Les raisons de l’accaparement de l’eau par des intérêts privés

« Notre eau est sacrifiée au profit de quelques intérêts privés » – Nicolas Celnik 

Il n’y a pas de guerre de l’eau, mais une guerre contre l’eau motivée par le profit. Dans Les Assoiffeurs (Les liens qui libèrent), coécrit avec Fabien Benoît, le journaliste Nicolas Celnik examine les raisons de l’accaparement de l’eau par des intérêts privés. Il montre également que les gouvernements accompagnent ce mouvement au lieu de l’enrayer. Entretien.

Opinion Environnement

publié le 07/06/2026 https://elucid.media/environnement/notre-eau-est-sacrifiee-au-profit-de-quelques-interets-prives-nicolas-celnik

Par Laurent Ottav

Élucid : Votre livre s’ouvre sur la mégabassine de Sainte-Soline. En quoi est-elle emblématique de tout un modèle agricole ?

Nicolas Celnik : Sainte-Soline a été l’une des motivations majeures qui nous ont conduits à écrire ce livre. Pour deux raisons. La première est l’extrême violence de la répression contre les deux manifestations qui ont eu lieu autour de la mégabassine. La seconde est la très forte politisation des enjeux qui s’est faite alors autour de l’eau. Un mouvement citoyen s’est formé pour revendiquer que l’eau ne soit pas au bénéfice de quelques-uns seulement.

Les mégabassines en général sont l’incarnation des problèmes que l’agriculture intensive, dite aussi industrielle, pose au niveau de l’eau. Le secteur agricole dans son ensemble consomme près de 60 % de l’eau utilisée en France. L’agriculture intensive s’est beaucoup développée récemment autour du maïs, qui occupe à lui seul 38 % des surfaces irriguées, celles qui consomment le plus d’eau.

Pourquoi avoir fait ce choix ? Le maïs est très rentable, il est le plus productif à l’hectare. Mais il est exotique et il se trouve que la croissance du maïs se fait surtout, en France, au moment où les nappes sont le moins remplies. La solution trouvée par le modèle agricole productiviste a été de stocker de l’eau dans ces fameuses retenues, les « mégabassines ».

Élucid : Quels sont les principaux enjeux sur lesquels le mouvement de Sainte-Soline a permis d’alerter ? Le politique y a-t-il apporté un début de réponse ?

Nicolas Celnik : Il a alerté sur le fait que les mégabassines ne sont pas des stockages de substitution, comme elles étaient appelées avant. Elles sont du stockage d’eau dans le but de pouvoir en utiliser encore plus après. C’est l’effet réservoir : quand le modèle agricole a confiance dans la disponibilité en eau, il en consomme encore plus. Le mouvement a aussi attiré l’attention sur le fait que le modèle des mégabassines profite à une minorité des agriculteurs, 7 % seulement dans les Deux-Sèvres ! Les plus grandes exploitations, celles les plus mécanisées, sont les plus favorisées.

Enfin, il me semble important de rappeler que le maïs sert principalement à la consommation animale, celle qui finit en viande que nous mangeons. Le maïs directement destiné à l’alimentation humaine occupe 2 % à 4 % de toutes les surfaces agricoles qui sont dédiées à la culture du maïs en France.

Le « Plan Eau » d’Emmanuel Macron, annoncé pratiquement en même temps que les mobilisations à Sainte-Soline, n’apporte aucune réponse à ces enjeux. Il a proposé une baisse des prélèvements d’eau de l’ordre de 10 %, soit bien moins que celle de 25 % annoncée lors des Assises de l’Eau. De plus, les agriculteurs en sont exemptés !

« Pour dépolluer l’environnement des PFAS, il n’y a tout simplement pas assez d’argent sur Terre ! »

Pouvez-vous donner une idée de la diversité des assoiffeurs qui donnent le titre à votre livre ?

Il y a principalement quatre types d’accaparement de l’eau pour des intérêts privés. Ils forment ensemble une sorte de système. Les trois premiers types d’assoiffeurs sont constitués par un certain modèle agricole que j’ai déjà évoqué, par les embouteilleurs, c’est-à-dire ceux qui mettent l’eau en bouteilles (Volvic, Vittel, etc.), et par l’industrie du numérique. Ces trois ensembles d’acteurs utilisent énormément d’eau et ils ont tendance à beaucoup la polluer.

Le quatrième ensemble d’acteurs comprend ceux qui prétendent « produire » de l’eau, en la dépolluant. Ils empêchent que soit posée la question politique de la sobriété, du partage de l’eau et de son usage, ou encore celle d’accords avec les agriculteurs pour qu’ils dépendent moins des pesticides.

L’eau est effectivement très polluée. Il n’y a plus une seule nappe qui soit exempte de pesticides ou de polluants. Toutefois, la dépollution a un coût environnemental faramineux. Il faut aussi avoir en tête qu’on ne dépollue jamais vraiment : on prend des pollutions, on les concentre et on les évacue derrière l’usine de traitement. Tout cela engendre une énorme consommation électrique et beaucoup d’argent.

Le lobby européen de la dépollution de l’eau, Water Europe, demandait 255 milliards d’euros d’investissement sur 5 ans à la Commission dans les usines de dépollution de l’eau. D’autres études ont essayé d’estimer les investissements nécessaires à l’échelle mondiale : pour dépolluer les sols et les eaux des PFAS, si l’on continue de les produire au rythme actuel, selon la chercheuse Ali Ling, il n’y a tout simplement pas assez d’argent sur Terre !

Vous avez mentionné l’industrie numérique. Quelle consommation d’eau requièrent les data centers ?

L’intelligence artificielle telle qu’on la connaît fonctionne grâce à une chaîne de valeur profondément matérielle. Elle nécessite notamment beaucoup d’eau pour extraire tout un tas de métaux des mines pour pouvoir faire fonctionner les infrastructures.

Les data centers, spécifiquementcorrespondent à des dizaines ou des centaines de milliers de processeurs qui font des calculs complexes toute la journée. La chaleur qu’ils produisent ainsi doit être refroidie pour éviter d’avoir à changer les ordinateurs. Deux moyens principaux sont utilisés. Le premier s’apparente au fait de mettre un ordinateur dans un frigo. Le deuxième moyen consiste à faire passer de l’eau dans tout un circuit pour faire baisser la température.

Ces techniques utilisées rejettent des polluants, notamment des PFAS qui s’évaporent, retombent dans les nappes et vont saturer de polluants les usines de potabilisation. Veolia intervient à ce moment-là en proposant… de traiter l’eau ! Le serpent se mord la queue. De plus, l’eau utilisée par ces techniques doit être extrêmement pure pour être efficace.

« Veolia constitue un petit empire dans l’État, qui en est très fier. »

Vous qualifiez Veolia d’« empire dans l’État » dans votre livre. D’où tient-elle son pouvoir ?

Nous nous concentrons beaucoup sur Veolia, car c’est le numéro 1 et, effectivement, il constitue un petit empire dans l’État. L’État français en est très fier. Emmanuel Macron emmène très souvent la dirigeante de Veolia dans ses bagages pour vendre des usines de potabilisation et de désalinisation, pour vendre des technologies et des savoir-faire qui sont autant de moteurs de croissance économique.

Veolia est parvenu à cette puissance en prenant de plus en plus de place jusqu’à s’imposer comme une forme de monopole. C’est une entreprise de traitement d’eau et d’adduction d’eau (l’acheminement de l’eau jusqu’au robinet) qui a plus d’un siècle d’existence.

Autour des années 2000-2010, une vague de contestation – à cause d’activités indues et de contrats plutôt opaques, comme souvent lorsqu’il y a des délégations de service public à un opérateur privé – a conduit plusieurs villes à passer en régie publique. C’est le cas notamment à Paris. Les industriels se sont repositionnés sur la capacité à traiter, et à dépolluer l’eau, une eau effectivement pleine de pesticides, de polluants et de PFAS dans de très nombreux endroits et qui menace de devenir impropre à la consommation. Veolia a alors mis en place toute une communication, faite par les publicitaires de Havas, en faveur de la transition écologique.

Veolia a encore étendu son emprise sur la chaîne, depuis la sortie de notre livre, en se lançant dans le secteur des data centers. Ils parlent de sobriété dans leur communication publique, mais, dans les documents que l’on a pu obtenir de leurs échanges avec la Commission européenne ou avec le gouvernement français, les objectifs de sobriété ou de réduction sont relayés aux derniers points.

