Loi sur l’aide à mourir : un texte « d’abandon des personnes malades et handicapées », dénonce Elisa Rojas
Des collectifs et militant·es s’opposent à la proposition de loi pour un droit à « l’aide à mourir », qui revient au Sénat cette semaine. Parmi elles et eux, l’avocate Elisa Rojas, dont le livre « Pour mourir, tapez 1 » vient de paraître. Interview.
12 mai 2026 à 13h03modifié à 16h07Temps de lecture :8 min. https://basta.media/Elisa-Rojas-la-loi-sur-l-aide-a-mourir-un-texte-d-abandon-des-personnes-malades-et-handicapees

Rassemblement de militant·es de l’association Handi-Social, en janvier 2025 à Toulouse, en soutien à l’artiste Karine Brailly, atteinte de la maladie de Charcot et qui a accepté une sédation profonde. L’association dénonce la situation qui a amené Karine Brailly à accepter l’euthanasie, à savoir l’impossibilité d’obtenir un auxiliaire de vie permanent a son domicile, son hospitalisation forcée, le refus a l’accès compassionnel aux traitements expérimentaux et une grève de la faim. ©Pat Batard/Hans Lucas
Après les Pays-Bas, la Belgique ou encore le Canada, la France va-t-elle rejoindre la liste des quelques pays légalisant « l’aide active à mourir » ? Votées à l’Assemblée nationale en février dernier, deux propositions de loi sur la fin de vie reviennent au Sénat jusqu’au 13 mai.
La première, qui fait plutôt consensus, est portée par la députée Renaissance Annie Vidal. Elle vise à permettre un meilleur accès aux soins palliatifs déjà existants, en renforçant la loi Claeys‑Leonetti, qui a instauré, en 2016, la possibilité pour un·e patient·e de demander une sédation profonde et continue jusqu’au décès.
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La seconde, déposée par le centriste Olivier Falorni, a été rejetée une première fois au Sénat. Ce 11 mai, celui-ci a de nouveau retoqué son article principal, qui suscite beaucoup d’oppositions et de débats : bouleversant le cadre actuel, la proposition de loi créerait « un droit à l’aide à mourir » sous conditions. Autrement dit : une légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie. Une « avancée progressiste » pour certain·es, qui ouvrirait pour d’autres une boîte de Pandore actant une hiérarchisation des vies. Parmi les opposant·es au texte, de nombreux·ses élu·es de droite et mouvements catholiques conservateurs, mais aussi une minorité de gauche antivalidiste, qui alerte sur les potentielles dérives eugénistes qu’il permettrait.
« Combien de personnes malades et handicapées acculées par l’exclusion, la précarité, la souffrance socio-économique, l’absence d’accès aux palliatifs, ou aux soins tout court allons-nous accepter de voir mourir pour qu’une poignée d’autres puissent contrôler leur mort ? » interroge notamment l’avocate au barreau de Paris et militante féministe et antivalidiste Elisa Rojas dans Pour mourir, tapez 1. Comment la loi sur la fin de vie inscrit la mort dans une logique capitaliste, qui vient de paraître aux éditions du Détour.

Pour mourir, tapez 1, d’Elisa Rojas.
© Éditions du Détour (avril 2026)
Basta! : Pourquoi l’instauration d’un droit à « l’aide à mourir » ne constituerait pas, selon vous, une avancée progressiste ?
Elisa Rojas : Cette loi ne constitue pas une avancée vers « un mieux » et encore moins un progrès social entendu comme une modification de l’organisation sociale. Elle vient au contraire conforter l’organisation sociale telle qu’elle est et acter la hiérarchisation des vies qui existe déjà dans notre société. Ce n’est pas une loi de progrès, c’est une loi d’abandon total des personnes malades et handicapées à leur sort.
Que répondez-vous aux personnes malades en fin de vie, ou aux proches de ces personnes, qui n’entrent pas de le cadre de la loi Claeys-Leonetti et demandent un « droit à l’aide à mourir » ?
