Pesticides et cancers : « Restons fidèles au rationalisme de Descartes », une interview du Dr Luc Multigner (INSERM)
Dounia Hamdi, PharmD, PhD
Les liens entre l’exposition de la population générale aux pesticides et les problèmes de santé, incluant le cancer, restent difficile à appréhender dans les modèles expérimentaux, reposant majoritairement sur des substances isolées et des endpoints uniques. Une étude franco-péruvienne parue en avril dernier (1) a été relayée par beaucoup de médias qui l’ont présentée comme une approche révolutionnaire démontrant des « liens significatifs » entre exposition à un mix de pesticides et certains types de cancers dans les zones agricoles au Pérou.
Dans les faits, qu’en est-il réellement de la portée de ces conclusions (voir détail dans l’encadré situé à la fin de l’article) ?
Afin d’apporter un éclairage méthodologique et un message nuancé et pédagogique sur le sujet, nous nous sommes entretenus avec le Dr Luc Multigner, médecin épidémiologiste, Directeur de recherche émérite Inserm, qui a notamment contribué aux travaux démontrant les effets néfastes du chlordécone en population générale aux Antilles. Il a également participé aux expertises collectives de l’Inserm consacrées aux conséquences des pesticides sur la santé. (2) Avec lui nous évoquons le design de l’étude, la notion bien française de « riverain » et le rôle des professionnels de santé face à certains emballements médiatiques.
JIM.fr – Pouvez-vous expliquer brièvement en quoi le design de cette étude franco-péruvienne (1) ne permet pas d’établir de lien de causalité à l’échelle individuelle ?
Luc Multigner – Par définition, les études écologiques se basent sur des variables, d’exposition et de santé, agrégées et non pas individuelles à la différence des études étiologiques qui elles s’appuient sur des variables, tant d’exposition que de santé, estimées à un niveau individuel.
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JIM.fr – Une originalité de l’étude a été de classer les cancers selon leur ontogénie cellulaire ce qui semble logique compte tenu du changement actuel de paradigme dans la recherche en oncologie. Qu’en pensez-vous ? Cette approche a-t-elle un intérêt dans l’étude de l’effet d’une famille de pesticides en particulier sur la santé humaine ?
Luc Multigner – Je laisse aux auteurs assumer ce qu’ils considèrent comme un changement de paradigme car pour moi ce n’en est pas un. Le classement des tissus et des organes, et donc des maladies tumorales ou non tumorales les affectant, en fonction des feuillets embryonnaires dont ils proviennent, est connu depuis plus 50 ans. Donc rien de nouveau sous le soleil. Que les origines embryonnaires puissent renseigner sur certains aspects et/ou favoriser certaines stratégies thérapeutiques je n’en doute point. Pour autant, le lien ou l’interaction entre ces origines avec les effets cancérogènes des pesticides ne constitue qu’une hypothèse.
JIM.fr – Pourquoi est-il si complexe, sur le plan épidémiologique, de transposer les certitudes concernant les effets délétères des pesticides sur la santé des professionnels versus des doses plus faibles de mix de pesticides sur la santé des riverains ?
Luc Multigner – D’une manière générale et si on excepte quelques très rares exceptions, plus on est exposé, tant en intensité qu’en durée, plus les risques pour la santé sont élevés. Les études réalisées chez des utilisateurs professionnels de pesticides, comparés à des non-utilisateurs professionnels, présentent l’avantage d’un fort contraste d’exposition et dont augmentent les chances de trouver un lien avec un problème de santé lorsque celui-ci existe. S’agissant des études chez des riverains, le contraste d’exposition est bien moindre comparé à celui de la population générale, ce qui rend plus difficile de trouver une association si jamais elle existait réellement. A l’heure actuelle, l’étude de l’effet des « mélanges » de pesticides sur la santé est un problème extraordinairement complexe tenant compte de leur très grand nombre. Même si la recherche avance à ce sujet, actuellement les efforts se concentrent sur leurs effets individuels chez des populations dont on sait qu’elles sont exposées de manière significative.
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JIM.fr – Les travaux collectifs de l’Inserm auxquels vous avez participé concluent en une présomption faible des liens entre l’exposition à certains pesticides et les effets sur la santé des populations « riveraines » des zones agricoles, si l’on exclut les études portant sur les femmes enceintes et leurs enfants en devenir. (2) Le concept de « riverain » est-il spécifique à la France ?
Luc Multigner – La notion de « riverain » au regard de l’exposition aux pesticides est en effet une spécificité française sans équivalent dans la littérature internationale, qui se limite habituellement à distinguer exposition professionnelle et population générale (incluant des populations sensibles comme les femmes enceintes et les enfants). Les données récentes de l’ANSES et de Santé publique France (3) situent ces riverains dans une position intermédiaire : moins exposés que les travailleurs agricoles, mais davantage que la population urbaine et sans qu’il s’agisse de la population résidant en milieu rural. Cette exposition est essentiellement aéroportée ce qui la distingue de l’exposition professionnelle, qui inclut d’autres voies d’exposition et de la population générale dont l’exposition est principalement alimentaire. La question soulève des difficultés méthodologiques réelles : absence de définition consensuelle de la distance entre le lieu de résidence et les champs où les pesticides sont épandus, contraste d’exposition encore relativement faible vis-à-vis des populations peu exposées (versus contraste très fort des utilisateurs professionnels de pesticides), et quasi-absence de données internationales comparables. La recherche se dirige vers des enquêtes épidémiologiques spécifiques à cette population riveraine pour évaluer le risque.