Pouvez-vous donner plus de détails sur le techno-solutionnisme promu par les assoiffeurs de façon générale ?

Le solutionnisme technologique consiste à dire que les technologies vont apporter les remèdes à tous les problèmes. Nous avons beaucoup entendu ce type de discours lorsque nous avons enquêté avec Fabien sur la numérisation du monde, sur ses effets et sur les oppositions à ce mouvement. Nous avons constaté la même chose au sujet de l’eau.

L’agriculture prélève trop d’eau, et d’autres secteurs prélèvent également trop d’eau, mais peu importe, car la technologie est présentée, sur le plan politique et industriel, comme le salut. La construction de stations de potabilisation de l’eau, de réutilisation des eaux usées ou de désalinisation de l’eau en bord de mer, est ainsi promue comme une solution miracle.

Quel objectif principal vise le lobbying des entreprises ? Qu’est-ce que « l’intérêt majeur de l’agriculture » inscrit dans la loi grâce à ce lobbying ?

Quand nous avons commencé notre enquête, nous nous sommes dit que les entreprises qui dépendaient de l’eau s’étaient probablement organisées pour en avoir quand l’eau viendrait à manquer. Nous nous sommes demandé comment elles avaient fait. La réponse est quasi toujours la même. Les industries réussissent à s’extraire du cadre législatif ou à obtenir des exceptions. De ce point de vue, les choses ne sont pas prêtes de s’arranger au vu de ce qu’a déclaré Emmanuel Macron dans son discours du 22 avril. Tout son propos consiste à dire qu’il faut aller plus vite dans la suspension de la législation environnementale pour prioriser l’économie.

Nous avons des réglementations en France qui protègent à peu près l’utilisation de l’eau. Elles empêchent que nous en prélevions trop, ou qu’on la souille. Il y a notamment en France ce qu’on appelle une hiérarchie des usages de l’eau. Elle établit que l’eau doit d’abord servir à préserver la bonne santé humaine, puis la bonne santé des milieux et enfin la bonne santé économique. Le combat du lobbyiste principal des mégabassines que nous avons rencontré, Éric Frétillère, a consisté à faire passer la « notion d’intérêt majeur de l’agriculture ». Ainsi, lorsque l’eau vient à manquer, les intérêts écologiques et économiques sont mis sur le même plan. Ce point crucial est passé relativement inaperçu dans la Loi Duplomb contre laquelle il y a pourtant eu une pétition de plus de 2 millions de signataires.

« Les acteurs industriels introduisent certains mots dans le débat public ou injectent un sens nouveau à des mots déjà existants pour justifier des politiques publiques. »

Par quels biais s’exerce généralement le lobbying des entreprises ?

Le temps n’est plus aux valises de billets ou aux contrats de corruption. Il existe des relations de bonne amitié et de bonne entente entretenues par de longues années de travail commun. Les équipes d’un acteur industriel connaissent les attachés parlementaires d’un député, les directeurs de cabinet ou le ministre. Ils envoient des propositions d’amendements et de cadrages sur certains sujets qui se retrouvent finalement dans le discours politique.

Laurent Duplomb l’assume. Il a, selon ses propres mots, « copié-collé » des amendements fournis par la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire. Le lobbyiste que j’évoquais, Éric Frétillère connaît Laurent Duplomb. Leurs équipes travaillent ensemble. Les liens d’amitié ne sont bien entendu pas la seule explication. Ils se rejoignent aussi idéologiquement, c’est-à-dire sur l’idée qu’ils se font du développement économique.

L’autre raison à la puissance du lobbying des acteurs industriels tient au fait qu’ils sont très structurés. Contrairement à des associations, ils ont des équipes entières qui travaillent à plein temps pour faire passer leurs éléments de langage et pour cadrer des discours. Ils introduisent certains mots dans le débat public ou injectent un sens nouveau à des mots déjà existants pour justifier des politiques publiques.

La « souveraineté alimentaire » en fait partie. Pour vous et moi, elle consiste à manger ce qu’on produit. Nous avons trouvé des contenus promotionnels financés par la FNSEA – qui mobilisent des personnes présentées comme chercheurs en sciences politiques – qui présentent la souveraineté alimentaire comme la capacité à choisir à qui nous vendons nos productions. Cela change profondément la donne ! La souveraineté alimentaire, dans ce contexte, signifie que nous sacrifions nos cours d’eau pour choisir à qui nous exportons notre production agricole…

Pouvez-vous donner une idée des pressions auxquelles les élus locaux font face et qui les poussent du côté des « assoiffeurs » ? Que reste-t-il, dans ces conditions, de la démocratie de l’eau à la française ?

