La relation médecin/malade à l’heure du tout digital : le regard du fondateur de MadeForMed
Aurélie Haroche
27 mai 2026 https://www.jim.fr/viewarticle/relation-médecin-malade-lheure-du-tout-digital-regard-2026a1000hg3?ecd=wnl_all_260527_jim_daily-doctor_etid8376318&uac=368069PV&impID=8376318&sso=true
De nombreux outils existent aujourd’hui pour faciliter l’organisation du cabinet en médecine générale : plateformes de prise de rendez-vous en ligne, logiciels en tous genres, systèmes de téléconsultation… Mais ces différents outils ne contribuent-ils pas également à une forme de désincarnation ? D’aucuns considèrent qu’ils favorisent le nomadisme médical et transforment la relation médecin/malade. Pourtant, comment s’en passer ? Le docteur Julien Pourcel, médecin généraliste et fondateur de MadeForMed, une solution logicielle dédiée aux cabinets de médecine générale, évoque ces sujets avec nous.
JIM.fr – Quel est votre regard sur la vocation de médecin généraliste aujourd’hui ?
Julien Pourcel – Comme différents indicateurs ont pu le signaler, nous semblons être confrontés à une forme de crise de vocationchez certains médecins généralistes, nous assistons au développement d’un sentiment de perte de sens. Bien sûr, ce phénomène a un impact certain sur les installations. Aussi, le système déjà en tension l’est encore davantage, ce qui accroît un peu plus le risque d’essoufflement ; un cercle vicieux se met en place.
JIM.fr – Outre les conditions d’exercice, quel autre phénomène semble selon vous avoir une influence sur le sentiment de perte de sens qu’éprouvent certains médecins ?
Julien Pourcel – Je pense à certains facteurs un peu extrinsèques sur la place du médecin dans la société, sur la confiance ou le crédit qui sont accordés à cette profession, à la façon dont la relation médecin/malade a été transformée ces dernières années, notamment via les plateformes de mise en relation.
JIM.fr – Internet et maintenant l’IA avaient déjà conduit à la désacralisation du savoir médical. Les plateformes ne constituent-elles pas surtout une opportunité de faciliter l’organisation des cabinets ?
Julien Pourcel – A mes yeux, les informations recueillies sur internet présentent des inconvénients, notamment parce que souvent les patients arrivent avec une crainte peut-être exagérée. Mais on peut également y voir une vertu réelle : le renforcement de l’intérêt que chacun porte à sa propre santé. Cela a constitué un de mes combats en tant que médecin généraliste : le renforcement du rôle d’accompagnant du praticien. Et dans ce cadre, même si il existe des limites, internet et maintenant l’IA me paraissent être des outils intéressants.
Si l’on se penche sur les plateformes de mise en relation, ici encore on perçoit du positif et du négatif. D’abord, on constate que cela répond à un besoin évident d’accès aux soins.
La démographie médicale fait que de nombreux patients n’ont pas la chance d’avoir un médecin de famille. Aussi, en dernier recours, certains se rendent directement à l’hôpital. Les plateformes de prise de rendez-vous permettent en partie de pallier cette difficulté. Pour autant, le simple fait d’avoir une plateforme qui met en relation patient et médecin induit nécessairement un changement de comportement dans le rapport à la santé que peuvent avoir les patients. Le réflexe qui se crée est de rechercher le « plus offrant » et de ne plus s’inscrire dans un suivi à long terme avec un praticien qui vous connait. Pourtant, ce suivi, cette relation qui se construit dans le temps, est essentielle, pour favoriser l’éducation à la santé ou encore la prévention. Ainsi, ce rapport au soin paraît avoir été quelque peu distordu par ce type de service et contribue à faire que la position même du médecin est moins valorisée dans l’esprit du grand public.
JIM.fr – Considérez-vous que la téléconsultation aggrave encore ce phénomène ?
Julien Pourcel – Oui, on a encore franchi un cran sur le tout tout-de-suite. Ici, les patients ne prennent même plus le temps de se déplacer. Or, l’exercice ou la pratique médicale repose évidemment sur la connaissance de l’historique du patient mais aussi sur le temps de la consultation qui contribue à un échange à la fois verbal et non-verbal. Dans une téléconsultation, on ne perçoit pas de nombreux signes, sans parler de l’absence d’examen clinique.
Avec la téléconsultation, la pratique exigée des médecins est partielle en ce qui concerne l’échange et inexistante quant à l’examen.
Quant au troisième pilier de la consultation, qui est le plan thérapeutique avec les prescriptions éventuelles, il est également modifié en téléconsultation. Le patient a en effet davantage tendance à venir avec une sorte de « liste de courses ». Aussi, en effet, je considère que dans le cadre de la téléconsultation, les trois piliers de la consultation sont comme dénaturés, ce qui nourrit encore une fois la perte de sens en son métier du médecin et qui affadit le lien de confiance entre le praticien et son patient.