JIM.fr – Le débat public sur ce sujet est souvent polarisé. Quel(s) conseil(s) donneriez-vous aux professionnels de santé qui reçoivent en consultation des patients « riverains de zones agricoles » et qui sont inquiets. Comment communiquer sur cette incertitude scientifique de manière pondérée et objective ?
Luc Multigner – La réponse à votre question n’est pas simple car il est toujours difficile de faire face à des inquiétudes qui adviennent souvent à la suite de communications médiatiques ni pondérées ni objectives. En amont, il faut le reconnaître, hélas, il y a parfois des chercheurs qui ne se caractérisent pas par une rigueur scientifique exemplaire. Seuls les médecins du travail sont a priori formés aux risques agricoles incluant les pesticides. L’idéal serait que la formation de l’ensemble des professionnels de santé (ou dans le cadre de leur formation continue) puisse aborder les notions de danger (propriété intrinsèque d’une substance) et de risque (probabilité d’effet en fonction de l’intensité d’exposition), notamment au regard des facteurs environnementaux, incluant les polluants dont les pesticides. Les sciences du vivant, contrairement à d’autres domaines scientifiques comme la physique, sont fortement instrumentalisées à des fins politiques ou idéologiques, ce qui expose les citoyens à une information déformée. Restons fidèles à la philosophie Cartésienne et continuons de former nos enfants à la rationalité scientifique .
Propos recueillis par le Dr Dounia Hamdi le 26 mai 2026.
| Pesticides et cancers : une étude originale, des conclusions à ne pas survendre. Il faut le reconnaitre, cette étude est originale par son design. Elle propose des modélisations à l’échelle d’un pays pour cartographier la co-exposition à un mélange de pesticides et la relier spatialement à des clusters identifiés de cancers. Pour ce faire, un modèle physico-chimique de transport et de dégradation des pesticides a été développé à une résolution de 100 m x 100 m, intégrant 31 substances actives les plus utilisées au Pérou entre 2014 et 2019 (insecticides n = 19 ; fongicides n = 7 ; herbicides n = 5). Le modèle prend en compte les propriétés physicochimiques de ces substances, le ruissellement, la pente, la teneur en carbone organique du sol et les précipitations mensuelles sur la même période. La « validation » de ce modèle a été obtenue par les auteurs via l’analyse capillaire de 50 individus à la recherche des substances actives sélectionnées pour l’étude. Une fois le modèle « validé », les auteurs ont analysé le registre national des cancers de l’INEN (2007-2020). Au total, 158 072 cas de cancers (ICD-10 C00–C96) ont été géocodés et assignés au district de résidence, avec une vérification concernant la résidence d’au moins 5 ans avant le diagnostic. Le choix des auteurs a porté sur une stratification des cancers par lignée développementale et non une classification par organe dans l’objectif « d’améliorer les performances prédictives » du modèle. Enfin, les auteurs ont utilisé une modélisation bayésienne pour estimer le risque relatif (RR) de cancer par district en fonction du score d’exposition au mix de pesticides. Un cluster de carcinome hépatocellulaire identifié dans la province de Junín La cartographie de l’exposition a permis aux auteurs de mettre en évidence des zones de risque modéré à élevé qui couvrent plus d’un tiers du territoire national Péruvien. Les risques les plus élevés se concentrent dans les Andes et la côte sud, où la faible pluviométrie favorise l’accumulation des pesticides. Au total, 436 hotspots de cancers associés aux pesticides ont été identifiés avec des RR allant de 1,14 à 9,38 (moyenne 2,52 ± 1,42). Les zones à risque les plus étendues concernent les cancers épithéliaux (tube digestif C15–C21, poumon C34, peau C44) et les cancers du mésoderme non-mésenchymateux (organes génitaux féminins, rein). Un cluster significatif de carcinome hépatocellulaire (CHC) a été identifié dans la province de Junín (Moran’s I = 0,37 ; p = 2,5 × 10⁻¹⁴), en territoire de communautés autochtones. Partant de cette observation, les auteurs ont réalisé un profilage transcriptomique de 36 paires de tissu de CHC/foie non tumoral de patients péruviens non cirrhotiques qui révèle une signature d’exposition à des carcinogènes non génotoxiques, prédominante dans le foie non cirrhotique (p = 5,1 × 10⁻⁴), signature qui serait absente dans les échantillons de même nature provenant de cohortes de patients français, taïwanais et turques. Les auteurs font l’hypothèse d’un mécanisme dans lequel une exposition chronique à des mélanges de pesticides non génotoxiques perturberait des voies de signalisation contrôlant l’identité des cellules différenciées, plaçant les hépatocytes dans un état épigénétique « prédisposé » à la transformation maligne. In fine, ils présentent leur travail comme un cadre transférable pour l’épidémiologie environnementale à l’échelle nationale et militent pour une approche différente de l’évaluation « classique » substance par substance active. Une base pour des hypothèses de recherche … sans plus Malgré l’originalité de l’étude, elle présente de nombreuses limites qui sont étonnamment à peine évoquées par les auteurs, citons entre autres : la temporalité non concordante des données utilisées et des conclusions qui en sont tirées (comme la prise en compte des données de cancer antérieure au modèle d’exposition aux pesticides, 2007-2020 versus 2014-2019); des expositions individuelles inférées à partir de proxies spatiaux, sans mesure directe ; des facteurs de confusion environnementaux ou socio-économiques non pris en compte. Pour ces raisons, les liens largement relayés comme « très forts » entre l’exposition à des mélanges de pesticides et des effets épigénétiques sur certains tissus doivent être tempérés et remis en perspective de tous les travaux précédemment publiés, comme l’impose le lent processus de la recherche. |