Dr Roseline Peluchon
06 juillet 2026
Si télétravail et IA font apparemment gagner en efficacité, ils fragilisent en coulisses le lien social et le rapport au travail, selon deux études parues dans Science et Nature.
L’essor simultané du télétravail et de l’intelligence artificielle (IA) a profondément transformé les modes de travail, soulevant des questions sur les impacts psychologiques de ces transformations. Deux études récentes fournissent des éléments de réflexion sur le sujet. L’une analyse le retentissement du télétravail sur l’isolement social et la santé mentale, l’autre explore les effets de l’IA sur le sentiment d’efficacité, l’appropriation du travail et le sens donné à l’activité professionnelle.
Télétravail : augmentation de l’isolement et du mal-être psychologique
La première étude, publiée dans Science, fondée sur des données recueillies entre 2011 et 2024 (en excluant la période de la pandémie), montre sans trop de surprise que la généralisation du télétravail s’accompagne d’une augmentation significative du temps passé seul (1). Les personnes occupant des postes compatibles avec le télétravail passent en moyenne 1,1 heure supplémentaire chaque jour sans interaction sociale, en comparaison avec les travailleurs dont la présence physique est indispensable. De plus, la réduction des contacts sociaux ne se limite pas au cadre professionnel, mais se poursuit même après le travail.
Parallèlement, plusieurs indicateurs de souffrance psychologique progressent : détresse émotionnelle, symptômes dépressifs, recours aux professionnels de santé mentale et consommation de psychotropes. Ces effets sont particulièrement marqués chez les personnes vivant seules. En revanche, les personnes occupant des postes en télétravail n’ont pas plus recours aux soins de santé ou aux prescriptions en général, ce qui suggère que les différences ne sont pas liées à une disponibilité horaire accrue.
Pour les auteurs, l’essor du télétravail expliquerait environ un tiers de la hausse de l’isolement et du mal-être psychologique observée sur la période étudiée.
L’intelligence artificielle : son impact dépend de son utilisation
La seconde étude, publiée dans Nature, porte sur des professionnels issus de cinq secteurs d’activité (consultants, analystes, professionnels des ressources humaines, managers, commerciaux) (2). Dans une expérience en ligne, il leur a été demandé de réaliser des tâches de rédactions dans trois conditions différentes : les uns travaillent sans recours à l’IA, les autres en font une utilisation passive (copier-coller du contenu généré par l’IA sans modification), les derniers, enfin, l’utilisent en collaboration active (rédaction d’un brouillon personnel, puis révision assistée par l’IA).
Les résultats montrent que les effets psychologiques varient fortement selon l’usage de l’IA. Quand les participants en font une utilisation passive, ils déclarent un sentiment d’efficacité personnelle plus faible, une réduction du sentiment d’appropriation de leur travail et une perte de sens de leur activité. A court terme, l’utilisation passive procure pourtant davantage de satisfaction (les tâches sont réalisées plus vite et semblent mieux réussies), mais ce résultat s’inverse quand les personnes doivent ensuite travailler de manière autonome : elles éprouvent alors davantage de difficultés, moins de satisfaction et une réduction de leur confiance dans leurs propres capacités. Inversement, les personnes qui utilisent l’IA comme un outil d’amélioration de leur propre production conservent un niveau de confiance, de motivation et d’engagement comparable à celui des personnes n’ayant pas utilisé l’IA. Cela suggère que lorsque l’IA est employée comme un outil permettant d’améliorer son propre travail plutôt que comme un substitut à celui-ci, les individus continuent de se sentir psychologiquement auteurs de leur travail et conservent leur sentiment de compétence.
Un même mécanisme : l’altération du rapport au travail
Malgré leurs différences méthodologiques, ces deux études aboutissent d’une certaine façon à une conclusion commune. Dans les deux cas, le travailleur produit parfois plus efficacement, mais dans un rapport altéré à sa propre activité. Certains mécanismes essentiels au bien-être au travail sont fragilisés. Le télétravail prive le travailleur des interactions sociales qui sont une source de régulation émotionnelle et de renforcement de l’identité. L’utilisation passive de l’IA, en se substituant à l’effort cognitif, rompt le lien entre l’investissement personnel et le résultat produit, altérant la perception de la compétence et du sens du travail.
Un autre point de convergence retient l’attention. Dans les deux études, des bénéfices de ces nouvelles formes d’organisation apparaissent rapidement : suppression des temps de trajets dans le cas du télétravail ou production rapide d’un contenu dans le cas de l’IA. En revanche, les effets négatifs psychologiques s’établissent plus lentement. Cette dissociation entre bénéfices immédiats et coûts psychologiques différés pourrait être un obstacle majeur à la prise de conscience individuelle des risques encourus et contribuer à sous-estimer certaines formes de souffrance au travail.
Quels enjeux pour la santé au travail ?
Pour les professionnels de santé, ces études invitent à élargir l’évaluation des risques psychosociaux de ces nouvelles formes de travail numérique. Au-delà des indicateurs classiques de charge de travail ou de performance, il semble désormais nécessaire d’observer d’autres dimensions, comme le sentiment d’isolement, la perte de sens, la confiance en ses compétences ou la conscience d’être acteur de son activité.
L’enjeu n’est donc sans doute pas de remettre en cause le télétravail ou l’utilisation de l’IA, mais de développer des modalités d’utilisation qui préservent les mécanismes psychologiques protecteurs : maintien d’espaces de socialisation, usages collaboratifs de l’IA plutôt que substitutifs, attention à ce que les salariés restent auteurs de leur travail. Il ne s’agit pas de rejet des innovations technologiques, mais de leur intégration dans des environnements de travail qui permettent aux individus de conserver le sentiment de maitrise, d’utilité et d’appartenance. Ces dimensions apparaissent comme des conditions essentielles du bien-être au travail.