JIM.fr – Cependant, ces outils sont tout de même appréciés d’un très grand nombre de médecins, ne serait-ce que parce que les services d’une secrétaire médicale sont coûteux ou aussi parce que quand il s’agit de délivrer un certificat, la visio est parfois préférée ?
Julien Pourcel – Evidemment, mais il nous semble que les outils numériques qui permettent effectivement d’optimiser la gestion du cabinet, comme le font les plateformes de mise en relation, doivent répondre à une stratégie différente. Par exemple au sein de notre offre, nous proposons un service de visio, mais cette plateforme n’est pas accessible à n’importe quel patient qui voudrait voir un médecin au hasard. Seuls les patients du praticien peuvent en bénéficier. Ainsi, ici, les écueils que l’on peut retrouver dans la téléconsultation, que je viens de vous décrire, tendent à s’estomper. Et un médecin qui voit en visio un de ses propres patients qu’il suit depuis longtemps va être en mesure de lui dire, parce qu’il y a cette relation de confiance, je préférerais que vous veniez me voir au cabinet.
JIM.fr – Quelle est, au-delà de cet exemple de la téléconsultation, l’ambition de MadeForMed ?
Julien Pourcel – Mon expérience de médecin généraliste m’a donné envie de développer des systèmes permettant à mes confrères, qui comme moi sont convaincus de la beauté de ce métier, de pouvoir l’exercer confortablement.
Notre ambition est donc à travers nos outils d’améliorer les conditions d’exercice. Il s’agit d’une solution logicielle complète pour l’organisation du cabinet en médecine générale qui répond à tous les besoins couverts aujourd’hui sur le marché.
Nous proposons donc une panoplie d’outils : un agenda avec une prise de rendez-vous en ligne, un assistant téléphonique intelligent, une messagerie médecin-patient, pour nourrir le lien dont nous avons parlé, un logiciel de gestion de cabinet pour le suivi des dossiers patients, gérer la facturation et les tâches administratives. Cependant, l’une des différences majeures, est que tous ces outils sont ciblés en intégrant la spécificité de la médecine générale, quand de nombreux autres acteurs ont vocation à s’adresser à des marchés plus larges, qui couvrent tous les types de soignants.
JIM.fr – Comment cela fonctionne-t-il concrètement ?
Julien Pourcel – Prenons l’exemple du rendez-vous en ligne. Nous créons pour chaque praticien, un site internet indépendant, à son nom, à l’image de son cabinet qui est opéré en marque blanche. Cela signifie que le praticien maîtrise sa porte d’entrée, son point de contact avec ses patients, sans qu’aucune marque ne vienne s’interposer entre lui et les patients.
Ainsi, lors de la première consultation, le praticien indique à son patient : la prochaine fois que vous voulez prendre rendez-vous avec moi, vous pouvez aller sur ma page. Le patient dispose d’un identifiant, relié à son dossier, ce qui permet au médecin de déterminer différentes règles et critères, qui évidemment peuvent évoluer.
C’est valable sur Internet, mais notre spécificité concerne le téléphone.
Notre assistant téléphonique intelligent permet en effet la prise de rendez-vous téléphonique avec cette même souplesse et cette même finesse, mais il sert également de filtre téléphonique. Et le filtrage de l’assistant téléphonique peut identifier les patients qui ont un « droit » momentané (ou permanent) d’avoir systématiquement le médecin au bout du fil, même de façon tardive.
JIM.fr – Avez-vous des résultats concernant le nombre de rendez-vous manqués ou annulés à la dernière minute, qui constituent un enjeu souvent évoqué ?
Julien Pourcel – Un certain nombre de nos adhérents, quand ils ont choisi notre solution, avaient déjà constitué une patientèle fidèle, sensibilisée à ses questions. Aussi, sont-ils généralement peu concernés par cette problématique et ils n’ont pas eu à constater d’amélioration. En revanche, ceux qui ont démarré leur activité avec nous ou qui au moment de leur installation était initialement passé par une plateforme de mise en relation classique, observent une réelle différence quant au taux de rendez-vous non honorés qui diminue au fil du temps. Le fait de maîtriser la « porte d’entrée » permet de limiter très fortement le nomadisme médical.
JIM.fr – Est-ce que ce type d’outil peut réellement répondre aux attentes des jeunes installés ?
Julien Pourcel – Au début nous avons eu beaucoup de médecins plutôt en fin de carrière qui venaient à nous parce qu’ils avaient le sentiment d’avoir un peu tout essayé. Ainsi, avaient-ils généralement une carrière derrière eux. D’ailleurs parmi ceux qui exercent encore, certains nous ont fait savoir que notre outil avait grandement contribué à les encourager à continuer. Au fil du temps, quand nous avons commencé à nous faire connaître, nous avons attiré des profils de médecins de plus en plus jeunes, y compris des médecins qui s’installent directement avec nous.
Propos recueillis par Aurélie Haroche