Promotion de l’e-sport : à quoi joue le gouvernement ?
Aurélie Haroche
La cohérence n’est pas toujours un principe en politique. Nous l’allons montrer tout à l’heure. L’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans souhaitée par le Président de la République et la mise en cause systématique des écrans comme responsables de la dégradation de la santé mentale (et aussi physique) des plus jeunes font partie des discours récurrents de la grande majorité des responsables politiques (avec un remarquable consensus dépassant les clivages habituels) et des membres du gouvernement. A tel point que l’engagement des élus sur cette question (jusqu’au chef de l’Etat) pourrait presque faire regretter qu’une telle pugnacité n’ait pas concerné d’autres sujets presque aussi épineux concernant la protection de l’enfance (que l’on pense à l’état de l’Aide sociale à l’enfance ou au scandale du péri-scolaire parisien).
Niveau stratégique et bonus inespéré
Et pourtant, on apprenait il y a quelques semaines, grâce à une enquête de la cellule investigation de Radio France que Matignon a validé une stratégie visant à intégrer l’e-sport dans les parcours scolaires et éducatifs. Selon les documents révélés par la radio publique, plusieurs mesures sont ainsi envisagées : déploiement d’un programme intitulé « E-sport et Education » pour « sensibiliser les jeunes aux débouchés professionnels de cette industrie », développement d’outils « pédagogiques à destination des enseignants » ou encore création de « supports de sensibilisation pour les familles ».
L’enjeu est assurément économique. L’e-sport, qui renvoie aux compétitions de jeux vidéo diffusées en ligne ou devant public, aurait généré 2,4 milliards de dollars de revenus en 2024 dans le monde. La France entend bien se positionner comme un leader sur le marché et l’actualité lui offre un tremplin inespéré : la coupe du Monde d’e-sport qui devait avoir lieu en Arabie Saoudite aura finalement lieu en France, en raison du conflit actuel en Iran.
Un halo d’indignation
Pourtant, il est possible que face au tollé suscité par les révélations de Radio France, Matignon qui devait rendre publique sa stratégie dans les jours à venir, revienne finalement sur certains de ses objectifs. Les journalistes de Radio France avaient déjà signalé que les représentants du ministère de la Santé, de la Direction générale de la Santé et de la Mildeca (Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives) ont manifesté non pas seulement leur réticence mais leur hostilité quant à l’idée d’intégrer l’e-sport dans les parcours scolaires. Mais les manifestations d’opposition ne se sont pas arrêtées là. Sur le site le « Café pédagogique », des représentants des professeurs d’éducation physique et sportiveécrivent sans détour : « À l’heure des stratégies nationales en faveur de l’e-sport, il est de notre devoir de résister, de refuser que le temps, les corps et l’attention des jeunes soient livrés à l’économie du jeu vidéo, et d’exiger une École qui met en place des moyens d’émancipation plutôt que d’aliénation ». De leur côté, dans le Monde les coprésidents de la commission Enfants et écrans, le Pr Amine Benyamina et le Dr Servane Mouton affichent leur stupéfaction, révélant avoir cru être face à un « canular ». Ils dénoncent les injonctions contradictoires que révèle cette stratégie. Les élus eux aussi s’indignent : au Sénat, il y a quelques jours, Pauline Martin (LR) interpellait le ministre de l’Education nationale sur « les vives interrogations que suscite la stratégie nationale « E-sport 2026-2030 », validée par Matignon le 8 avril 2026 » (en l’absence en outre des représentants du ministère de la santé) et fustige une « incohérence frappante ».
Réalité virtuelle
Difficile en effet de se dédire aussi manifestement. Pourtant, l’e-sport n’est qu’un exemple parmi d’autres des nombreuses hypocrisies masquées par le discours anti-écran. On entend en effet priver les adolescents de leur téléphone et autres accès à internet et aux réseaux sociaux, mais ils sont pourtant tenus dans tous les collèges et lycées de France (mais aussi en primaire) de consulter quotidiennement leurs agendas en ligne pour vérifier leurs devoirs, tandis que les notes enregistrées dans les logiciels du type Pro Note créent chez beaucoup une forme d’anxiété et donnent lieu à des vérifications incessantes. En réalité chaque étape de la vie scolaire et citoyenne de nos enfants passe désormais inévitablement par la consultation d’écrans. Et d’ailleurs quand ceux qui les protègent veulent leur faire passer un message, c’est sur les réseaux sociaux qu’ils interviennent.
Qu’est-ce à dire ? Que les outils numériques irriguent aujourd’hui tellement nos existences qu’il est impossible de s’en émanciper mais que l’on peut à tout le moins essayer d’en limiter les effets en restreignant leur usage à ce qui est indispensable ? Peut-être en partie. Et concernant la promotion de l’e-sport par le gouvernement, d’aucuns n’y verront qu’une nouvelle illustration de la malignité du personnel politique, prêt à sacrifier la protection des plus vulnérables sur l’autel des profits économiques. Les exemples, pensent beaucoup, sont nombreux de cette logique où la santé est ainsi totalement négligée.
Boss final impossible
Mais une autre interprétation est possible. Et si l’hypocrisie était ailleurs. Cette promotion de l’e-sport nous invite à nous interroger sur la sincérité des discours catastrophistes sur les écrans. Les responsables politiques sont-ils réellement convaincus de leur extrême dangerosité ou choisissent-ils, par opportunisme, puisqu’ils connaissent le consensus populaire sur le sujet, de vilipender des boucs émissaires faciles ? On pourrait imaginer que les instigateurs de cette stratégie essayent de défendre leur position (au risque de se faire taxer d’équilibriste). Ils pourraient ainsi faire observer que la dangerosité des écrans ou des jeux vidéo tient plus des circonstances de leur utilisation qu’à eux-mêmes. Il pourrait rappeler qu’il faut distinguer les usages et les pratiques pour ne pas diaboliser uniformément ces outils et ces divertissements. Le discours rejoint d’ailleurs celui de certains spécialistes. Et il trouve même des échos dans un très récent rapport de l’Office français des drogues et des toxicomanies (OFDT) qui invite à une nouvelle évaluation des écrans, qui ne se fonderait plus sur la durée d’exposition (trop imprécise, trop fluctuante) mais sur les types d’usage. Et à travers cette autre lecture, des enseignements importants sont tirés sur les profils et les usages à risque. Même si la tonalité des auteurs est résolument favorable à des encadrements et détaille les effets néfastes (y compris quand il s’agit des jeux vidéo qui nous occupent ici), cette analyse de la littérature et d’autres confirment ce qui est régulièrement signalé : l’environnement et les conditions dans lesquels l’enfant et l’adolescent sont exposés aux écrans ont un rôle majeur. Dès lors, des effets positifs peuvent même parfois être confirmés : sur l’e-sport plusieurs études ont ainsi relevé des bénéfices sur l’attention, la cognition ou la mémoire.
Ainsi, le décalage frontal entre les déclarations des responsables politiques et leurs aspirations stratégiques pourrait justifier l’indignation. Mais la résolution de ce hiatus n’est peut-être pas forcément dans le renoncement au déploiement de l’e-sport, mais dans une modulation des discours sur les écrans, non pas pour légitimer des aspirations économiques, mais pour s’approcher plus certainement de la vérité. Un jeu sportif.
« La promotion de l’e-sport en milieu scolaire voulue par le premier ministre est une aberration »
TRIBUNE
Amine Benyamina Psychiatre et addictologue
Servane Mouton Neurologue
Publié aujourd’hui à 06h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/05/11/la-promotion-de-l-e-sport-en-milieu-scolaire-voulue-par-le-premier-ministre-est-une-aberration_6687945_3232.html
Dans une tribune au « Monde », les coprésidents de la commission Enfants et écrans, Amine Benyamina, psychiatre et addictologue, et Servane Mouton, neurologue, s’indignent du projet de Matignon d’intégrer les jeux vidéo aux parcours scolaires et éducatifs.
Nous avons cru, effarés, à un canular en découvrant l’enquête de la cellule d’investigation de Radio France sur la stratégie E-sport 2026-2030, stratégie portée par le cabinet du premier ministre, prévoyant un partenariat étroit entre l’éducation nationale et les acteurs du privé afin « d’intégrer l’e-sport dans les parcours scolaires et éducatifs ».
L’e-sport désigne la pratique en compétition des jeux vidéo en ligne. Le fait est qu’il s’agit de rester assis des heures durant devant un écran d’ordinateur, très concentré sur un flux soutenu d’images et de sons, afin d’ajuster très rapidement les mouvements de ses dix doigts sur un clavier ou sur une manette. L’e-sport est donc, en tout état de cause, une activité sédentaire. Ce qui soulève le premier problème : sa pratique n’est pas favorable à la santé physique, la sédentarité et l’inactivité physique favorisant les maladies métaboliques et cardiovasculaires.
Or, selon une expertise de l’Agence nationale de sécurité sanitaire publiée en 2020, près de 50 % des moins de 18 ans présentent un risque sanitaire élevé concernant la sédentarité – évaluée par le temps d’écran récréatif – et l’inactivité physique. De plus, on observe qu’en quarante ans, la capacité physique des collégiens a chuté de 25 % : ils courent moins vite et moins longtemps que leurs parents ou grands-parents au même âge.
Ces constats alarmants ont conduit à une mobilisation des professionnels de santé et de l’éducation nationale pour promouvoir l’activité physique sur le temps scolaire, en ajoutant trente minutes par jour à l’école primaire aux trois heures d’activité physique hebdomadaires déjà prévues. Mesure qui, d’ailleurs, peine à être mise en place.
Considérant cela, est-il cohérent de mettre en œuvre une stratégie volontariste impliquant d’encourager les enfants et les adolescents à l’activité sédentaire qu’est l’e-sport ?
D’autant que, comme nous l’avons souligné dans le rapport « Enfants et écrans : à la recherche du temps perdu » que nous avons remis au président de la République en avril 2024, la sédentarité et l’inactivité physique ne sont pas les seuls enjeux sanitaires en lien avec le mésusage des écrans, en particulier chez les plus jeunes. La vision est également concernée, avec des risques accrus de myopie. Il faut enfin considérer l’impact sur le sommeil, notamment lorsque cet usage a lieu le soir, bien dormir étant un pillier de la santé globale et des apprentissages.
« Le trouble du jeu vidéo en ligne »
Nous entendons déjà les arguments défendant l’intérêt d’introduire l’e-sport de façon encadrée, pour éviter ou limiter le risque de mésusage. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel type de jeu vidéo, et voici le deuxième problème. Nous ne diabolisons pas cette activité. Cependant, si jusqu’au début des années 2000 son industrie travaillait à concevoir des produits afin d’en vendre le plus possible, le modèle économique a changé avec l’avènement des jeux en ligne. Ils sont prétendument gratuits, mais leur rentabilité repose sur la captation et la manipulation de l’attention afin de pousser le joueur à effectuer des microtransactions.
Autrement dit, il s’agit d’attirer en ligne le plus de joueurs possible, le plus longtemps possible, pour ensuite leur soutirer le maximum d’argent. Cela a conduit à l’émergence d’un trouble du comportement reconnu par l’Organisation mondiale de la santé : le « trouble du jeu vidéo en ligne », induit principalement par les jeux massivement multijoueurs avec compétition, soit justement ceux déployés dans l’e-sport.
Est-il raisonnable d’organiser l’exposition de nos enfants au sein des établissements scolaires à des produits au minimum accrocheurs, voire addictogènes ? N’est-il pas pour le moins contradictoire que d’un côté la France se positionne comme leader européen de la protection des mineurs face au modèle économique prédateur des réseaux sociaux en ligne et, de l’autre, les livre aux pratiques jumelles des jeux vidéo en ligne ?
Enfin, troisième problème également évoqué dans notre rapport, il paraît indispensable de considérer l’impact environnemental de l’essor éventuel de ce secteur. Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, les technologies numériques étaient responsables de 4,4 % des émissions de gaz à effet de serre en 2022, pour ne parler que de cet indicateur, et les évaluations prospectives estiment que ce chiffre pourrait tripler d’ici à 2050. Les jeux vidéo en ligne jouent un rôle non négligeable, qui ne fera que croître si l’on soutient leur essor.
A l’heure où les limites planétaires sont déjà largement franchies et compromettent le vivant et les générations à venir, est-il responsable d’encourager nos enfants à embrasser un loisir qui accentue la pression des activités humaines sur l’environnement et nous éloignera encore plus des objectifs des accords de Paris ? Le slogan « Make Our Planet Great Again » fièrement énoncé en 2017 [par Emmanuel Macron] n’est-il plus qu’un lointain et vain souvenir ?
Alors que soignants, éducateurs, enseignants et scientifiques œuvrent à faire rempart au mésusage croissant des technologies numériques, alors que le sujet est devenu un point de tension majeur et généralisé au sein des familles, cette stratégie E-sport 2026-2030 est une aberration élaborée au seul profit d’une filière industrielle que l’Etat a décidé de soutenir sans discernement, sans concertation et finalement à l’encontre de l’intérêt supérieur de nos enfants. A la lumière de ces éléments, nous ne doutons pas que cette stratégie ne pourra qu’être reléguée au rang de malheureux faux pas.
Amine Benyamina, psychiatre et addictologue ; Servane Mouton, neurologue. Ils sont coprésidents de la commission « Enfants et écrans » auprès de l’Elysée.
L’éducation nationale et le numérique (1 article)
Amine Benyamina (Psychiatre et addictologue) et Servane Mouton (Neurologue)
Voir aussi: