Logement, santé, risques incendie… Les rendez-vous manqués de l’adaptation au dérèglement climatique
En attendant un « plan interministériel de gestion des vagues de chaleur », qui devrait aboutir début juin, le gouvernement met en avant son Plan national d’adaptation au changement climatique présenté l’an dernier. Très peu des cinquante mesures alors avancées ont été, en réalité, concrétisées.
Lucie Delaporte, Estelle Levresse et Amélie Poinssot
Une
Une réunion interministérielle s’est tenue, jeudi 28 mai, pour discuter d’un « plan de gestion des vagues de chaleur », dont le détail sera annoncé « début juin », assure-t-on à Matignon. Seul à s’exprimer à l’issue de cette rencontre, le ministre des transports Philippe Tabarot s’est borné à rappeler que « l’État n’est pas responsable de tout sur tous les sujets, il y a les acteurs locaux aussi ».
Accusé par l’opposition d’être dans l’impréparation la plus totale face aux températures record qui s’abattent sur l’Hexagone depuis le 21 mai, le gouvernement fait en tout cas valoir qu’il s’est doté en 2025 d’un troisième Plan national d’adaptation au changement climatique (Pnacc). Parmi cette cinquantaine de « mesures » en forme de to-do list, présentées en mars 2025 par la ministre de l’époque de la transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, et touchant à la fois l’adaptation des logements et des villes, les infrastructures de santé ou les risques d’incendie, qu’est-ce qui a réellement été mis en œuvre ?
Tour d’horizon des rendez-vous manqués.

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Remédier aux logements bouilloires et aux îlots de chaleur en ville
L’adaptation des logements aux fortes chaleurs est sans doute le point le plus urgent puisque, selon la Fondation pour le logement des défavorisés, 42 % des Français·es disent souffrir de la chaleur dans leur habitation, et un logement sur trois se transforme en bouilloire thermique l’été avec de graves conséquences sur la santé.
Une seule mesure du Pnacc y est pourtant consacrée, intitulée « Adapter les logements au risque de forte chaleur ». Les besoins d’adaptation des habitations sont colossaux, tant pour leur habitabilité l’été que parce qu’une maison sur deux est exposée au risque de retrait-gonflement des argiles, qui fragilise les fondations des maisons.
À ce jour, la prise en compte du « confort d’été » – doux euphémisme quand il fait 40 °C dans un appartement – est encore balbutiante dans la construction neuve, et 40 % des logements ne sont pas équipés de protection de base contre la chaleur comme des volets. « Malgré ses engagements à avancer sur le sujet, notamment après notre rapport sur les bouilloires thermiques, très peu de choses ont concrètement avancé ces dernières années », souligne Manuel Domergue, directeur des études à la Fondation pour le logement.
Parler simplement de “confort d’été” est trompeur, car il ne s’agit plus seulement de confort, mais parfois de véritables enjeux de survie.
Basile Chaix, directeur de recherche à l’Inserm en épidémiologie environnementale
Les travaux les plus simples pour améliorer l’habitabilité des logements pendant les canicules ne sont toujours pas éligibles aux aides à la rénovation thermique. Ils le sont uniquement s’ils entrent dans le cadre, extrêmement restreint, des rénovations globales. Si les bailleurs ont une obligation de louer des logements assurant une température minimale de 19 °C, aucune borne maximale n’est fixée pour interdire de louer des logements bouilloires.
En juillet 2025, une proposition de loi transpartisane, intitulée « Zéro logement bouilloire » et qui proposait une batterie de mesures pour préparer les habitations à l’envolée du thermomètre, a été déposée à l’Assemblée nationale à l’initiative de la Fondation pour le logement. « Le gouvernement n’a pas voulu la mettre à l’ordre du jour, on attend d’ailleurs toujours leur réponse sur le fond », constate amèrement Manuel Domergue.
La Fondation pour le logement s’est ainsi jointe, cette semaine, à l’action en justice des sinistré·es climatiques – portée par Notre affaire à tous, Greenpeace et Oxfam France, pour dénoncer l’inaction gouvernementale devant le Conseil d’État.
Pour Basile Chaix, directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) en épidémiologie environnementale, adapter nos logements est une affaire de santé publique. « Selon plusieurs études internationales, 75 % des décès liés aux canicules trouvent leur origine dans une exposition prolongée à la chaleur dans l’habitat », explique le chercheur, qui travaille sur les effets des vagues de chaleur et du changement climatique sur la santé. « Parler simplement de “confort d’été” est trompeur, car il ne s’agit plus seulement de confort mais parfois de véritables enjeux de survie », souligne-t-il.
27 mai 2026
Alors que la végétalisation des villes est un impératif pour contrer les effets des îlots de chaleur urbains, qui touchent en première ligne les quartiers populaires, le gouvernement s’était engagé à aider les élu·es locaux et locales à « renaturer les villes » (mesure 13 du Pnacc). Le Fonds vert, destiné notamment à ces projets de végétalisation et de désimperméabilisation des sols, a pourtant été la première victime des « efforts budgétaires » et son enveloppe a été très largement rabotée. De 2,5 milliards en 2024, il est passé à 650 millions en 2026. CQFD.
