Une étude de l’INRAE semble ouvrir la porte à une agriculture sans pesticides, mais sous certaines conditions et au prix d’une perte de rendement.

Peut-on se passer de pesticides ?

Quentin Haroche

20 mai 2026

Une étude de l’INRAE semble ouvrir la porte à une agriculture sans pesticides, mais sous certaines conditions et au prix d’une perte de rendement.

Difficile d’avoir un débat scientifique serein sur la question des pesticides, tant le sujet est chargé idéologiquement et même émotionnellement (avec l’évocation récurrente de cancers pédiatriques supposément causés par ces pesticides).

D’un côté, les militants écologistes demandent l’interdiction rapide de tous ces produits en raison des risques réels, supposés voire parfois fantasmés de ces produits pour l’environnement et la santé humaine.

De l’autre, certains agriculteurs et le lobby de l’industrie chimique expliquent à qui veut bien l’entendre qu’il est impossible en l’état de se passer de pesticides et que l’abandon de ces produits nous ramènerait à une situation d’agriculture vivrière.

Des chercheurs tentent bien que mal de faire vivre le débat scientifique. L’Institut national de recherche pour l’agriculture (INRAE) a ainsi apporté sa pierre à l’édifice en tentant de répondre à cette question, essentielle dans le débat actuel : une agriculture sans pesticides est-elle possible ?

Entre 2012 et 2023, l’INRAE a ainsi mené le projet Rés0Pest, consistant à expérimenter, dans neuf parcelles agricoles à travers la France, une agriculture sans produits phytosanitaires. Les agriculteurs participant à cette expérimentation avaient cependant la possibilité d’utiliser des engrais de synthèse. Le projet constitue ainsi une sorte de voie intermédiaire entre agriculture conventionnelle (avec pesticides) et biologique.

Faisable techniquement, difficilement supportable économiquement

Les résultats de l’étude, publiés en février dernier par l’INRAE, sont plutôt encourageants. « Cultiver sans pesticides est faisable techniquement et économiquement » indique ainsi l’agence de recherche. Les chercheurs concluent que ce système d’agriculture sans pesticides contribue à la préservation des sols et présente une durabilité environnementale qualifiée d’élevée. « Aucune dégradation de la capacité productive ou de la qualité sanitaire des récoltes n’a été observée à long terme » poursuit l’INRAE. « Les niveaux de production atteints (quantité et qualité) et le maintien de la capacité productive à long terme (fertilité physico-chimique et maîtrise des bioagresseurs) sont très encourageants pour des systèmes de culture avec un tel niveau de rupture vis-à-vis de l’utilisation des pesticides ».

Mais l’INRAE n’occulte pas que se passer de pesticides ne se fait pas sans difficultés. Les agriculteurs participant à l’étude ont notamment eu le plus grand mal à « gérer les plantes adventices » (plus communément appelées mauvaises herbes) et ont ainsi dû avoir recours au labour, « une pratique non conforme aux principes de l’agriculture de conservation des sols ».

C’est surtout sur le plan économique que le bât blesse. « Les systèmes sans pesticides enregistrent des rendements le plus souvent en deçà des systèmes conventionnels avec protection chimique » explique l’INRAE. L’agence de recherche reconnait in fine que le seul moyen de rendre une agriculture sans pesticides compétitive et rentable est de mettre en place une « valorisation économique des produits issus de ce système », autrement dit en subventionnant ce type d’agriculture ou en taxant les producteurs qui ont recours aux pesticides.

Une solution difficilement généralisable à l’ensemble du pays

Ce « oui, mais » de l’INRAE concernant la question de la faisabilité d’une agriculture sans pesticides a été diversement reçu par le public, selon que l’auditoire soit pro ou anti-pesticides. Plusieurs médias ont ainsi affirmé que cette étude avait définitivement prouvé qu’il était possible de se passer de pesticides. « Une agriculture sans pesticides est techniquement possible et économiquement viable » écrit Radio France, tandis que dans une chronique publiée ce mercredi dans Le Monde, le sociologue Dominique Méda estime qu’ « un autre système agroalimentaire est possible ».

Mais pour le chef d’entreprise et ingénieur Frédéric Halbran, collaborateur du média « Les Electrons libres », les anti-pesticides surinterprètent l’étude de l’INRAE. Dans un article publié le 8 mai dernier, il met en lumière les nombreuses limites de l’étude, reconnues par ses auteurs eux-mêmes : le niveau de suivi des récoltes est difficilement transposable en vie réelle, les parcelles sont de petite taille, les choix agricoles n’étaient pas guidés par des considérations économiques etc. « Ce que l’on fait ne sera jamais généralisable partout en France, car il n’y a pas de solution magique pour se passer des phytos » reconnait d’ailleurs l’un des participants à l’étude. 

Pour Frédéric Halbran, l’étude de l’INRAE prouve surtout que le sans-pesticides est difficilement généralisable à l’échelle nationale. Le surcroît de travail mécanique rendu nécessaire par l’abandon des pesticides créerait un besoin de main d’œuvre immense, difficile à supporter économiquement du fait de la perte de rentabilité induite par ce type d’agriculture. L’ingénieur estime même que ce type d’agriculture peut finalement avoir de lourdes répercussions environnementales, en favorisant l’utilisation d’engrais de synthèse et la déforestation. « Rés0Pest est une prouesse scientifique dont les résultats seront sans doute très riches d’enseignements pour l’avenir, mais ils devront évidemment s’inscrire dans la mise au point d’un éventail de solutions » écrit-il en conclusion.

Une « prouesse scientifique » qui n’aura pas réussi à réconcilier pro et anti-pesticides.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire