Une étude remet en cause les protocoles réglementaires d’autorisation et la surveillance des pesticides.

Cancer : des chercheurs mettent en évidence un lien entre les tumeurs colorectales chez les jeunes et un pesticide jugé sans risque

Une équipe espagnole a repéré la signature moléculaire d’un herbicide dans les tumeurs de patients de moins de 50 ans, une population dans laquelle les cancers colorectaux sont en croissance rapide. Une approche novatrice qui remet en cause les protocoles réglementaires d’autorisation et la surveillance des pesticides. 

Par Stéphane Foucart

Publié hier à 05h15 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/05/13/cancer-des-chercheurs-mettent-en-evidence-un-lien-entre-les-tumeurs-colorectales-chez-les-jeunes-et-un-pesticide-juge-sans-risque_6688612_3244.html

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XAVIER LISSILLOUR

Le piclorame est un pesticide utilisé depuis plusieurs décennies. Inconnu de l’opinion publique, il n’a jamais été classé cancérogène, il est peu étudié et aucune autorité sanitaire ne surveille l’exposition de la population à cette substance. Des travaux novateurs, publiés dans la dernière édition de la revue Nature Medicine identifient pourtant cet herbicide comme une cause possible de l’envolée des cancers colorectaux chez les moins de 50 ans.

Appelée à faire date selon plusieurs chercheurs consultés par Le Monde, l’étude conduite par Jose A. Seoane (Institut d’oncologie Vall d’Hebron, à Barcelone, en Espagne) et ses coauteurs combine biologie moléculaire et épidémiologie à grande échelle, et apporte des éléments d’explication inédits à une énigme épidémiologique tenace.

Alors que son incidence décline chez les plus âgés, le cancer colorectal est en effet de plus en plus fréquent chez les jeunes dans de nombreux pays, dont la France. L’incidence chez les moins de 50 ans ne représente environ que 10 % de l’ensemble des nouveaux cas, mais elle est en croissance rapide.

Un doublement en vingt ans

Une synthèse des données pour l’Angleterre, les Etats-Unis, l’Australie et le Canada, tout juste publiée dans le Journal of the National Cancer Institute, estime ainsi que les personnes nées dans les années 1990 ont un risque de cancer colorectal précoce plus de quatre fois supérieur à celles nées dans les années 1960. L’incidence de la forme précoce de cette maladie a ainsi crû dans ces pays au rythme alarmant de 3,5 % à 4,5 % par an au cours de la dernière décennie – soit un doublement en vingt ans. La France figure au neuvième rang mondial des pays les plus touchés par le cancer colorectal précoce.

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Comment les chercheurs sont-ils parvenus à isoler le piclorame comme facteur de risque potentiel ? « Nous avons d’abord voulu comparer des tumeurs prélevées sur des personnes de moins de 50 ans à d’autres, prélevées sur des gens de plus de 70 ans », explique M. Seoane. Les chercheurs y ont examiné les « signatures épigénétiques » laissées par différentes expositions sur les tissus tumoraux ; ils ont cherché à déterminer si une ou plusieurs expositions permettaient de différencier les tumeurs précoces des autres. Pour ce faire, ils ont utilisé les résultats obtenus ces dernières années par de nombreuses équipes de recherche, qui ont caractérisé ces marqueurs moléculaires pour une diversité de facteurs de risque : pollution atmosphérique aux particules fines, obésité, tabac, certains pesticides, etc.

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Au sein d’une cohorte de patients touchés par un cancer colorectal, M. Seoane et ses collègues ont ainsi estimé un score d’exposition à 25 facteurs de risque : 11 relevant du style de vie et de l’environnement (tabac, alimentation, alcool, pollution atmosphérique, etc.) et 14 pesticides dont l’empreinte épigénétique – c’est-à-dire la « trace moléculaire » laissée dans les tissus – est documentée. Résultat : le piclorame se détache comme une singularité majeure des tumeurs précoces. Dans cette première cohorte, les patients présentant l’empreinte épigénétique du piclorame avaient un risque accru d’être dans le groupe des cancers colorectaux survenant avant 50 ans.

