Le groupe Malakoff Humanis visé par une enquête pour corruption
Le géant de la protection sociale a été perquisitionné dans le cadre d’une enquête judiciaire ouverte par le Parquet national financier. Au cœur des soupçons : les millions d’euros de commissions versés à un intermédiaire déjà connu de la justice, révèle « Mediapart ».
Yann Philippin et Antton Rouget
Dans chacune de ses communications, Malakoff Humanis insiste sur l’importance de ses « valeurs ». Celles d’un groupe mutualiste, numéro deux de la protection sociale en France avec 8,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires, qui a fait de la « transparence », de « l’éthique » et de la « confiance » envers le public ses vertus cardinales. Mais qui fait désormais l’objet d’une enquête judiciaire pour de lourds soupçons de « corruption commise en bande organisée ».
Le siège social de cet organisme paritaire – gouverné par des représentant·es d’organisations syndicales et patronales – a été perquisitionné, mardi 16 juin, par des agent·es de la Brigade financière anticorruption (BFAC), d’après des informations de Mediapart. Dans la foulée, les enquêteurs ont auditionné le directeur général de Malakoff Humanis, Thomas Saunier, ainsi que Jean-Pierre Thomas, un ancien député devenu banquier d’affaires puis consultant.
Les investigations, menées par le Parquet national financier (PNF), portent sur « la rémunération d’intermédiaires lors d’investissements sur des actifs cotés et non cotés, pour des prestations suspectées d’être fictives ayant donné lieu à rétrocommissions », indique une source judiciaire.
Sollicité par Mediapart, le groupe Malakoff Humanis indique n’avoir commis aucune irrégularité (lire l’intégralité de la réponse dans les annexes) et bénéficie de la présomption d’innocence, comme tous les acteurs du dossier.

Le dirigeant de la société de conseil Thomas Vendôme Investment, Jean-Pierre Thomas (à gauche), et le directeur général de Malakoff Humanis, Thomas Saunier. © Illustration Lucie Weeger / Mediapart
L’attention des enquêteurs se porte en particulier sur l’activité du consultant Jean-Pierre Thomas, dirigeant et unique actionnaire de Thomas Vendôme Investment, dont les bureaux parisiens ont également été perquisitionnés. Cette société, spécialisée dans les levées de fonds et le « conseil stratégique », est extrêmement rentable, avec 5,5 millions d’euros de profits pour 7,5 millions de chiffre d’affaires en 2025.
Depuis 2016, année de l’arrivée de l’actuel directeur général de Malakoff Humanis, Thomas Saunier, Jean-Pierre Thomas s’est imposé comme un acteur incontournable des relations du groupe mutualiste avec plusieurs fonds d’investissement et gestionnaires d’actifs.
Thomas Vendôme Investment a été embauchée comme intermédiaire par au moins cinq sociétés financières (Sienna, Siparex, Gemway Assets et les prestigieuses banques Lazard et Edmond de Rothschild), auxquelles Malakoff Humanis a confié la gestion de plusieurs milliards d’euros. En tant qu’institution de retraite complémentaire Agirc-Arrco, Malakoff Humanis gère notamment les cotisations de plus de 7 millions d’actifs. Selon les informations de Mediapart, la société de Jean-Pierre Thomas a empoché plusieurs millions d’euros de commissions sur ces opérations.
Un banquier au profil très politique
Interrogés par Mediapart, les fonds d’investissement et gestionnaires d’actifs concernés n’ont pas souhaité expliquer les raisons qui les ont poussés à rémunérer Jean-Pierre Thomas pour obtenir des contrats avec Malakoff Humanis, alors même que certains d’entre eux ont des liens étroits avec le groupe mutualiste ou bénéficient d’une très bonne position sur la place financière parisienne.
Dans leurs réponses (à lire dans les annexes), plusieurs d’entre eux indiquent qu’il s’agit d’une pratique courante chez les gestionnaires d’actifs. Siparex a par exemple déclaré faire « régulièrement appel » à des intermédiaires, c’est-à-dire à des commerciaux externes, pour « pour compléter l’action » de leurs propres « équipes commerciales auprès des investisseurs institutionnels ».
Pour autant, le profil de Jean-Pierre Thomas n’a rien d’anodin. Aujourd’hui âgé de 69 ans, l’intermédiaire s’est lancé dans la finance en 1997 après une première carrière politique. Responsable du Mouvement des jeunes giscardiens lors de la campagne présidentielle de 1981, il est élu en 1993 député à l’Assemblée nationale, où il travaille aux côtés de François Léotard. Ses fonctions de trésorier du Parti républicain (PR) lui vaudront d’être rattrapé par l’affaire des marchés publics d’Île-de-France, l’un des plus importants scandales politico-financiers des années 1990.
Lors d’une perquisition au siège du PR, en juillet 1995, le juge Éric Halphen retrouve dans le bureau de Jean-Pierre Thomas un coffre rempli de grosses coupures pour un montant total de 2,4 millions de francs (590 000 euros), comme l’avait rapporté Le Monde à l’époque. Dix ans plus tard, le trésorier est condamné à quinze mois de prison avec sursis et à 5 000 euros d’amende.
