« La promotion de l’e-sport en milieu scolaire voulue par le premier ministre est une aberration »
TRIBUNE
Amine Benyamina Psychiatre et addictologue
Servane Mouton Neurologue
Publié aujourd’hui à 06h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/05/11/la-promotion-de-l-e-sport-en-milieu-scolaire-voulue-par-le-premier-ministre-est-une-aberration_6687945_3232.html
Dans une tribune au « Monde », les coprésidents de la commission Enfants et écrans, Amine Benyamina, psychiatre et addictologue, et Servane Mouton, neurologue, s’indignent du projet de Matignon d’intégrer les jeux vidéo aux parcours scolaires et éducatifs.
Nous avons cru, effarés, à un canular en découvrant l’enquête de la cellule d’investigation de Radio France sur la stratégie E-sport 2026-2030, stratégie portée par le cabinet du premier ministre, prévoyant un partenariat étroit entre l’éducation nationale et les acteurs du privé afin « d’intégrer l’e-sport dans les parcours scolaires et éducatifs ».
L’e-sport désigne la pratique en compétition des jeux vidéo en ligne. Le fait est qu’il s’agit de rester assis des heures durant devant un écran d’ordinateur, très concentré sur un flux soutenu d’images et de sons, afin d’ajuster très rapidement les mouvements de ses dix doigts sur un clavier ou sur une manette. L’e-sport est donc, en tout état de cause, une activité sédentaire. Ce qui soulève le premier problème : sa pratique n’est pas favorable à la santé physique, la sédentarité et l’inactivité physique favorisant les maladies métaboliques et cardiovasculaires.
Or, selon une expertise de l’Agence nationale de sécurité sanitaire publiée en 2020, près de 50 % des moins de 18 ans présentent un risque sanitaire élevé concernant la sédentarité – évaluée par le temps d’écran récréatif – et l’inactivité physique. De plus, on observe qu’en quarante ans, la capacité physique des collégiens a chuté de 25 % : ils courent moins vite et moins longtemps que leurs parents ou grands-parents au même âge.
Ces constats alarmants ont conduit à une mobilisation des professionnels de santé et de l’éducation nationale pour promouvoir l’activité physique sur le temps scolaire, en ajoutant trente minutes par jour à l’école primaire aux trois heures d’activité physique hebdomadaires déjà prévues. Mesure qui, d’ailleurs, peine à être mise en place.
Considérant cela, est-il cohérent de mettre en œuvre une stratégie volontariste impliquant d’encourager les enfants et les adolescents à l’activité sédentaire qu’est l’e-sport ?
D’autant que, comme nous l’avons souligné dans le rapport « Enfants et écrans : à la recherche du temps perdu » que nous avons remis au président de la République en avril 2024, la sédentarité et l’inactivité physique ne sont pas les seuls enjeux sanitaires en lien avec le mésusage des écrans, en particulier chez les plus jeunes. La vision est également concernée, avec des risques accrus de myopie. Il faut enfin considérer l’impact sur le sommeil, notamment lorsque cet usage a lieu le soir, bien dormir étant un pillier de la santé globale et des apprentissages.
« Le trouble du jeu vidéo en ligne »
Nous entendons déjà les arguments défendant l’intérêt d’introduire l’e-sport de façon encadrée, pour éviter ou limiter le risque de mésusage. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel type de jeu vidéo, et voici le deuxième problème. Nous ne diabolisons pas cette activité. Cependant, si jusqu’au début des années 2000 son industrie travaillait à concevoir des produits afin d’en vendre le plus possible, le modèle économique a changé avec l’avènement des jeux en ligne. Ils sont prétendument gratuits, mais leur rentabilité repose sur la captation et la manipulation de l’attention afin de pousser le joueur à effectuer des microtransactions.
Autrement dit, il s’agit d’attirer en ligne le plus de joueurs possible, le plus longtemps possible, pour ensuite leur soutirer le maximum d’argent. Cela a conduit à l’émergence d’un trouble du comportement reconnu par l’Organisation mondiale de la santé : le « trouble du jeu vidéo en ligne », induit principalement par les jeux massivement multijoueurs avec compétition, soit justement ceux déployés dans l’e-sport.
Est-il raisonnable d’organiser l’exposition de nos enfants au sein des établissements scolaires à des produits au minimum accrocheurs, voire addictogènes ? N’est-il pas pour le moins contradictoire que d’un côté la France se positionne comme leader européen de la protection des mineurs face au modèle économique prédateur des réseaux sociaux en ligne et, de l’autre, les livre aux pratiques jumelles des jeux vidéo en ligne ?
Enfin, troisième problème également évoqué dans notre rapport, il paraît indispensable de considérer l’impact environnemental de l’essor éventuel de ce secteur. Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, les technologies numériques étaient responsables de 4,4 % des émissions de gaz à effet de serre en 2022, pour ne parler que de cet indicateur, et les évaluations prospectives estiment que ce chiffre pourrait tripler d’ici à 2050. Les jeux vidéo en ligne jouent un rôle non négligeable, qui ne fera que croître si l’on soutient leur essor.
A l’heure où les limites planétaires sont déjà largement franchies et compromettent le vivant et les générations à venir, est-il responsable d’encourager nos enfants à embrasser un loisir qui accentue la pression des activités humaines sur l’environnement et nous éloignera encore plus des objectifs des accords de Paris ? Le slogan « Make Our Planet Great Again » fièrement énoncé en 2017 [par Emmanuel Macron] n’est-il plus qu’un lointain et vain souvenir ?
Alors que soignants, éducateurs, enseignants et scientifiques œuvrent à faire rempart au mésusage croissant des technologies numériques, alors que le sujet est devenu un point de tension majeur et généralisé au sein des familles, cette stratégie E-sport 2026-2030 est une aberration élaborée au seul profit d’une filière industrielle que l’Etat a décidé de soutenir sans discernement, sans concertation et finalement à l’encontre de l’intérêt supérieur de nos enfants. A la lumière de ces éléments, nous ne doutons pas que cette stratégie ne pourra qu’être reléguée au rang de malheureux faux pas.
Amine Benyamina, psychiatre et addictologue ; Servane Mouton, neurologue. Ils sont coprésidents de la commission « Enfants et écrans » auprès de l’Elysée.
L’éducation nationale et le numérique (1 article)
Amine Benyamina (Psychiatre et addictologue) et Servane Mouton (Neurologue)
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