« Les auteurs ont ensuite rassemblé les données issues de tumeurs prélevées dans neuf autres cohortes de patients », explique Julie Pannequin, chercheuse (CNRS) à l’Institut de génomique fonctionnelle, et spécialiste des cancers digestifs, qui n’a pas participé à ces travaux. « Ils ont confronté leur première analyse à ces données, et retrouvent le même signal, précise la chercheuse. Dans ces autres cohortes, les marqueurs d’exposition du piclorame sont aussi surreprésentés parmi les patients touchés précocement par ce cancer. »

Forts de ce lien « moléculaire », établi entre exposition au piclorame et cancer colorectal précoce, les chercheurs se sont mis en quête de données susceptibles de valider cette association. « Nous disposons des données d’usage de nombreux pesticides entre 1992 et 2012 dans 94 comtés américains, explique M. Seoane. Nous les avons croisées avec l’incidence locale des cancers colorectaux précoces et nous retrouvons ce lien entre le piclorame et le risque de contracter ces cancers. »

Comme l’explique le chercheur, l’idée sous-jacente est que « la probabilité d’être exposé à un pesticide est plus forte dans les régions où il est le plus utilisé ». Même en corrigeant l’analyse du niveau d’éducation, du taux de chômage ou encore du niveau de revenu dans ces territoires, le lien avec le piclorame demeure stable. A l’échelle des comtés, cinq autres pesticides (glyphosate, atrazine, etc.) sont aussi corrélés à un risque accru de cancer colorectal, mais la robustesse de l’association est moindre, écrivent les chercheurs.

La précocité des expositions, un facteur déterminant

Pourquoi la « signature » du piclorame se retrouve-t-elle sur les tumeurs des jeunes et non sur les autres ? Les auteurs l’expliquent en soulignant que ce produit ayant été autorisé au milieu des années 1960, les patients de moins de 50 ans y ont été exposés par leur alimentation dès l’enfance, contrairement aux patients plus âgés. La précocité des expositions, suggèrent les chercheurs, est un facteur déterminant de la susceptibilité de certains organes au cancer, plus tard dans la vie.

« Il s’agit d’une étude novatrice et importante qui ne se contente pas de faire un simple lien statistique entre une substance et une maladie, mais qui explore également les mécanismes par lesquels cette substance augmente la susceptibilité à la maladie », dit Audrey Vincent-Soetens, chercheuse (Inserm) à l’Institut de recherches en cancérologie de Lille et spécialiste des mécanismes épigénétiques de la cancérogenèse. En effet, ces « empreintes » détectées dans les tissus tumoraux sont autant d’altérations de l’expression du génome : « Cela signifie que certaines substances peuvent par exemple agir en “allumant” ou en “éteignant” certains gènes, mais sans détériorer le matériel génétique lui-même, explique Mme Vincent-Soetens. Cette dérégulation des gènes peut conduire au développement de cancers. »

Or, ajoute la chercheuse, ces mécanismes ne sont pas examinés par les agences réglementaires avant l’autorisation de mise sur le marché des pesticides. « A l’heure actuelle, le régulateur n’estime qu’un produit peut être cancérogène que s’il induit des mutations dans l’ADN des cellules, explique-t-elle. C’est insuffisant. »

En France, l’utilisation de cet herbicide demeure marginale, les volumes utilisés ces dernières années étant inférieurs à 10 tonnes par an. Mais, comme le souligne Audrey Vincent-Soetens, « les chercheurs ont examiné les empreintes épigénétiques de 14 pesticides seulement [sur des centaines autorisés] et ces résultats ne permettent pas d’exclure que des substances, pesticides ou autres, soient également des facteurs de risque »

« Il faut espérer que cette étude, très sérieuse, est le début d’une longue série de travaux susceptibles de montrer que l’exposome [l’ensemble des expositions auxquelles l’organisme est soumis au cours de la vie] et en particulier l’exposition aux pesticides est un facteur qui contribue à la survenue des cancers, en particulier chez les jeunes sujets, dit Julie Pannequin. Ce qui est plus que préoccupant. »

Stéphane Foucart

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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