Il est de plus en plus difficile pour les élus d’assurer une eau de qualité à leurs administrés, ce à quoi ils ne sont pas formés, et cela demande de plus en plus d’argent. Un maire ou un président d’une communauté de communes qui voudrait prendre à bras le corps le sujet devrait en passer par des années de combat et de réunions, sans être sûr de parvenir à ses objectifs. À l’inverse, s’il autorise la construction d’une usine, il a du concret à montrer à ses administrés. Il peut en plus la présenter comme un levier de croissance et d’emplois. Des consultants d’entreprises offrent justement ces « solutions » clés en main qui sont en vérité de nouvelles perspectives de marché !

Ce qu’on appelle la « démocratie de l’eau à la française » – et qui est présentée comme une grande fierté nationale – a été construite après la Seconde Guerre mondiale, au moment où l’État français a été restructuré. C’était un modèle de gouvernance plutôt décentralisé et territorialisé à l’échelle des bassins versants. La démocratie de l’eau était donc plutôt quelque chose de vertueux. Cependant, les maillons locaux et nationaux ont depuis été progressivement investis par des groupes privés. Ils sont très structurés et ils savent mener des stratégies d’influence efficaces.

« L’eau minérale était presque présentée comme un médicament par les industriels sans que ce soit accrédité par des vérifications scientifiques valides. »

En quoi les chocs, c’est-à-dire ce qui devrait être une mauvaise nouvelle pour le business de ces industriels, sont-ils une opportunité de plus ?

Nous empruntons, de manière distante, la notion de « stratégie du choc » à Naomi Klein. C’est l’idée que chaque crise est perçue comme une opportunité de marché par d’autres acteurs. Les pollutions liées à l’agriculture industrielle, par exemple, sont l’un des leviers de croissance des embouteilleurs d’eau. Ils ont intérêt à cibler l’eau du robinet pour justifier l’achat d’une eau en bouteille qui ne nuira pas à leur santé.

Cela ne correspond pas toujours à la réalité. Les scandales se sont accumulés ces derniers temps, notamment autour des bouteilles produites par le géant agroalimentaire Nestlé. Certaines de ses eaux n’avaient pas la qualité prétendue ou alors étaient contaminées par des matières fécales et des bactéries Escherichia coli.

Les embouteilleurs d’eau ont toujours prétendu fournir une eau de meilleure qualité. Des revues scientifiques entières, financées par les minéraliers, ont vanté les bienfaits de l’eau en bouteille. L’eau minérale était presque présentée comme un médicament par les industriels sans que ce soit accrédité par des vérifications scientifiques valides.

En quoi les embouteilleurs, justement, sont-ils surtout des producteurs de plastique comme le dit dans votre livre Edouard de Féligonde, qui se bat contre Danone pour faire reconnaître la responsabilité de l’entreprise dans l’assèchement de ses sources ? Pouvez-vous donner une idée des conséquences écologiques des embouteilleurs ?

La France est championne mondiale de la production et de l’exportation de la bouteille d’eau en plastique. C’est ce qui a permis de vendre de l’eau à travers le monde. Le problème est qu’il faut du plastique, du pétrole et… 8 à 17 litres d’eau pour produire une bouteille en plastique !

Nous sommes aujourd’hui très loin d’une bouteille circulaire et recyclée et de l’objectif, qui a été fixé pour 2030, des 30 % de PET recyclés dans les nouvelles bouteilles vendues. À l’échelle mondiale, 85 % des bouteilles d’eau en plastique ne sont jamais recyclées et viennent accroître le sixième continent de plastique. On en retrouve aussi, comme un symbole, enfouies dans des décharges sauvages aux quatre coins de Vittel. Ce sont, pour beaucoup, des expérimentations de bouteilles qui s’y trouvent. On dénombre au moins 400 000 mètres cubes de déchets, ce qui est l’équivalent de 2 fois Notre-Dame de Paris de bouteilles en plastique enfouies sous terre.