« Si je veux rénover énergétiquement mes écoles – 27 groupes scolaires et 55 écoles- cela représente 60 millions d’euros. L’État, qui est pourtant alerté depuis cinquante ans, n’a pas été suffisamment stratège face au mur de financement qui se trouve devant nous », regrette le maire de Villeurbanne, Cédric Van Styvendael.
Protéger les publics fragiles
Le Pnacc prévoit une meilleure protection des populations précaires – personnes sans abri, habitant·es de logements précaires, détenu·es ou encore travailleurs et travailleuses pauvres – face aux fortes chaleurs. Après la canicule de 2003, un registre communal des personnes vulnérables a été créé afin de les accompagner pendant les épisodes de chaleur, grâce à des visites à domicile ou à un transport vers des lieux rafraîchis. Or, il concerne uniquement les personnes âgées de plus de 65 ans et les personnes adultes handicapées et, faute d’être connu, 10 % seulement des personnes éligibles y seraient inscrites, selon le Haut Conseil pour le climat.
Si certaines mesures concrètes existent, comme la prolongation des horaires d’ouverture des parcs, la gratuité des piscines municipales ou l’ouverture de lieux rafraîchis, leur mise en œuvre reste très inégale selon les communes, créant de fortes disparités territoriales.
« Rien de réellement structurant n’a été prévu dans le plan pour soutenir financièrement ces politiques d’adaptation, regrette Robin Ehl, chargé de campagne et de plaidoyer pour Oxfam France. L’État ne compense pas les surcoûts engendrés pour les communes. Résultat : seules les communes disposant de ressources financières suffisantes ou d’une forte volonté politique mettent réellement ces mesures en œuvre. »

Les ONG pointent aussi un autre problème majeur du plan : de nombreuses mesures se limitent à la publication d’études ou de rapports. « Cela crée une illusion d’action sans effet concret sur le terrain », estime Robin Ehl. Le plan prévoit par exemple « une cartographie de vulnérabilité climatique des prisons » ainsi que des plans d’adaptation pour chaque établissement d’ici à fin 2025. Mais sur le terrain, les observateurs ne constatent pas d’amélioration notable.
Une note de la direction de l’administration pénitentiaire sur la gestion des vagues de chaleur est transmise chaque année aux établissements et s’applique jusqu’au 15 septembre pendant les périodes de vigilance météo. « La note de 2026 publiée le 27 mai est identique à celle de l’année dernière et à celle de l’année d’avant », détaille Odile Macchi, responsable du pôle enquête à l’Observatoire international des prisons. Celle-ci prévoit des adaptations d’horaires, un accès plus fréquent aux douches et la présence de points d’eau ou d’abris dans les cours de promenade. « Ces mesures restent très difficiles à appliquer en raison du manque de personnel, des contraintes sécuritaires et du mauvais état de nombreux établissements », précise-t-elle.
Travailler sous la canicule
Autre enjeu central : l’adaptation des conditions de travail au changement climatique. Le décret de mai 2025 sur la chaleur au travail, censé renforcer les obligations des employeurs en matière de prévention, est jugé largement insuffisant par les syndicats et les ONG. Selon Denis Gravouil, membre du bureau confédéral de la CGT, les obligations concrètes des employeurs restent trop floues. « Les outils de prévention existants sont aussi mal appliqués, ajoute-t-il. C’est notamment le cas du Duerp, le document unique d’évaluation des risques professionnels. Environ 50 % des entreprises ne l’ont pas ou mal rempli. » Et l’inspection du travail manque de moyens humains pour effectuer des contrôles.
La CGT demande une meilleure information des salarié·es concernant leur droit de retrait. « Ce droit existe juridiquement si le salarié s’estime en danger, mais dans la pratique, beaucoup de travailleurs n’osent pas l’utiliser en raison de la pression hiérarchique, de la peur de perdre leur emploi ou de leur situation de précarité », déclare Denis Gravouil. La question des seuils de température maximale fait débat. « Définir une température maximale unique est complexe, car les effets de la chaleur dépendent de nombreux facteurs : humidité, ventilation, exposition, état de santé ou capacité individuelle à supporter la chaleur… C’est pourquoi nous pensons qu’il vaut mieux insister sur le droit de retrait », précise le syndicaliste.
Dans la nuit du 26 au 27 mai, un jeune homme de 19 ans qui travaillait sur une toiture en plein soleil est littéralement mort de chaud après avoir fait un malaise.
Prévention des risques incendie
Autre mesure phare du plan d’adaptation : « Se préparer à l’augmentation attendue des incendies de forêt et de végétation ». Sur ce plan, la tâche est considérable, d’autant que les risques s’étendent désormais à des territoires qui n’étaient pas exposés auparavant. Il faut à la fois préparer les services de l’État, accompagner les collectivités dans la protection des populations et le débroussaillement pour éviter les feux, et mieux prévenir les risques.
