L’invisibilité de Monique Barbut, symptôme de la disparition de l’écologie parmi les préoccupations au sommet de l’Etat
La ministre de la transition écologique peine à s’imposer. Une situation qui dépasse sa seule personne et témoigne de l’abandon du sujet au sein du gouvernement.
Mettre Le Monde en favori sur Google

Rarement l’agenda de Monique Barbut aura été aussi rempli. Alors qu’un nouvel épisode de chaleur s’apprête à toucher la France, la ministre de la transition écologique ne veut pas être prise en défaut. Fin mai, le gouvernement avait été accusé de ne pas avoir eu une réaction à la hauteur de la canicule qui avait frappé l’Hexagone de manière précoce et inédite.
Lire aussi | Après la canicule, le gouvernement réduit le budget destiné à l’adaptation au réchauffement climatique
Cette semaine, l’ancienne présidente du Fonds mondial pour la nature (WWF-France) a donc décidé de multiplier les événements consacrés à l’adaptation au dérèglement climatique : déplacements dans l’Aude et les Pyrénées-Orientales sur ce thème, présentation de pistes d’action sur l’assurabilité face aux risques climatiques, du bilan du troisième Plan national d’adaptation au changement climatique…
Si la ministre de 69 ans assure ne pas lire les revues de presse que son équipe lui prépare, elle n’ignore rien des critiques qui la visent. Installée début juin dans son bureau tout en moulures dorées de l’hôtel de Roquelaure, Monique Barbut n’attend pas la fin de la question pour évoquer d’elle-même ceux qui disent qu’elle ne sert à rien. « Je n’ai pas un ego surdimensionné et pas de carrière politique après 2027, mais il y a un certain nombre de choses sur lesquelles je veux avancer », répond-elle.
Périmètre rétréci
Celle qui assume son choix de ne pas courir les plateaux de télévision reste une personnalité singulière mais qui peine à s’imposer dans l’équipe du premier ministre, Sébastien Lecornu. Huit mois après son arrivée au gouvernement, elle apparaît fragilisée, devenue l’un des symptômes de l’effacement de l’écologie à la tête de l’Etat. A sa nomination, en octobre 2025, cette spécialiste des négociations climatiques internationales, réputée proched’Emmanuel Macron, assurait vouloir se battre, tout en concédant que la politique n’était pas son monde. Elle hérite d’un ministère au périmètre qui a rétréci au fil des remaniements gouvernementaux. « Ils ont perdu beaucoup de leviers, note Anne Bringault, directrice des programmes au Réseau Action Climat. Avant ils avaient les transports, le logement, l’énergie. Là, il n’y a plus grand-chose… »
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés « La politique n’est pas mon monde » : Monique Barbut, une femme de la société civile sur le terrain miné de la transition écologiqueLire plus tard
Si Monique Barbut a mis sa démission dans la balance, en janvier, pour bloquer l’autorisation des forages pétroliers outre-mer, elle reste souvent en retrait. « C’est une femme très brillante sur les négociations climatiques, mais elle ne connaît à peu près rien au fonctionnement de l’administration, estime Corinne Lepage, qui l’a lointainement précédée au ministère de l’environnement (1995-1997). On ne l’entend pas sur des sujets comme les NGT [nouvelles techniques génomiques],la pollution de l’air, le cadmium ou la santé environnementale. Quand on est dans un ministère difficile, il faut trouver des appuis. » « Elle a des convictions, son parcours le montre, mais elle méprise le jeu politique alors qu’il faut se chercher des alliés, qualifier ses adversaires, c’est comme ça que ça marche », renchérit la députée écologiste de la Drôme Marie Pochon.
Lors du débat sur le projet de loi d’urgence agricole à l’Assemblée nationale, la ministre, qui dit avoir bataillé en amont pour préserver les enjeux autour de la qualité de l’eau, a été peu présente au banc pour défendre un texte qui visait à faciliter les ouvrages de stockage de l’eau pour l’irrigation ou les extensions d’élevage – et qui est ressorti encore plus clivant des débats après son adoption, le 2 juin. « Les arbitrages que la ministre avait obtenus n’ont pas été respectés, même la majorité n’a pas suivi, regrette le député socialiste de Meurthe-et-Moselle Dominique Potier. Le rapport de force a été complètement déséquilibré sur ce texte, avec un ministère de la transition écologique qui n’a pas été capable de tenir face au ministère de l’agriculture. »
Finalement, la ministre assume la version réécrite par les députés, mais met en garde les sénateurs qui seraient tentés d’aller plus loin. « Le texte de l’Assemblée nationale limite les dégâts, affirme Monique Barbut. Mais si le Sénat réintroduit l’acétamipride ou affaiblit la protection de l’eau et des zones humides, ce sera une ligne rouge. La qualité de notre eau est déjà sous pression, on ne va pas en rajouter. »
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés « Tout converge pour faire de la société civile l’observateur impuissant de la dégradation d’un bien commun irremplaçable, l’eau »
Sur ce projet de loi comme sur d’autres, elle a laissé en première ligne son ministre délégué, Mathieu Lefèvre. Elu député (Renaissance) du Val-de-Marne en 2022, cet ancien conseiller de Gérald Darmanin connaît parfaitement les rouages médiatiques et parlementaires. Omniprésent, celui qui fêtera ses 40 ans en octobre fait entendre une petite musique différente, somme l’Autorité environnementale de gagner en « efficacité », prône la simplification des normes, défend la réforme controversée de l’Agence de la transition écologique (Ademe) au nom d’une action publique « plus rapide et plus cohérente ». « J’assume d’avoir un discours probusiness qui fait des entreprises une des solutions pour lever les impasses en matière de transition écologique », déclare-t-il. « Comme sa ligne à elle [la ministre] n’apparaît pas, c’est [celle de Mathieu Lefèvre] qui domine », fait remarquer Dominique Potier.
