne pas demander d’effort à l’agriculture ni au nucléaire », décrit, encore estomaqué, un ancien membre : « Tu continues la ligne de la baisse tendancielle de l’industrie, tu prends la consommation d’eau de Fessenheim qui disparaît avec la fermeture de la centrale et tu fais 10 % de baisse en ne demandant aucun arbitrage à personne. Et en prime tu envoies le message : pas touche à l’agriculture, pas touche au nucléaire. »
Un calcul que défend un autre ancien : « Ça peut paraître des calculs de marchands de tapis, mais qu’on demande plus d’économies à certains industriels qu’aux producteurs de l’alimentation, ça se comprend. »
Chaque ministère est sur la logique du relais du clientélisme.
Un ancien du SGPE
Mais d’autres secteurs administratifs restent aussi fermés : la gestion des déchets échappe à l’interministériel, cite un membre actuel, et sur la pêche, c’est plus important « de choper plus de quotas que les Espagnols ou les Anglais, que de faire attention à quelles espèces on pêche ».
Sur la rénovation des bâtiments, identifiée dès le départ comme un levier important de réduction des émissions de CO2, on a vu « une armée d’économistes à Bercy faire des notes pour dire que le coût d’abattement de la tonne de CO2 était très mauvais », se souvient un ancien du SGPE, alors qu’a toujours été « promue l’importance du levier d’argent public ».En résumé, « chaque ministère est sur la logique du relais du clientélisme et du “on ne change rien à comment on fait les choses” ».
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Pour Marine Braud, ancienne conseillère écologie d’Élisabeth Borne, « le SGPE a permis d’avoir un degré de finesse et d’analyse qu’on n’avait jamais atteint sur ce qu’il faut faire pour atteindre la neutralité carbone. En particulier sur la manière de diviser de 50 % les émissions en 2030 ». Mais « cela n’a pas empêché des reculs ces dernières années ».
Au SGPE, en interne, on assure qu’il s’y passe encore des choses, à un moment où le ministère de l’écologie est faible. Monique Barbut, la ministre, ne porte pas ses sujets et ne se bat pas à l’Assemblée nationale pour défendre ses amendements. Le périmètre de son administration est particulièrement restreint, privé des collectivités locales, des transports et du logement. « Ce ministère ne pèse plus rien », résume une personne en poste.
Dans la dernière version du baromètre de la planification écologique, mis en ligne par le SGPE au sujet de l’adaptation et qui fait la synthèse des horizons d’action et de leur temporalité, on tombe sur une surprise : il n’y a tout simplement aucun objectif.