Vous rejetez dans le livre l’expression de « guerre de l’eau », à laquelle vous préférez celle de « guerre contre l’eau ». Comment situer l’enjeu au niveau sémantique pour pouvoir changer les choses ?

La guerre de l’eau renvoie à un scénario à la Mad Max où nous sommes réduits à nous entre-tuer pour la ressource. S’il y a bien une baisse de la quantité globale d’eau disponible, le principal problème vient surtout de nos prélèvements. Il n’y a pas de baisse drastique de la disponibilité en eau qui nous menacerait tous directement. En revanche, il y a moins d’eau de disponible sur certaines périodes et, surtout, par rapport à une demande toujours plus grande.

Le changement climatique explique en partie qu’il y ait moins d’eau, et on ne va pas changer les choses de sitôt. Nous disposons cependant d’un autre levier : réduire l’anthropisation et l’artificialisation des milieux. Nous empêchons l’eau de fonctionner selon son rythme naturel, c’est-à-dire que nous décidons où chaque goutte d’eau va passer, dans quelle canalisation, quel pied de vigne ou de tomate elle va irriguer. Pourquoi pas stocker l’eau, mais stockons-la dans la terre, comme y invitent Baptiste Morizot et Suzanne Husky. Autrement dit, rendons l’eau à la terre !

Le cycle de l’eau est très simplifié et faussé tel qu’il est habituellement présenté. Il ne permet pas de comprendre les bénéfices que peut donner une goutte d’eau dans un milieu. Au lieu de chercher à maîtriser l’eau, c’est-à-dire d’interrompre/relancer, de produire/dé-produire, de polluer/dépolluer, il nous faudrait plutôt envisager de ralentir le cycle de l’eau.

La première approche, celle de la maîtrise, s’inscrit dans le cadre d’un paysage anthropisé pour les besoins de l’Homme, notamment de l’agriculture. C’est ce qui fait qu’on a des cours d’eau droits et des champs totalement découverts, donc l’eau tombe dessus et part dans les cours d’eau qui filent vers la mer. Ce n’est pas le contexte dans lequel des milieux sains et naturels pourraient fonctionner. Si la rivière fait des méandres et crée des zones humides, la goutte d’eau va pouvoir tomber dans la rivière, s’évaporer, être bue par un arbre puis s’évaporer à nouveau, être utilisée par un oiseau et bénéficier encore et encore au milieu en l’humidifiant à mesure.

Ce type de réflexions est porté par des personnes qui ne sont pas des rêveurs. Beaucoup d’entre eux ont une activité économique. Ce sont des exploitants agricoles, des paysans, des entrepreneurs, qui essaient de faire des modèles économiques qui respectent les temporalités du cycle de l’eau.

Au vu de tout ce que vous avez évoqué, le cœur du problème est d’ordre structurel et non pas conjoncturel. Comment le nommeriez-vous ?

Le capitalisme est primordial dans cet état de fait, mais on peut sans doute remonter encore un cran au-dessus. Le système industriel correspond à cette pensée selon laquelle on peut contrôler tous les éléments qui nous entourent, que l’on peut se rendre maîtres et possesseurs de la nature. Cette pensée se déploie aujourd’hui en France dans le cadre du capitalisme libéral ou du néolibéralisme, ou de l’État en Chine, qui est le pays le plus emblématique de cette idée de maîtriser l’eau (notamment à travers tous les barrages qu’il a construits).

La pensée industrielle est une pensée d’ingénieurs selon laquelle l’ingéniosité humaine peut maîtriser l’ensemble des paramètres des écosystèmes. Nous citons dans le livre une phrase prononcée par Napoléon III, qui n’est pas le plus grand des capitalistes, mais qui est l’un des artisans de l’artificialisation des grands cours d’eau français. « Tout me fait espérer, dit-il, que la science parviendra à dompter la nature ». Il ajoute : « Je tiens à l’honneur qu’en France les fleuves, comme la révolution, rentrent dans leur lit, et qu’ils n’en puissent plus sortir ». Il y a ici l’idée que dominer l’eau, c’est dominer les peuples et la civilisation. Nous nous situons alors avant les statuts capitalistes que nous connaissons aujourd’hui. Cette pensée industrielle structure donc tout un imaginaire de notre rapport à l’eau.

Propos recueillis par Laurent Ottavi.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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