Entre-temps, Jean-Pierre Thomas – qui n’a pas souhaité répondre à nos questions – a rejoint le département de gestion d’actifs de la banque Lazard, sans pour autant couper les ponts avec la droite. En 2011, tout en gardant un pied chez Lazard, il est propulsé par Nicolas Sarkozy émissaire de la présidence de la République pour le « développement des relations économiques entre la France et la Russie », révèle Le Nouvel Obs, qui relate l’« inquiétude » des diplomates face à cette « étrange » nomination.
« Au lieu de menacer de déférer Vladimir Poutine devant la Cour pénale internationale pour crimes de guerre, la France ferait mieux de coopérer », défend publiquement, cinq ans plus tard, l’homme d’affaires français, qui ne tardera pas à récolter les fruits de cette allégeance.
En 2018, Jean-Pierre Thomas prend la tête de Rusal, le géant russe de l’aluminium, avant d’être sacrifié sur l’autel des négociations Trump-Poutine l’année suivante. Sa société Thomas Vendôme Investment prodigue à sa clientèle des conseils en matière financière, mais aussi au sujet de leurs « relations avec les pouvoirs publics en France comme à l’étranger ».
Malakoff Humanis investit dans le think tank de l’intermédiaire
Malakoff Humanis dément tout favoritisme envers les clients de Jean-Pierre Thomas et « récuse fermement l’existence de toute rétrocommission ». « Afin de garantir la transparence et une sélection objective des meilleures sociétés de gestion d’actifs, Malakoff Humanis a confié la réalisation d’appels d’offres à Insti7, prestataire indépendant et de référence, […] et a suivi toutes les préconisations de ce dernier », ajoute le groupe.
Le directeur général du cabinet Insti7, Benoît Boru, indique qu’il ne peut pas commenter sa mission pour Malakoff Humanis pour des raisons de confidentialité, mais explique effectuer la sélection des gestionnaires « en toute indépendance » et en lien étroit avec « les équipes de ses clients »(donc celles de Malakoff), qui sont les seuls décisionnaires. Il précise qu’Insti7 ne touche « aucune rémunération provenant des sociétés de gestion ou d’apporteurs d’affaires », et qu’il n’y a jamais eu « aucun lien financier entre Thomas Vendome et Insti7 ».
À la suite d’une première enquête lancée par l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) de la Banque de France, Malakoff Humanis a lancé une enquête interne le 2 avril. Le groupe affirme que c’est seulement après cet audit qu’il a appris « qu’une partie des sociétés de gestion sélectionnées rémunéraient la société Thomas Vendôme Investment (TVI) ». Malakoff Humanis affirme avoir « décidé de porter plainte », et souligne qu’il « reviendra aux enquêtes en cours de préciser la nature des prestations de TVI pour le compte des sociétés de gestion ».
Malakoff Humanis indique enfin que les relations entre son directeur général, Thomas Saunier, et Jean-Pierre Thomas sont « strictement professionnelles ». Pourtant, selon des documents consultés par Mediapart, le consultant tutoie Thomas Saunier depuis plusieurs années et lui présente ses « amitiés ».
Outre ses relations avec le banquier Jean-Pierre Thomas, Thomas Saunier a effectué des investissements personnels qui l’ont placé en risque de conflit d’intérêts avec le groupe qu’il dirige.
En parallèle des missions d’intermédiaire pour Thomas Vendôme Investment, le groupe mutualiste soutient aussi un think tank fondé par le banquier d’affaires et dont il est actionnaire, le Cercle de l’épargne. Depuis le début de l’année 2026, cette société est même domiciliée au siège social de Malakoff Humanis, d’après plusieurs documents consultés par Mediapart.
Interrogé, Malakoff Humanis confirme qu’il est devenu l’« actionnaire de référence » du Cercle de l’épargne en janvier 2026, sans expliquer pourquoi. Le groupe précise avoir « rompu ses liens » avec le think tank de Jean-Pierre Thomas, « dans l’attente de la fin des enquêtes en cours ».
Le directeur général du groupe mutualiste, Thomas Saunier, est un polytechnicien de 59 ans. Il a notamment pour mentor Claude Tendil, ancien vice-président du Medef chargé du social, qui favorisa son arrivée en juin 2016 chez Malakoff Humanis, succédant dans cette place forte du syndicat patronal à Guillaume Sarkozy, frère de l’ex-chef de l’État.
Outre ses relations avec le banquier Jean-Pierre Thomas, Thomas Saunier a effectué des investissements personnels qui l’ont placé en risque de conflit d’intérêts avec le groupe qu’il dirige. En 2016, le dirigeant a par exemple investi avec son épouse dans la start-up de courtage +Simple. Une entreprise avec laquelle Malakoff Humanis a ensuite noué un partenariat, lançant une offre de prévoyance commune en 2018, ce qui a augmenté sa valorisation.
Dans le même temps, le groupe mutualiste s’est rapproché du groupe Cegedim (qui offre des services informatiques dans le domaine de la santé), jusqu’à entrer dans son capital en 2022. Or, Cegedim compte à son conseil d’administration… l’épouse de Thomas Saunier.
Malakoff Humanis répond que « concernant Cegedim Santé et +Simple, toutes les règles de transparence et de bonne gouvernance ont été respectées » : « M. Saunier a déclaré par écrit ces éléments, chaque année, à la direction de la conformité et aux instances de gouvernance du groupe, lesquelles ont décidé du déport de M. Saunier dans les relations entre +Simple et Malakoff Humanis. »