Cette question semble suggérer que les personnes malades et handicapées, comme moi, qui s’opposent à la légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie sont indifférentes à la souffrance de leurs semblables et n’ont rien à proposer comme alternative. Cette présentation des choses n’est pas honnête. Les défenseurs de la réforme voudraient nous faire croire qu’entre la souffrance insupportable et la mort, il n’y a rien à envisager.
Or, il y a de nombreuses solutions politiques et médicales à trouver pour soulager et prendre en charge la souffrance physique et morale des malades, comme financer massivement l’hôpital public, et notamment les soins palliatifs, tous les dispositifs de prise en charge de la douleur physique et psychologique, d’investir dans la prévention, dans la recherche médicale, etc. Ces solutions impliquent néanmoins plus de moyens financiers, d’ambition et de volonté politique qu’organiser leur mort médicalisée.
Par ailleurs, il faut souligner que la mission d’évaluation des lois Claeys-Leonetti de mars 2023 a conclu qu’elles répondaient à la majorité des cas des malades « en fin de vie », que les situations qu’elles ne couvraient pas étaient minoritaires et que lorsque les malades étaient correctement pris·es en charge, ils ne demandaient plus à mourir.
Vous craignez, je cite, « qu’une simple proposition de “choisir sa mort” » ne devienne rapidement « une injonction à mourir ». Pouvez-vous expliquer pourquoi ?
Nous vivons dans une société qui nourrit une détestation pour les personnes âgées, malades et handicapées, et nous baignons dans des productions culturelles et des discours publics qui distillent constamment l’idée que la mort des personnes malades et handicapées est toujours préférable à leur maintien en vie. Dans ces conditions, il est donc évident qu’un tel dispositif constituera une incitation au suicide pour les personnes malades et handicapées, voire « une injonction à mourir ». Une injonction à laquelle il leur sera difficile de résister, puisqu’elle sera dès lors légitimée et institutionnalisée par la loi elle-même.
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Quelles sont, selon vous, les dérives possibles de la proposition de loi Falorni ?
La proposition de loi Falorni est une dérive en elle-même. Sur le plan juridique, il s’agit d’un texte impossible à sécuriser. Ceux qui prétendent le contraire mentent. Il sera impossible, une fois le principe adopté, de s’opposer à l’extension progressive de la liste des personnes éligibles au suicide assisté et à l’euthanasie. Toutes les prétendues garanties et restrictions que les pays qui légalisent le suicide assisté et l’euthanasie tentent de mettre en place au départ sautent rapidement les unes après les autres. Ensuite, ce qu’ils nous montrent, c’est que les inégalités sociales et dans l’accès aux soins pèsent bien plus lourdement sur les demandes que ce que les tenants de « l’aide à mourir » prétendent.
Il sera également impossible de s’assurer de la véritable liberté de choix des demandeur·ses et de l’absence de facteurs sociaux à l’origine de leur demande. C’est ce que nous démontrent les exemples étrangers, et notamment celui du Canada.

Portrait de l’avocate, militante antivalidiste et féministe, Elisa Rojas.
© Rodrigo Rojas
En plus des personnes handicapées, les femmes seraient selon vous particulièrement touchées par les potentielles dérives de cette loi. Pourquoi ?
Je n’ai rien inventé. Le risque lié au genre que fait peser le suicide assisté et l’euthanasie sur les femmes est documenté par l’ONU et par plusieurs études, qui constatent la surreprésentation des femmes dans les personnes sollicitant ce type de dispositif, notamment aux Pays-Bas et en Belgique. Cela n’a rien d’étonnant puisque les femmes vivent plus longtemps avec des polypathologies, et qu’elles se retrouvent souvent seules et isolées face à la maladie et au handicap.
Votre point de vue est celui d’une militante antivalidiste et féministe, mais aussi celui d’une avocate. Vous relevez, à ce titre et comme d’autres magistrat·es, plusieurs risques légaux induits par des formulations floues, ou entrant en contradiction avec le droit actuel. Lesquels ?
Ils sont nombreux et difficiles à lister de façon exhaustive. Je pense que la création du délit « d’entrave à l’aide à mourir » est, à cet égard, particulièrement inquiétant [1]. Sa définition est très large et confuse.
