Canicule : la gestion verticale des autorités à nouveau mise à mal
Les premières estimations officielles font état, au bas mot, de 1 000 morts supplémentaires en trois jours. Comme au moment du covid, dépassé par l’urgence, le gouvernement a fait le choix d’une stratégie répressive, au détriment d’une approche collective de la crise.
28 juin 2026 à 16h22
Tout au long de la semaine, des voix se sont élevées pour critiquer l’impréparation du gouvernement et ses manquements dans la lutte contre le réchauffement climatique. Des critiques qu’Emmanuel Macron et Sébastien Lecornu se sont employés à balayer, le premier en défendant son bilan et en expliquant qu’« on ne s’adapte pas à un pic qui n’a pas d’équivalent » ; le second en fustigeant les « inspecteurs des travaux finis » dans un courrier adressé aux maires.
Un chiffre officiel et de nombreuses questions. Samedi 27 juin, dix jours après le début de l’épisode caniculaire, l’agence nationale Santé publique France (SPF) a communiqué ses premières estimations sur la surmortalité provoquée par cette vague exceptionnelle de chaleur : depuis le 24 juin, écrit-elle, environ 1 000 morts supplémentaires ont été observés par rapport à la normale, principalement dans les régions en vigilance rouge.
Au-delà des seules batailles politiques, les mises en cause se multiplient, tant sur le plan structurel – la lutte contre le dérèglement climatique et l’adaptation des infrastructures – que du point de vue de la gestion de la crise en elle-même – prévention de la population, politique collective de santé publique, transparence… « Il n’y a aucune leçon tirée des précédentes canicules », cingle le docteur François Bourdillon, fondateur et ancien directeur de SPF, auprès de Mediapart.
« On ne prévient pas, on réagit, et a minima, en situation de crise. Alors que cela fait au moins depuis [la crise de] 2003 que nous aurions pu adapter les hôpitaux, les établissements scolaires, les transports en commun et l’habitat… », poursuit François Bourdillon. Vendredi 26 juin, au neuvième jour de la canicule, le système de santé était sous très forte tension, notamment en Île-de-France, où les hôpitaux (pour moitié non climatisés) étaient saturés, et les pompiers submergés d’appels.

Emmanuel Macron et son premier ministre Sébastien Lecornu, le 3 juin 2026 © Photo Ludovic Marin / AFP
C’est d’ailleurs ce même vendredi que Sébastien Lecornu a fini par « valider » une commande de « 30 000 climatiseurs pour les hôpitaux », sur proposition de la ministre de la santé Stéphanie Rist. Ces derniers jours, alors que la France vivait déjà sa deuxième vague de chaleur de l’année, Matignon a aussi demandé aux ministres concerné·es d’établir différents scénarios pour la suite. « Ils ont du retard sur tout, on a le sentiment qu’ils subissent ce qui se passe », confie-t-on dans le secteur public.
« Individualiser la faute »
Dans ce contexte, estime François Bourdillon, les mesures d’interdiction prises par le gouvernement – comme celle concernant l’achat d’alcool ou sa consommation sur la voie publique – visent à « se dédouaner à propos des problèmes structurels et à individualiser la faute ». Une critique partagée par d’autres professionnel·les de la santé publique, qui ne manquent pas de dresser un parallèle avec la gestion calamiteuse de la crise du covid-19.
Dans une note adressée à Emmanuel Macron le 14 avril 2020, Jean-François Delfraissy, le président du Comité consultatif national d’éthique, à l’époque président du conseil scientifique consacré à la pandémie de covid, avait invité le chef de l’État à associer d’urgence la société à la gestion de la crise sanitaire pour ne pas alimenter « la critique d’une gestion autoritaire et déconnectée de la vie des gens ». En vain, comme chacun·e s’en souvient.
Six ans plus tard, la gestion de la canicule réveille les souvenirs de la gestion du covid.
Le professeur rappelait alors au président de la République que « même en situation d’urgence, l’adhésion de la population est une condition importante du succès de la réponse » ; que les organisations de la société civile bénéficient d’une « expertise » déterminante, notamment grâce à leur « excellente connaissance de la diversité des milieux sociaux » ; et qu’« une grande partie des réponses apportées à la crise sont des réponses locales, qui s’appuient sur des élans de solidarité et l’inventivité des associations ».
