En Thaïlande, le poison invisible des mines birmanes menace le Mékong et ses riverains

Par Brice Pedroletti (Thaton et Mae Sai [Thaïlande], envoyé spécial)
Publié hier à 17h00, modifié à 05h13 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/06/13/en-thailande-le-poison-invisible-des-mines-birmanes-menace-le-mekong-et-ses-riverains_6701814_3244.html
Reportage
Pour alimenter la transition énergétique mondiale, l’extraction sauvage des minéraux critiques a explosé en Birmanie. Elle entraîne une crise environnementale et sanitaire dans les rivières du nord de la Thaïlande qui alimentent le Mékong.
C’est une ondulation sans fin de collines boisées d’où surgit, à travers les brumes tropicales, une rivière large et puissante, la Kok. Depuis sa source dans l’Etat Shan, en Birmanie, elle serpente vers le sud, franchit la frontière thaïlandaise et atteint Thaton, un bourg paisible où son lit est enjambé par l’unique pont de la région.
Ici, l’eau est un fleuve de vie. Pour les 20 000 habitants des communautés ethniques locales, la Kok accompagne l’existence de la naissance à la mort. On y apprend à nager avant de savoir marcher, on y pêche, et, chaque année, trois festivals rituels voient des radeaux d’offrandes agricoles honorer son esprit. Mais depuis l’hiver 2024-2025, la prodigieuse générosité de cet affluent majeur du Mékong s’est brisée. La Kok transporte désormais un poison invisible : l’arsenic et les métaux lourds.
« Dans certains endroits, des arbres sont morts ou ne donnent plus de fruits. Le riz pousse mal », raconte Saengrawee Suweerakan, dite « Saeng », militante locale pour les droits des populations ethniques. Un pêcheur de Thaton, Kriengsak Nongwai, montre des marques rouges qui ont brûlé sa peau pendant trois mois. « Je ne pêche plus dans la Kok, je me cantonne aux petits affluents », confie-t-il. Plus au nord, le long de la rivière Sai, puis de la Ruak, qui dessine la frontière jusqu’au Mékong, les mêmes symptômes alarment les riverains. « On n’ose plus toucher l’eau, ça gratte et ça provoque des plaques rouges », témoigne Tongkam Inprom, un riziculteur de la ville frontalière de Mae Sai.

La rivière Kok coule dans la petite ville de Thaton, dans la province de Chiang Mai, au nord de la Thaïlande, près de la Birmanie, avant de gagner Chiang Rai puis de se déverser dans le Mékong. Le 24 octobre 2025. ROBIN TUTENGES/HORS FORMAT

Un agriculteur arrose son champ avec l’eau de la rivière Kok, dans la province de Chiang Mai, au nord de la Thaïlande, le 24 octobre 2025. ROBIN TUTENGES/HORS FORMAT
Tout le bassin rizicole local dépend de la rivière Sai grâce à des canaux d’irrigation qui permettent deux récoltes par an. « Environ 80 % de l’eau pour le riz à la saison des pluies vient de la rivière, et en saison sèche, c’est 100 % », précise M. Inprom. Désormais, les paysans redoutent la contamination des nappes souterraines et l’exclusion de leur riz du système d’achat gouvernemental.
Le coupable ? L’exploitation sauvage en Birmanie de minéraux critiques, ces composants essentiels à la transition énergétique et aux industries de défense. Parmi eux, l’or, le cuivre, le nickel et le manganèse, mais aussi une part cruciale des 17 terres rares, aux propriétés magnétiques et chimiques uniques. Les argiles granitiques des régions montagneuses de Birmanie recèlent des oxydes de terres rares lourdes (dysprosium, terbium) indispensables aux aimants des éoliennes et des moteurs électriques. Or, leur extraction conduit au déversement massif d’arsenic, de cyanure et de métaux lourds (plomb, mercure, cadmium) dans les rivières.
La catastrophe est devenue sanitaire pour 800 000 habitants côté thaïlandais. Les inondations du typhon Yagi, à l’automne 2024, ont servi d’accélérateur : les torrents de boue qui ont submergé Mae Sai provenaient des montagnes birmanes déforestées par les mineurs, propageant les sédiments toxiques.
L’alerte est partie de Thaton, début 2025, lors de la découverte d’une eau anormalement boueuse en saison sèche. Le 14 mars 2025, les habitants se sont rassemblés sur le pont autour du moine bouddhiste Phra Maha Nikom Mahapickamano, défenseur des peuples indigènes, afin de prier pour le rétablissement de la rivière et d’exiger des tests. Issus de l’ethnie shan, présente des deux côtés de la frontière, les villageois savaient par leurs proches en Birmanie que les mines saccageaient la région.

