Mises à l’isolement en pédopsychiatrie : des médecins de la Fondation Vallée contestent un rapport de l’agence régionale de santé
Dans ces services d’hospitalisation pour mineurs, fermés depuis février par les autorités sanitaires, des professionnels de santé rejettent l’accusation d’une « banalisation » des pratiques restrictives de liberté, qui leur a été reprochée.
Par Mattea Battaglia et Camille Stromboni
Le 03 juin 2026 à 06h00, modifié le 03 juin 2026 à 15h57 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/06/03/mises-a-l-isolement-en-pedopsychiatrie-des-medecins-de-la-fondation-vallee-contestent-un-rapport-de-l-agence-regionale-de-sante_6696536_3224.html
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Il y a trois mois, la fermeture des quatre unités d’hospitalisation complète d’un des plus grands hôpitaux pédopsychiatriques franciliens, la Fondation Vallée, à Gentilly (Val-de-Marne), provoquait un électrochoc dans la profession. La décision, rare, annoncée en urgence par l’agence régionale de santé (ARS) le 19 février, après des signalements de pratiques d’enfermement des enfants hospitalisés – et une inspection –, n’en finit pas de faire des vagues.
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Dans un courrier qui devait être présenté aux instances de gouvernance de l’établissement, mercredi 3 juin, et adressé aux autorités sanitaires le 27 mai, des médecins qui ont exercé à des postes-clés dans ces services ont décidé, pour la première fois, de donner leur version des faits, en répondant, point par point, au rapport de l’ARS diffusé le 6 mai, qui a justifié la procédure de fermeture.
« Imprécisions », « inexactitudes », « extrapolations infondées », « affirmations non étayées »… Dans ce document de 28 pages que Le Monde a pu consulter, les praticiens hospitaliers contestent les principales critiques émises par les inspecteurs.
« Nous n’avons pas eu l’opportunité de nous défendre »
Au cœur des accusations, le recours, décrit comme usuel et banalisé, à des pratiques d’isolement et de contention, censées rester exceptionnelles, encore plus pour les mineurs. L’un des cinq signataires de ce courrier, le docteur Richard Buferne, qui exerce depuis trente-cinq ans à la Fondation Vallée, était chef du pôle pédopsychiatrique au moment de la visite des quatre inspecteurs, les 17 et 18 novembre 2025 (fonction qu’il n’exerce plus depuis décembre). A 64 ans, et à quelques mois de la retraite, il le précise : « Nous avions consigne de ne pas nous exprimer jusqu’à la publication du rapport. Dans cette procédure, nous n’avons pas eu l’opportunité de nous défendre car nous n’avons été entendus qu’au début de l’inspection. »
Une mise en cause a particulièrement choqué le pédopsychiatre, comme ses collègues : celle d’une contention des enfants – le fait d’attacher des jeunes patients. « Les inspecteurs ont trouvé des bracelets, encore sous plastique, au fond d’un placard, mais on ignorait leur existence, soutient-il. Et dans tous les cas, ce type de matériel, sans sangle, ne peut suffire pour réaliser une contention mécanique. » De mémoire de soignant, la contention mécanique sur un enfant n’a été utilisée qu’une fois, en 2011. Quand un jeune est « en crise », le psychiatre concède en revanche qu’une « contention physique », « dans les bras des soignants », peut s’imposer. « Mais cela n’a rien à voir », dit-il.
Autre incompréhension, sur les mises à l’isolement épinglées par les inspecteurs : celles-ci relèvent « toujours d’un ultime recours », défend-il. « On isole des patients lorsqu’on a épuisé toutes les autres possibilités, pour protéger l’enfant de lui-même, les autres patients ou les soignants. » Du point de vue de la loi, un flou persiste concernant cette pratique, régulièrement dénoncée par la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté. Seules les personnes hospitalisées sous le régime du soin « sans consentement » peuvent être soumises, dans certaines conditions, à l’isolement ou à la contention. Or, la très grande majorité des mineurs, comme les patients de la Fondation Vallée, sont pris en charge en « soins libres », sur décision de leurs parents.
Des problèmes de traçabilité
Dans les quatre unités fermées, les inspecteurs ont comptabilisé 71 mises à l’isolement sur dix mois (de janvier à novembre 2025), concernant 14 enfants, principalement âgés de 9 à 14 ans, sur une durée moyenne d’une heure et onze minutes. Ils ont estimé qu’au vu des défaillances en matière de traçabilité, ce chiffre global devait être « sous-estimé ».
Parmi les médecins, si l’on concède des problèmes de traçabilité, on conteste l’interprétation qui en a été faite. « On ne comprend pas la disproportion entre ce qui a été vu et la décision de fermeture sèche, réagit le docteur Benjamin Petrovic, 49 ans, qui, en vingt ans d’exercice à la Fondation Vallée, a notamment exercé la direction par intérim de l’une des unités incriminées. Sans doute qu’ici, comme dans d’autres hôpitaux, l’utilisation des chambres d’isolement, même si elle ne se faisait que dans des situations de danger pour les patients eux-mêmes ou pour les équipes, était encore trop fréquente,dit-il, mais la pratique avait commencé à changer, depuis 2022, avec des groupes de travail, la mise en place d’espaces d’apaisement, des formations… » Lui comme d’autres tient à le rappeler : il y avait de grandes difficultés de ressources humaines, médicales comme paramédicales, qui ont empêché de faire cesser plus vite ces isolements.
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Les réserves s’expriment jusqu’aux plus hautes instances de l’hôpital francilien. La psychiatre Juliette Grémion, présidente de la commission médicale d’établissement depuis janvier, estime ainsi qu’il existe « des erreurs factuelles »dans ce rapport, citant elle aussi l’absence de recours à la contention. Si elle ne conteste pas le nombre d’isolements, elle tient à insister sur un contexte qui serait loin d’être celui d’une « banalisation » : « Cela n’allait peut-être pas assez vite, mais nous étions engagés dans une dynamique pour diminuer ces pratiques », assure-t-elle.
Ce sont aussi ces mêmes scènes choquantes décrites par les inspecteurs que des soignants dénoncent comme « très éloignées de la réalité ». Telle cette pièce dans laquelle des « doudous » étaient accrochés au plafond, inaccessibles aux enfants. Nathalie Jaouën, éducatrice spécialisée dans ces unités, se souvient pourtant de l’avoir bien précisé aux inspecteurs : « Ces peluches au plafond, c’était un jeu des enfants, ils s’amusaient à les lancer… Qui peut croire qu’on les prive de leurs doudous ? »
Emoi au-delà de la fondation
« Je regrette le peu d’éléments objectifs dans ce rapport, dénonce, sous couvert d’anonymat, une autre psychiatre, aujourd’hui en congé maternité. Elle dément, pêle-mêle, une absence de projets de soin individualisés pour de nombreux patients épinglée par les inspecteurs, ou un lien avec les familles limité, voire empêché, mettant à l’inverse en avant plusieurs dispositifs, comme des réunions hebdomadaires impliquant les jeunes patients, ou un cahier de liaison entre équipe et parents, développés pour maintenir ce contact.
L’émoi s’est exprimé au-delà des personnels de la fondation. Le 13 mai, à l’appel de la CGT Santé, qui réfute depuis des mois les accusations de mauvaises pratiques, environ 300 personnes, issues de différents hôpitaux, se sont rassemblées devant l’établissement pédopsychiatrique, pour dénoncer un rapport « truffé d’erreurs » et la « désorganisation » des soins engendrée par cette fermeture. La CGT santé continue d’alerter sur les difficultés de prise en charge rencontrées par les anciens patients de la Fondation Vallée, ce que l’ARS francilienne dément. Une quinzaine de mineurs, souffrant pour la plupart de troubles du spectre autistique, ont quitté la structure à la fermeture des unités. La plupart sont accueillis en institut médico-éducatif.
En face, du côté des tutelles, ces contestations n’infléchissent pas le discours. « On ne peut que regretter une forme de déni qui demeure », estime Etienne Pot, délégué interministériel à la stratégie nationale pour les troubles du neurodéveloppement, en soutenant que « le rapport fait état d’un recours à l’isolement dans des proportions et une durée totalement anormales ». L’ARS rappelle, entre autres éléments, que des « signalements précis et circonstanciés », provenant notamment de professionnels de l’établissement, ont justifié l’inspection, qui a constaté une banalisation des pratiques d’isolement ne résultant certes pas d’une « volonté de pratique déviante », mais d’une « dépendance à une solution unique, faute d’alternatives maîtrisées ».
Etablissements psychiatriques : le gouvernement veut « aller vers le zéro contention » à l’horizon 2030
En amont d’une journée consacrée, mardi 2 juin, à dresser le bilan de la grande « cause nationale » consacrée à la santé mentale, en 2026 comme en 2025, la ministre de la santé, Stéphanie Rist, a annoncé vouloir mettre fin aux pratiques de contention dans les établissements psychiatriques à l’horizon 2030. Une pratique revenant à entraver physiquement les patients, qualifiée par la ministre de « traumatisante pour les familles », « traumatisante pour le patient lui-même et notamment chez les jeunes patients ». « Nous devons nous engager à ce zéro contention » pour garantir « la dignité humaine » et parce que la contention peut entraîner des troubles mentaux « encore plus forts », a-t-elle affirmé sur Franceinfo. Sur la démarche à suivre, on sait encore peu de choses. « On initie les travaux, explique-t-on au cabinet de la ministre. Cela passera par l’accompagnement, la formation et la sensibilisation de tous les intervenants », en s’adossant, entre autres leviers, sur des « espaces d’apaisement sécurisés » déployés dans les services, le recours à la « désescalade thérapeutique » ou encore à la « pair-aidance ». L’annonce rejoint une revendication de longue date des associations de patients et de défenseurs des droits humains.
Mattea Battaglia et Camille Stromboni