Il pourrait rendre toute opinion exprimée ou discussion qualifiée de « dissuasive » sur le suicide assisté et l’euthanasie passible de sanctions pénales, y compris pour les proches de la personne malade. Ce délit risque de conduire à criminaliser la prévention du suicide, mais seulement à l’égard des personnes malades et handicapées. Il est aussi incohérent avec d’autres dispositions légales, comme l’obligation de porter assistance à une personne en péril grave et imminent prévue par le Code pénal, et des libertés fondamentales, comme la liberté d’expression ou le droit au respect de la vie privée et familiale.
Dans votre livre, vous mettez en avant le contexte dans lequel s’inscrirait cette loi : soit, une société fracturée, profondément inégalitaire, dont le système de protection sociale et de santé est dégradé et saturé. Pourquoi est-ce important d’insister là-dessus ?
Le contexte ajoute au danger. Dans une société profondément inégalitaire et en voie de fascisation, le danger que constitue cette proposition de loi n’est pas seulement probable, mais certain.
Une telle loi, dans une société égalitaire, disposant d’un système de soins accessibles à tous·tes, vous aurait-elle semblé plus acceptable ?
Non, car les difficultés que soulève ce texte ne sont pas seulement liées au contexte. Le suicide assisté et l’euthanasie sont des dispositifs intrinsèquement dangereux puisqu’ils donnent aux pouvoirs publics et aux médecins un pouvoir qu’ils ne devraient jamais avoir : celui de provoquer la mort et de trier entre les désirs de morts et les vies. C’est le fait de faire passer le suicide d’une liberté à un droit qui constitue un basculement irrémédiable et le danger.
« Cette proposition de loi est le parachèvement de la politique de destruction de la santé publique menée par le capitalisme »
Jusqu’à présent, les critiques de la légalisation du suicide assisté, ou de l’euthanasie, étaient – et sont toujours – surtout audibles du côté de la droite catholique conservatrice et des mouvements dits « pro-vie ». Comment faire exister une critique de gauche de cette proposition de loi sans être assimilé·e à ces groupes réactionnaires ? En quoi vos arguments diffèrent-ils ?
Je pense que mon livre et mon travail démontrent qu’il existe une critique solide, argumentée et articulée de cette proposition de loi, depuis une position de gauche, féministe, antivalidiste, et antifasciste. La protection de la vie et le combat pour éviter toutes les morts qui peuvent être évitées n’est pas le monopole de la religion. C’est au contraire un combat fondamentalement de gauche. Il ne s’agit en aucune façon de condamner moralement le suicide, mais bien de dénoncer les dangers d’une réforme dont les conséquences seront irréversibles.
En quoi votre critique de cette proposition de loi est-elle anticapitaliste ?
Cette proposition de loi est le parachèvement de la politique de destruction de la santé publique menée par le capitalisme. Au moment où le nombre de malades augmente et où le système de soin s’effondre, les politiques capitalistes et néolibérales mortifères proposent quoi ? De permettre aux malades qui souffrent de mourir via un dispositif rapide et médicalisé. Une solution qui se trouve être financièrement la plus avantageuse pour les dépenses de santé. Des pays comme le Canada et l’Angleterre ont même pu calculer les économies découlant de l’euthanasie et du suicide assisté et qui sont loin d’être négligeables.
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Auteurs / autrices
- Rozenn Le CarboulecJournaliste société à Basta!, après être passée par L’Obs et la rédaction en chef de Têtu, avec un fort prisme sur les questions de genre et les discriminations. Je suis en parallèle membre du collectif de pigistes Hors Cadre et je continue à collaborer à différents médias, comme Mediapart, La Déferlante ou Arrêt sur images. Créatrice du podcast Quouïr, j’ai aussi une newsletter nommée Gendercover. En 2023 est paru mon premier livre, Les Humilié·es, aux éditions des Equateurs.
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Notes
[1] La proposition de loi Falorni prévoit de punir de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende le fait« d’empêcher ou de tenter d’empêcher de pratiquer ou de s’informer sur l’aide à mourir par tout moyen ». Certains magistrats pointent ici du doigt une contradiction avec les textes actuels prohibant la provocation au suicide et la non-assistance aux personnes en danger.
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