L’eau de la rivière Kok est trouble, jaune et a des reflets métalliques, près de Thaton, dans la province de Chiang Mai, en Thaïlande, le 24 octobre 2025. ROBIN TUTENGES/HORS FORMAT
Les résultats des prélèvements sont sans appel. Par endroits, les concentrations d’arsenic ont atteint dans la rivière Kok 0,44 mg/l, soit plus de 40 fois le seuil de sécurité (0,01 mg/l). Les niveaux de plomb ont également dépassé d’une fois et demie les normes, culminant à 0,076 mg/l, près de la frontière dans la province de Chiang Rai, selon le Département de contrôle de la pollution de Thaïlande.
A Chiang Rai, en aval de la rivière Kok, c’est la stupeur. La ville est connue pour ses universités, sa promotion de l’écotourisme et ses défenseurs du Mékong, qui coule à une cinquante de kilomètres à l’est. « Je vis à Chiang Rai depuis sept ans, je m’occupe de la santé des rivières et on n’avait pas réalisé à quel point la situation était grave, s’exclame Pai Deetes, fondatrice de l’ONG Rivers and Rights. Nous avons passé des années à nous battre contre les sédiments bloqués par les barrages sur le Mékong, et voilà que, désormais, ces sédiments transportent de l’arsenic ! »
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Les ONG ont répliqué en lançant un réseau pour la protection des quatre rivières (Kok, Sai, Ruak et Mékong). Pour sensibiliser l’opinion publique, plusieurs centaines de personnalités locales et de résidents ont participé à une marche de 68 kilomètres de Thaton à Chiang Rai du 31 mai au 5 juin, la Journée mondiale de l’environnement. Les retombées de la contamination sont déjà visibles : à Thaton, les touristes qui venaient pour des balades en bateau ou en forêt et logeaient le long de la rivière ont cessé leurs visites. Les productions maraîchères de la région de Chiang Rai ne trouvent plus de débouchés.

Pour rassurer, le Département de contrôle de la pollution de Thaïlande a mené, depuis 2025, 17 campagnes de tests. Celle de mars a affiché des eaux de surface globalement repassées sous les seuils. Un répit précaire, lié selon les réseaux shan à un ralentissement temporaire de l’activité des mines birmanes par pénurie de carburant. Le même test confirme cependant que l’arsenic dépasse toujours la norme sur quatre sites de mesure de la Kok et sur tous les points de prélèvements de la Sai.
En outre, le Mékong affiche les mêmes niveaux dangereux dans la région du Triangle d’or (la frontière commune entre Birmanie, Thaïlande et Laos), où se trouve un point de captage d’eau potable pour le district de Mae Sai, peuplé de 130 000 habitants. Pour enfoncer le clou, une analyse des sédiments d’avril a classé les fonds des quatre rivières comme « hautement toxiques » pour les organismes vivants.
« Le système de surveillance officiel est fragmenté et ne prend pas en compte la bioaccumulation dans le corps humain. A ce rythme, qu’est-ce que ce sera dans dix ans ? », s’alarme Arisara Lekkham, enseignante-chercheuse à l’université Mae Fah Luang, à Chiang Rai. En février, une étude scientifique de son université a prélevé des échantillons biologiques sur les riverains de la Kok : de l’arsenic a été détecté dans les ongles des adultes et les cheveux des enfants.
Face à l’urgence, l’Etat thaïlandais réagit en ordre dispersé : le ministère de la santé déconseille de consommer les poissons locaux, mais celui de la pêche refuse de l’interdire. Les autorités recommandent aux villages de s’approvisionner avec l’eau des montagnes, sans pour autant leur fournir les réseaux d’adduction ou les réservoirs nécessaires.

