Dans le sous-sol alsacien, du lithium pour les batteries et de la chaleur pour l’énergie
Dans le Bas-Rhin, Lithium de France, propriété du groupe Arverne, fore des puits d’extraction du métal par géothermie. Une activité stratégique pour la France, qui se heurte parfois à l’inquiétude des habitants.
Par Bastien Bonnefous (Betschdorf [Bas-Rhin], envoyé spécial)Publié hier à 17h00, modifié à 05h41 https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/07/06/dans-le-sous-sol-alsacien-du-lithium-pour-les-batteries-et-de-la-chaleur-pour-l-energie_6721207_3234.html

L’engin de forage, haut de 52 mètres, et le clocher de l’église se font presque face, distants d’à peine quelques centaines de mètres. Les 500 habitants de Schwabwiller, dans la commune rurale de Betschdorf (Bas-Rhin), à une cinquantaine de kilomètres de Strasbourg, voisinent avec le plus important site géothermique d’extraction de lithium en France. Au milieu des champs de maïs, l’entreprise Lithium de France procède au forage de deux puits avec un double objectif industriel et économique : utiliser la chaleur géothermique du sous-sol pour produire de l’énergie et extraire le lithium présent dans les saumures chaudes pour fournir les fabricants de batteries électriques.
Détenue à 73,8 % par le numéro un français de la géothermie Arverne et à 24,4 % par Equinor Ventures, la branche de capital-risque du géant norvégien de l’énergie Equinor, l’entreprise Lithium de France, créée en 2020 et basée à Haguenau (Bas-Rhin), a installé depuis l’automne 2025 son « rig », l’impressionnante tour de forage, sur le site de trois hectares.
Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, l’engin de 350 tonnes qui fonctionne à l’électricité creuse les deux puits larges de quelques dizaines de centimètres et distants de dix mètres. Le premier, « GS1A », long de 2,6 kilomètres, est terminé. Le second, « GS1B », doit atteindre 2,5 kilomètres de profondeur et la fin de son forage est prévue durant l’été. Ce système est dit en « doublet », avec un puits qui servira à extraire les saumures, et l’autre à réinjecter dans le sous-sol l’eau débarrassée de son lithium et de ses calories transformées en chauffage.

A la rentrée de septembre, le rig devrait donc disparaître de la vue et de l’ouïe des riverains, et Lithium de France débuter son exploitation. La société a obtenu le permis exclusif de recherche et attend désormais l’autorisation de la préfecture pour la mise en production. « Les résultats des tests sur le premier puits sont très satisfaisants », explique Christophe Constant, directeur général de Lithium de France, qui cite « une concentration en lithium de 180 milligrammes par litre d’eau » et « une température des saumures de 145 °C ». Un démonstrateur pilote a été construit en taille réduite sur le site pour permettre l’extraction directe en continu du métal jusqu’à 2 mètres cubes par heure pour l’instant, avant un passage à l’échelle industrielle programmé en 2028 avec 250 mètres cubes par heure. Une unité de conversion viendra également s’ajouter pour raffiner sur place le lithium.
Le site de Schwabwiller est la vitrine locale de Lithium de France, qui compte exploiter à l’avenir seize doublets, soit trente-deux puits, en Alsace du Nord. Un investissement de près de 2 milliards d’euros avec pour objectif la production de 2 térawatts de chaleur et de 27 000 tonnes de lithium par an à horizon 2033. Dans le modèle économique de l’entreprise, l’activité lithium représente 90 % et la production de chaleur 10 %.
Côté clients, la géothermie vise à alimenter « aussi bien de grandes infrastructures industrielles que des réseaux de chaleur urbaine, des exploitations agricoles, ou des logements particuliers », explique M. Constant, qui avance l’équivalent de « 300 000 à 400 000 foyers alimentés en 2033 par cette énergie décarbonée, stable et à un coût sécurisé ». Un enjeu important à l’heure de l’adaptation énergétique dictée par le changement climatique.
Terre historique de forage
Pour le lithium, Lithium de France prévoit de fournir les fabricants européens de batteries électriques, avec une production correspondant à 800 000 véhicules. Renault fait partie des actionnaires d’Arverne (avec également le groupe Eiffel, le Crédit mutuel, l’Agence de la transition écologique et la banque publique Bpifrance) et a signé en 2023 un contrat d’approvisionnement pour 25 000 tonnes sur cinq ans. « On discute avec d’autres industriels, on a un panel d’options très intéressant », affirme M. Constant, qui cite également le secteur des batteries géantes pour les data centers et précise que le carbonate de lithium produit à Schwabwiller pourra alimenter aussi bien les batteries électriques LFP (lithium, fer, phosphate) que les batteries NMC (nickel, manganèse, cobalt).
Ce métal est stratégique pour l’Union européenne et la France. Paris fait de sa maîtrise un « intérêt national majeur » pour sortir de la dépendance à la Chine, laquelle contrôle plus de 70 % de son raffinage au niveau mondial.
Le marché du lithium a connu ces dernières années une forte volatilité ; il est redevenu stable, autour de 20 000 dollars (environ 17 520 euros) la tonne, après la chute massive de son cours de près de 85 % en 2024. « On n’a pas le nez sur les cours car on sait que la demande ne va pas cesser de grimper, explique Frédéric Houssay, membre du comité exécutif d’Arverne. Avec la géothermie et le lithium, on participe à la fois à un projet de décarbonation de l’énergie, à un projet de souveraineté technologique pour la France et l’Europe, et à un projet de réindustrialisation à l’échelle du territoire alsacien. »

Le fossé rhénan est une zone privilégiée pour le lithium géothermal, avec plusieurs projets en développement, y compris du côté allemand avec le groupe Vulcan. L’Alsace du Nord est une terre historique de forage, avec le premier puits d’exploitation de pétrole au monde à Merkwiller-Pechelbronn, une commune voisine de Schwabwiller, au début du XIXe siècle, exploité jusqu’à la fin des années 1960.
Mais ce passé pétrolier, avec la création au XXe siècle du groupe Schlumberger et des carburants Antar, ne rend pas forcément plus facile l’acceptabilité des forages par les populations locales, qui craignent une atteinte des sous-sols et des réactions sismiques. Des séismes provoqués en 2020 par des forages défectueux de l’opérateur Fonroche, à Vendenheim, ont provoqué des inquiétudes. Un autre séisme, en décembre 2025, a contraint à l’arrêt la centrale géothermique de Rittershoffen, exploitée par le groupe minier Eramet et Electricité de Strasbourg, filiale d’EDF, qui y expérimentent eux aussi une unité d’extraction directe de lithium.
Avec ses projets, Lithium de France assure respecter toutes les normes de sécurité. Pour convaincre, l’entreprise, qui promet plus de 250 emplois directs et plus de 700 indirects sur l’ensemble du territoire, communique à tout-va. « Toutes les semaines, on reçoit à Schwabwiller des riverains et des élus pour faire visiter le site, précise Jean-Christophe Freund, chargé des relations territoriales. On a également une ligne téléphonique de renseignement vingt-quatre heures sur vingt-quatre et un van qui se déplace sur les marchés du coin pour répondre à toutes les questions. » Mais la communication ne suffit pas toujours : à l’été 2025, l’opposition de la population et un avis défavorable de la mission régionale d’autorité environnementale, jugeant les nuisances sonores trop importantes, comme le risque de sismicité, ont obligé Lithium de France à abandonner un autre projet de forage, à Soufflenheim, à 13 kilomètres de Schwabwiller.