Le Pnacc annonçait ainsi vouloir « intégrer l’effet du changement climatique dans la cartographie du risque incendie ». Un point que la docteure en géographie spécialiste des incendies de forêt Pauline Vilain-Carlotti estime insuffisamment mise en œuvre. Certes, Météo France a mis à jour ses données pour prendre en considération le changement climatique, mais « dans le champ opérationnel, beaucoup de cartes relatives à l’aléa utilisent encore des données anciennes, et les cartes sur les “zones de danger” introduites par la loi de 2023 n’ont toujours pas été réalisées ».
Il faut restaurer les zones humides et le bon fonctionnement des cours d’eau, désimperméabiliser les sols, pour favoriser l’écoulement en cas de crue.
Antoine Guilpart, expert eau à France Nature Environnement
Le plan d’adaptation ambitionnait également de « préparer les acteurs des territoires historiquement peu confrontés aux feux de forêt ». C’est resté, à ce stade, un effet d’annonce, selon la chercheuse, qui regrette « un travail qui ne s’appuie pas sur les recherches scientifiques de long cours pourtant incontournables sur cette problématique ». La culture du risque dépend en réalité des territoires, certains sont plus avancés que d’autres, et c’est en coconstruisant avec la population locale que la prévention des incendies pourra progresser. « Le sujet incendie est encore trop abordé sous un angle technique, et pas du point de vue des représentations et des pratiques qui sont pourtant riches d’enseignements sur ce qui existe réellement », souligne Pauline Vilain-Carlotti.
Des forêts plus résilientes
Parmi les mesures d’adaptation au changement climatique figurait également un volet sur la résilience des forêts. Car celles-ci présentent de nombreux avantages : ce sont de gigantesques puits de carbone, elles permettent de limiter la hausse des températures et de préserver les sols. Or, elles sont particulièrement touchées par le réchauffement et les épisodes de sécheresse, qui accélèrent la mortalité de certaines essences et ralentissent la croissance des arbres.
Pour répondre à ces enjeux, les actions lancées « sont assez abstraites, et leur mise en œuvre est donc complexe et difficile à suivre », juge Céline Lesot, chargée de plaidoyer pour l’ONG Canopée. Certaines d’entre elles ont d’ailleurs des échéances lointaines, 2027 ou au-delà, ce qui rend impossible un bilan à ce stade. C’est le cas de la feuille de route elle-même, la stratégie nationale pour l’adaptation des forêts au changement climatique : « On n’a encore rien vu arriver de ce côté », indique Céline Lesot.
D’autres actions sont au contraire bien engagées, comme le financement du renouvellement forestier. Mais il ne se fait pas forcément à bon escient : ce guichet d’argent public permet de faire des coupes rases suivies de plantations, une activité poursuivie par l’industrie du bois qui conduit à des forêts moins résilientes, à du déstockage de carbone et à de la perte de biodiversité.
La plupart des autres pistes annoncées n’ont à ce jour pas débouché. Seul le Plan d’action pour la préservation des sols forestiers a bien été publié. Mais il n’est accompagné d’aucun moyen financier pour sa mise en œuvre.
Prévention des crues
On l’a vu cet hiver, les inondations sont une autre dimension essentielle du changement climatique en cours. Submersion marine, ruissellement ou débordement des cours d’eau : si, localement, des mesures ont été prises par certaines collectivités, à l’échelle nationale, on est encore extrêmement loin de l’adaptation au nouveau régime climatique.
L’une des cinquante-deux mesures du Pnacc y était pourtant consacrée, non sans contradiction. Elle vise en effet à renforcer l’accompagnement des collectivités sur leur compétence « Gemapi » (pour « gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations »), alors que le financement de la taxe Gemapi n’a pas du tout suivi jusqu’ici : non obligatoire, prélevée sur les impôts locaux, elle a été mise en place par à peine 10 % des intercommunalités. Le budget de gestion des digues n’atteint ainsi que 542 millions d’euros au niveau national. « Nous aurions besoin de 15 milliards », soulignait le vice-président des Intercommunalités de France Régis Banquet auprès de Mediapart en février, alors que les crues ont révélé l’état dégradé de nombreuses digues sur le territoire.
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13 mars 2025
« La gestion du risque inondation ne peut pas reposer que sur les digues, souligne toutefois Antoine Guilpart, expert eau à France Nature Environnement. Il faut également restaurer les zones humides et le bon fonctionnement des cours d’eau, désimperméabiliser les sols, pour favoriser l’écoulement en cas de crue. Ce sont des choses qui prennent du temps, et c’est une compétence difficile à faire monter dans les collectivités. » Or, ces axes n’apparaissent pas de manière explicite dans le plan d’adaptation, qui affiche des objectifs flous, non contraignants et sans moyens définis.
Le projet de loi d’urgence agricole, discuté cette semaine à l’Assemblée nationale, porte des atteintes graves aux zones humides qui sont les meilleurs remparts naturels à la fois contre les incendies et les inondations.
Sur la prévention des inondations, seule l’extension annoncée du service Vigicrues pour couvrir le territoire hexagonal semble bien engagée, pour un déploiement complet à horizon 2030.