L’agence spatiale thaïlandaise a commencé à cartographier les mines de l’autre côté de la frontière pour faire pression sur Naypyidaw, que Bangkok a plusieurs fois sommé d’agir. Mais le régime autoritaire birman, empêtré dans une inextricable guerre civile depuis le coup d’Etat militaire de 2021, a d’autres chats à fouetter.
Surtout, les territoires concernés échappent partiellement à son contrôle : la rivière Kok et la Sai sont dans des zones tenues par la puissante organisation ethnique Wa. Cette région autonome, forte d’une armée de 30 000 hommes appelée la United Wa State Army, n’est pas en guerre ouverte contre la junte, mais elle est le bras armé des intérêts de Pékin dans la région : le mandarin y est la langue officielle et sa capitale, Pangkham, est adossée à la frontière chinoise.
Une carte interactive établie à partir d’images par satellite par le centre de recherche américain Stimson Center, à la pointe sur l’étude du Mékong, montre qu’entre 2023 et 2025, deux mines de terres rares et une vaste exploitation d’or ont surgi de part et d’autre de la rivière Kok. L’ONG Shan Human Rights Foundation accuse la China Investment Mining Company, une filiale d’un groupe chinois enregistré au Laos, Chixia Mining, de les exploiter. Sur la rivière Sai, la carte du Stimson Center répertorie 50 sites miniers d’or et de minéraux critiques.
Cette mafia des terres rares, dont les groupes armés comme les Wa tirent des revenus, est le fruit d’une externalisation écologique. La Birmanie fournit 70 % à 90 % des besoins chinois en terres rares lourdes depuis que Pékin a fermé ses mines de la province du Jiangxi pour cause de désastre environnemental.
« Les techniques de lixiviation in situ [extraction par dissolution] viennent de Chine. Ce sont des entrepreneurs et des techniciens chinois qui les ont transplantées ici », affirme Regan Kwan, analyste au Stimson Center. Le procédé consiste à injecter des tonnes de solution acide par forage au cœur des montagnes pour dissoudre le minerai. D’abord concentrée le long de la frontière chinoise, dans l’Etat Kachin, l’industrie a migré récemment vers l’Etat Shan – menaçant désormais des zones plus densément peuplées.
Pai Deetes, de l’ONG Rivers and Rights, a interpellé le consulat de Chine à Chiang Mai, tentant de placer Pékin face à ses contradictions : « Je leur ai dit : vous parlez de civilisation écologique et de bon voisinage, vous devez responsabiliser ces mines. » Son interlocuteur lui a assuré qu’aucun citoyen chinois ne travaillait dans les mines birmanes. Un déni de pure forme. « Tout le monde sait que les Chinois opèrent via des prête-noms locaux », s’indigne le militant. Douyin, le TikTok chinois, est rempli de vidéos d’employés chinois de mines birmanes qui s’exhibent dans leur travail.

Deux jeunes pêcheurs près de la plage de Chiang Rai, qui borde la rivière Kok, au nord de la Thaïlande, le 22 octobre 2025. ROBIN TUTENGES/HORS FORMAT
Mais ces minerais ne sont pas destinés à la seule Chine. « Les données des douanes révèlent qu’un nombre croissant de sociétés en Thaïlande font de l’import-export de minéraux critiques directement depuis les mines en Birmanie, pour les stocker ou les réexporter », dénonce le professeur de sciences sociales Suebsakun Kidnukorn, de l’université Mae Fah Luang, à Chiang Rai. La région, pointe-t-il, forme une ceinture de minerais critiques, dotée de réserves considérables: « Les besoins sont tels que cela ne va pas s’arrêter tout seul », prévient-il.
Si rien ne bouge, le désastre risque pourtant de changer d’échelle : dans l’ensemble du bassin du Mékong, le Stimson Center, qui répertorie déjà 800 mines actives en incluant le Laos et le Cambodge, alerte sur une « crise sanitaire imminente » et des effets en chaîne sur le plus grand fleuve d’Asie du Sud-Est, dont dépendent directement 70 millions de personnes pour leurs moyens de subsistance.
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