Australie : l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 16 ans est-elle inefficace ?
Quentin Haroche
Selon une première évaluation, l’interdiction mise en place en décembre dernier semble avoir eu peu d’effet sur les usages des écrans des adolescents australiens.
Ce mercredi, la Commission européenne a indiqué qu’elle rendrait son avis sur la conformité au droit européen de la proposition de loi française visant à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux enfants de moins de 15 ans le 10 juillet prochain. Vivement défendu par le Président de la République Emmanuel Macron, ce texte a été adopté en des termes différents par l’Assemblée nationale en janvier dernier et par le Sénat en mars.
Alors que les études semblant démontrer les effets néfastes des réseaux sociaux pour les mineurs, notamment sur leur santé mentale, se multiplient, la France est loin d’être le seul pays à vouloir limiter l’accès à ces plateformes aux adolescents. Ces dernières semaines, le Royaume-Uni, le Canada ou encore le Danemark ont fait part de leur volonté d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs. Tous ces pays disent s’inspirer de l’Australie, premier pays à avoir réservé l’accès aux réseaux sociaux aux plus de 16 ans.
Pas d’effet sur la durée d’utilisation des réseaux sociaux
Adopté en 2024 et entré en vigueur le 10 décembre dernier, le Social Media Minimum Age Act interdit aux mineurs de moins de 16 ans résidents en Australie de détenir un compte sur une liste de plateformes jugées dangereuses fixée par le gouvernement (Facebook, Instagram, X et TikTok sont notamment concernés). Si les enfants qui violent la loi ne sont pas punis, les entreprises qui ne prennent pas les mesures nécessaires pour empêcher des adolescents de moins de 16 ans de créer un compte encourent une amende de 49,5 millions de dollars australiens (environ 30 millions d’euros).
Au moment du vote de la loi, la plupart des grandes entreprises gérant des réseaux sociaux avaient affirmé que cette loi serait un échec et qu’il était techniquement très difficile d’empêcher les adolescents de la contourner. Six mois après l’entrée en vigueur de l’interdiction, il semble que les faits leur donnent (pour le moment) raison.
Une étude menée par des chercheurs australiens et publiée dans le British Medical Journal (BMJ) le 24 juin dernier semble en effet indiquer que l’interdiction est pour le moment un échec. Les signataires de ce travail ont interrogé environ 400 adolescents australiens âgés de 12 à 17 ans sur leur usage des réseaux sociaux juste avant l’entrée en vigueur de l’interdiction et trois mois après. Il en ressort que la durée d’utilisation des réseaux sociaux est restée constante malgré l’interdiction chez les 12-13 ans, s’est légèrement réduite chez les 14-15 ans et a augmenté chez les 16-17 ans (qui ne sont pas soumis à l’interdiction). « Il y a peu de preuves tangibles que l’interdiction ait eu un effet immédiat et substantiel de réduction de l’utilisation des réseaux sociaux chez les adolescents de moins de 16 ans » concluent les auteurs.
Une interdiction facilement contournable par les mutilateurs…et les opérateurs
La mise en place de l’interdiction en décembre dernier avait pourtant conduit les plateformes de réseaux sociaux à fermer près de 5 millions de comptes détenus par des adolescents. Mais depuis, les jeunes australiens semblent avoir trouvé diverses méthodes pour contourner l’interdiction. Les enfants interrogés par les chercheurs indiquent notamment utiliser de faux comptes ou des VPN, un dispositif qui permet de changer artificiellement sa localisation et donc de ne pas être soumis à la loi australienne. Finalement, 85 % des adolescents de moins de 16 ans indiquent avoir réussi à se connecter à un site interdit depuis l’entrée en vigueur de la loi (ce qui accessoirement traduit une excellente dextérité avec les outils informatiques).
La publication de ces résultats a fait vivement réagir les autorités australiennes. Pour Canberra, cette étude n’établit pas que l’interdiction des réseaux sociaux serait inefficace mais plutôt que les plateformes ne respectent pas la loi. Les autorités en veulent pour preuve que seulement 66 % des adolescents interrogés disent avoir été soumis à un contrôle de leur âge lorsqu’ils ont voulu se connecter à un site interdit, dont un tiers qui indiquent que ce contrôle se limitait à une simple déclaration de leur âge sans vérification.
« La législation australienne en matière de réseaux sociaux, à la pointe au niveau mondial, n’est pas défaillante : ce sont les géants de la tech qui ne respectent pas la loi » affirme ainsi la ministre des Communications Anika Wells. Depuis le vote de la loi en 2024, le gouvernement australien et les géants américains de la tech s’opposent sur la faisabilité technique de mettre en place des systèmes efficaces de vérification de l’âge. « Rien de tout cela n’est difficile pour les géants de la tech, qui sont des entreprises innovantes valant des milliards de dollars » estime la ministre. Le gouvernement a fait part de sa volonté de poursuivre en justice les plateformes incriminées mais aussi de modifier la loi pour faire passer l’amende encourue à 99 millions de dollars australiens (environ 60 millions d’euros).
On espère que les déboires des autorités australiennes sont scrutés de près par le législateur français à l’autre bout de la planète pour adapter sa proposition à la réalité du terrain, tant du côté des utilisateurs que des opérateurs.