Episode 6/6 · Edgar Morin : « Pour moi, le mystère n’est pas la mort, mais la vie »
Épisode 6/6 · Edgar Morin : « Pour moi, le mystère n’est pas la mort, mais la vie »
Série : Edgar Morin, « Autocritique » d’une vie
Samedi 30 mai 2026 (Première diffusion le lundi 26 juin 2023) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-heure-bleue/l-heure-bleue-du-lundi-26-juin-2023-3596692?at_medium=newsletter&at_campaign=inter_quoti_edito&at_chaine=france_inter&at_date=2026-06-01&at_position=7
53 min
Provenant du podcast
L’Heure bleue
Suivre
Le sociologue et philosophe Edgar Morin publie à 102 ans « Encore un moment » (Denoël), un ensemble de textes personnels, historiques et philosophiques où il livre une nouvelle fois son immense savoir, celui d’un siècle de vie, pour toujours questionner la complexité du réel.
Avec
- Edgar MorinPhilosophe et sociologue français
Pour le penseur, plus que jamais vivre, c’est penser constamment, sentir, aimer, s’émouvoir, tout un mélange de facteurs, d’affectivité et d’activité cérébrale permanente qu’il se propose de rappeler dans cet ouvrage.
Vaincre la mort depuis toujours
Je joue avec la mort depuis bien avant ma naissance, puisque ma mère, atteinte d’une maladie cardiaque, a voulu avorter. Les produits abortifs m’ont choqué, mais ne m’ont pas détruit. C’est ma première résistance. La deuxième : je suis née étouffé, le cordon ombilical autour du cou. Le gynéco a dû me tenir une demi-heure par les pieds et me gifler… Ensuite, après la mort de ma mère, j’ai eu une maladie mystérieuse inconnue avec de la fièvre à 40 degrés. Les médecins ne comprenaient pas ce qui m’arrivait. Et là encore, j’ai pu être sauvé. Donc je suis un rescapé à plusieurs reprises, sans parler de la période de la Résistance où à différentes reprises, j’ai failli être arrêté par la Gestapo avec tout ce que cela supposait alors.
La Résistance
Il n’a jamais eu peur de mourir à ce moment-là. Avec ses camarades de son mouvement de résistance, il avait tellement la volonté de vaincre le nazisme que peu importait la mort ou peu importait la vie dit-il dans son livre.
Edgar Morin : « Il ne faut pas que j’exagère. J’avais quand même peur. Je prenais d’énormes précautions pour éviter d’être filé, pour garder secret mon domicile. Je savais que je risquais ma vie. Malgré cela, j’étais bien dans ma peau et content de faire ce qui me semblait être un devoir. Je vivais dans une fraternité, et dans un espoir. C’est l’époque où la peur n’était qu’un élément secondaire surmonté constamment.
Ensuite, j’ai eu une grave hépatite dans les années 1961/1962. Hospitalisé à New York, j’ai eu la tuberculose en l’an 2000 qui m’a valu des abus d’antibiotiques et qui m’ont fait perdre l’ouïe et dégradé les reins. Donc j’ai eu d’autres événements dangereux dans ma vie, mais ils ont été surmontés.
Je crois que l’épreuve donne des forces de résistance. Depuis l’époque où j’étais un fœtus, chaque épreuve dangereuse, presque mortelle, m’a donné la force de résistance. Ce qui est à mon avis, une des explications de mon âge avancé.
Passer 100 ans
Avoir eu 100 ans est un événement parce qu’on passe d’un système un zéro décimal au système de centaines. On entre alors dans une terre très peu fréquentée et on est surpris. Mais cet événement a été tellement fêté à l’époque que j’en ai vu aussi les bons côtés.
Et maintenant que j’ai dépassé 100 ans, je suis dans un territoire très peu connu. Je ne sais pas quels sont mes forces de résistance encore. S’il n’avait pas eu Sabah (Abouessalam, sa compagne), je serais sous terre. Mais je vis sans me faire aucune illusion. La mort n’a aucun mystère. Pour moi, elle est la dégradation physique de tout l’être. C’est une loi de la nature.
Pour moi, le mystère n’est pas la mort, c’est la vie. Pourquoi vit-on ? Pourquoi suis-je là ? Pourquoi cette force créatrice qu’est la vie a créé les papillons, les oiseaux et les mammifères, toutes les espèces vivantes et les arbres ?
À réécouter
Le siècle d’Edgar Morin : « La vie humaine personnelle est une aventure »
Boomerang
France Inter
Ajouter
32 min Écouter
La vie à 102 ans
J’ai toujours eu le sentiment que ce n’est pas moi qui possède la vie, c’est la vie qui me possède. Et donc cette force à la fois est bonne quand je peux remuer mes membres, marcher un peu… Mon corps est content quand je peux voir le soleil. Mon regard, mon âme sont contents quand je peux retrouver des amis. Ma joie est profonde, donc je goûte encore la vie. Mais en même temps, tellement de mes compagnons sont décédés. Je vis dans un cimetière, mais heureusement que j’ai encore quelques amis, et même de nouveaux amis.
Aujourd’hui, il me reste à continuer dans le sens de ma vie où j’ai toujours essayé de lutter contre l’illusion et l’erreur. D’ailleurs le sens profond de mon livre autocritique de 1958, était de dire comment j’avais pu me tromper et d’analyser les raisons de mon erreur fondamentale. Mon premier but est donc de ne pas me tromper.
L’humanisme
Ma deuxième mission peut être résumée à l’humanisme ou humanisme régénéré. Dès ma jeunesse, je sentais que je faisais partie de l’aventure de l’espèce humaine. Tout en me sentant français, européen, je me sentais lié au monde, au destin de toute l’humanité dans une aventure de plus en plus incroyable, improbable et incertaine. Ma mission est d’essayer de comprendre ce qui peut se passer, de montrer les risques que nous courons. C’est curieux, à 102 ans, je me sens plus motivé que jamais parce que nous vivons des circonstances particulièrement terribles. »
La suite est à écouter…
À réécouter
À la découverte des nouveaux territoires de la connaissance, avec Edgar Morin
La Tête au carré
France Inter
Ajouter
54 min Écouter