Six ans plus tard, la gestion de la canicule réveille ces souvenirs : les autorités insistent sur les mesures individuelles – ne pas boire d’alcool, ne pas pratiquer de sport, ne pas installer de piscine sur la voie publique, ne pas faire la fête… – sans présenter la moindre ébauche d’une réponse solidaire prenant en compte tous les besoins de la société. Elles font peser sur les épaules de chacun·e la tension du système hospitalier.
Le chiffre dramatique des noyades
Le sujet est si délicat que le ministère de l’intérieur a imposé une ligne ferme à ses équipes : les préfets ont l’interdiction de faire un décompte public du nombre de noyades, a indiqué la direction de la communication de la place Beauvau, au cours d’une visioconférence organisée en urgence, jeudi 25 juin.
D’après le compte rendu de cette réunion, que Mediapart a pu consulter, le gouvernement ne disposait toujours pas à cette date – une semaine après le début d’une canicule annoncée bien amont – de stratégie nationale de prévention face aux noyades. Un risque pourtant parfaitement identifié à chaque épisode de fortes chaleurs.
« Le ministère des sports prépare une campagne nationale qui sera déployée les prochains jours », a justifié un représentant du ministère de l’intérieur lors de la visioconférence. En attendant, les préfectures doivent se contenter de relayer « des messages de prévention diffusés par Voies navigables de France », tandis que le nombre de drames ne cesse d’augmenter.
Interrogé sur l’interdiction faite de communiquer le nombre de morts, le cabinet du ministre de l’intérieur a rétropédalé et donné une tout autre interprétation de ses consignes. « Nous avons précisé qu’un décompte quotidien par noyade n’est pas souhaitable sauf événement exceptionnel. Or la canicule est un événement exceptionnel. »
Samedi 27 juin, selon nos informations, les autorités ont recensé la mort de 74 personnes sur tout le territoire depuis le début de la canicule à cause d’une noyade (ce qui se situe au-delà des niveaux habituels). Soit 19 morts de plus que deux jours plus tôt, à une date où la ministre des sports Marina Ferrari déplorait déjà un « bilan dramatique » sur France Info.
En 2025 déjà, alors que la Fédération française de natation tire la sonnette d’alarme depuis des années, SPF avait relevé une « hausse notable » des morts par noyade lors des fortes chaleurs. Cette année, au regard des prévisions météorologiques, l’agence avait donc décidé d’avancer sa surveillance des noyades, dès le 1er mai, pour s’adapter au « contexte de changement climatique ». En revanche, du côté de la prévention, rien n’a été mis en œuvre.
« La canicule n’est pas une fatalité », rappelle pourtant une source préfectorale, qui juge « consternante » l’approche de l’exécutif.Après la canicule de 2003, le rapport d’information de l’Assemblée nationale sur la « crise sanitaire et sociale » rappelait ainsi l’importance d’une stratégie inclusive. « S’organiser, écrivait alors le rapporteur Denis Jacquat, cela signifie diffuser des messages de prévention localement, répertorier par avance les personnes les plus fragiles, recenser dans leur entourage les personnes susceptibles de constituer des réseaux locaux de solidarité, recenser les lieux “frais” où l’on peut les conduire pour récupérer quelques heures en cas de canicule. »
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Des choses ont évidemment été réalisées au cours des vingt dernières années, notamment sous l’impulsion des collectivités que le premier ministre a pourtant pointé du doigt ces derniers jours. Des fichiers ont été établis, sur la base du volontariat, à destination des personnes vulnérables souhaitant être contactées en cas d’épisode caniculaire, en particulier pour tenter de briser l’isolement social. Mais la gestion du gouvernement, elle, reste invariablement verticale.
Parmi les professionnel·les de la santé publique interrogé·es par Mediapart, certain·es regrettent également l’absence de coordination avec le milieu associatif, ou de discours politiques forts à destination des jeunes, qui seront pourtant lourdement affectés par la canicule – maladies chroniques, risques psychiatriques… Mais comme au temps de la pandémie de covid, plutôt que de les accompagner dans cette crise, l’essentiel des déclarations visent à les sanctionner ou à les culpabiliser.