« Mission impossible »
Pour Delphine Batho, députée écologiste des Deux-Sèvres et candidate à la présidentielle, le problème est plus large. « Ce n’est pas une question de personne, souligne l’ex-ministre de l’environnement de François Hollande (2012-2013). Quand ni le président de la République ni le premier ministre ne donnent la priorité à ces enjeux, c’est mission impossible. » Au sommet de l’Etat, le terme même d’« écologie » semble remisé, écrasé par la situation au Moyen-Orient et la question du pouvoir d’achat. En présentant son plan d’électrification de l’économie, en avril, Sébastien Lecornu n’a pas prononcé le mot « climat », lui préférant le terme de « souveraineté ».
Il y a pourtant urgence. Le rythme actuel de baisse des émissions de gaz à effet de serre reste insuffisant pour parvenir à l’ambition que s’est fixée la France pour 2030 d’une réduction de 4 % par an. « Le gouvernement s’appuie sur un constat scientifique pour définir ses objectifs, mais après il ne se donne pas les moyens de les atteindre, déplore le climatologue Jean Jouzel. Il n’y a pas de suivi et les financements ne sont pas à la hauteur. » La canicule de fin mai aurait pu être l’occasion pour l’Etat de sonner la mobilisation générale face au dérèglement climatique. L’exécutif a préféré annoncer 275 millions d’euros de crédits annulés ou gelés pour l’écologie, notamment pour le fonds vert, qui permet aux collectivités de financer l’adaptation, afin de faire face aux difficultés budgétaires liées à la guerre en Iran. « Les LR [Les Républicains] ont hacké le gouvernement et les pseudo-macronistes sont tous de droite », lâche une figure du bloc central. « Pour vivre heureux, vivons cachés », rit, jaune, un membre de l’administration.
Lire aussi | La France a connu en mai 2026 sa vague de chaleur la plus précoce depuis le début des relevés météorologiques
A moins d’un an de la fin du quinquennat, l’exécutif assouplit le droit de l’environnement et affaiblit les mécanismes de la démocratie environnementale. Il prend aussi le risque de voir sa réforme de l’Ademe lui échapper au cours des débats parlementaires, comme ce fut le cas pour les zones à faibles émissions et l’objectif zéro artificialisation nette. Supprimées pour les premières, affaibli pour le second lors de la discussion sur la loi de simplification de la vie économique, ces deux mesures phares de la loi Climat et résilience de 2021 ne doivent leur survie qu’au Conseil constitutionnel, qui a considéré qu’il s’agissait de cavaliers législatifs. Qu’en sera-t-il pour l’Ademe ? Monique Barbut est peu audible sur ce projet jusqu’à présent. Si elle convient aujourd’hui que « pour beaucoup, ça va un peu trop loin », elle considère qu’il faut laisser « les parlementaires se saisir » de la réforme.
Face à des attaques répétées venues de la droite et de l’extrême droite, il ne se trouve plus grand monde pour défendre l’écologie. « Il y a le sentiment répandu qu’il n’y a rien à gagner en étant écolo, voire qu’il y a plus à gagner en conflictualisant sur ce sujet », considère Théodore Tallent, doctorant au Centre d’études européennes et de politique comparée à Sciences Po et enseignant en science politique. « Ça devient un thème aussi binaire que l’immigration », critique Corinne Lepage, qui publie, fin juin, Le Discrédit écologique. Ou comment sortir du backlash (Gallimard, 64 pages, 3,90 euros). Pour l’heure, rares sont les candidats à la présidentielle à s’emparer de la question, alors que le seuil symbolique de + 1,5 °C de réchauffement moyen de la planète pourrait être atteint autour de 2030. Soit pendant le prochain quinquennat.