ENTRETIEN
Julia Cagé : « La démocratie se porte mieux dans les pays dont l’audiovisuel public est fort et indépendant »
LE 09 MAI 202615 https://www.alternatives-economiques.fr/julia-cage-quelques-milliardaires-de-droite-ne-supportent-pas-que-laudi/00118473

Julia Cagé Professeure d’économie à Sciences Po Paris
Après six mois d’auditions chaotiques, la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel de service public a publié son rapport. Adopté de justesse par les parlementaires, son contenu est aussi contesté que son rapporteur, le député de l’Hérault Charles Alloncle, appartenant à l’extrême droite ciottiste (Union des droites pour la République, UDR), qui a transformé cette mission en ring médiatique. Cible d’attaques répétées de la part de la droite et de l’extrême droite, avec le soutien des médias de la galaxie Bolloré, qui l’accusent de partialité, l’audiovisuel public est menacé d’un définancement accru, voire d’une privatisation de ses antennes.
Professeure d’économie à Sciences Po Paris, Julia Cagé a publié plusieurs ouvrages sur l’économie des médias d’information : Sauver les médias (2015), L’information est un bien public. Refonder la propriété des médias (2021) et Pour une télé libre. Contre Bolloré (2022), tous aux éditions du Seuil. Elle analyse la séquence politique qui s’achève, rappelle la nécessité démocratique d’un service public de l’information et propose des pistes pour le conforter.
Quelles étaient les intentions derrière la commission d’enquête parlementaire sur le service public audiovisuel pour qu’elle prenne à ce point la forme d’un procès ?
Julia Cagé : Il s’agissait dès le départ d’un procès à charge. Son objectif n’a jamais été d’améliorer notre compréhension du fonctionnement de l’audiovisuel public, ni de réfléchir à des modalités de financement pérenne ou d’amélioration de sa gouvernance, mais de le mettre au pilori afin de donner des arguments à tous ceux qui veulent le privatiser.
La seule bonne nouvelle est que ce procès a fini par se retourner contre ses inquisiteurs, et qu’on a vu émerger lors des auditions un consensus autour de la nécessité d’un audiovisuel public fort et indépendant. Mais j’ai envie de dire : « Tout ça pour ça ! »
Cette opération a-t-elle été menée à la seule initiative de l’extrême droite ?
J. C. : Les attaques contre l’audiovisuel public ne sont pas du seul fait de la droite de la droite, mais aussi – et de plus en plus – de la droite traditionnelle. Rappelons que c’est Emmanuel Macron qui l’a le plus affaibli au cours des dernières années : après l’avoir qualifié de « honte pour nos concitoyens » au début de son premier mandat, il a plusieurs fois gelé son financement puis diminué la redevance avant de la supprimer, mettant fin à un financement pérenne et indépendant.
Le plus regrettable est que, si l’on regarde par exemple les résultats d’une enquête que j’avais réalisée pour la Fondation Jean-Jaurès, la très grande majorité des Françaises et des Français défendent encore aujourd’hui un audiovisuel public indépendant, fort, et suffisamment bien financé. Ils ont raison puisque toutes les études nous montrent que la démocratie se porte mieux dans les pays qui ont un audiovisuel public fort et indépendant que dans ceux qui n’en ont pas ! Il n’y a qu’à penser aux Etats-Unis, aujourd’hui…
Que peut-il ressortir d’auditions aussi chaotiques, et du rapport final ?
J. C. : Pour commencer, tout cela est venu abîmer l’image des commissions d’enquête, et donc indirectement celle des parlementaires et de leur travail alors que ces commissions ont montré leur utilité dans d’autres cadres. Il n’était vraiment pas nécessaire de renforcer la défiance ambiante envers les politiques !
Ensuite, il est ressorti de ces auditions un sentiment de grande confusion. Il est d’ailleurs difficile de voir dans le rapport final un lien entre les discussions et les propositions retenues ! Qui a défendu, par exemple, l’idée de réduire d’un milliard d’euros les financements de l’audiovisuel public ou de fusionner France 2 et France 5, comme le propose le rapporteur ? Cela reflète simplement les obsessions personnelles de Charles Alloncle, qui ne connaît fondamentalement rien au sujet, mais s’est servi de cette question comme d’un outil de notoriété.
Je ne pense pas que les critiques aient véritablement porté car les questions ont toujours été mal posées. Et c’est dommage, parce que l’audiovisuel public demande une véritable réflexion et qu’il y a bien évidemment des marges d’amélioration. Je crains que cela ait également contribué à la défiance ambiante envers les médias.
S’agissait-il principalement, selon vous, de délégitimer le financement de l’audiovisuel public ? Le projet de privatiser ces médias s’étend-il au-delà du Rassemblement national ?
J. C. : La question va malheureusement bien au-delà de la délégitimation du financement public de l’audiovisuel public. Si l’audiovisuel public est sous un tel feu croisé d’attaques, c’est parce que – et l’on peut y voir un grand retournement historique – il constitue aujourd’hui l’un des rares médias de masse indépendants,l’un des rares espaces de pluralisme de la pensée. C’est-à-dire qu’il n’est pas entre les mains – et donc en partie sous la coupe – d’un milliardaire dont les motivations peuvent être ouvertement politiques, à l’instar de Vincent Bolloré.
Les journalistes de l’audiovisuel public travaillent en toute indépendance et respectent à la lettre les règles du pluralisme interne, là où les journalistes de CNews ou d’Europe 1 ne peuvent plus le faire. C’est ce pluralisme, et à travers lui la démocratie même, qui sont attaqués aujourd’hui.
Un petit nombre de milliardaires de droite font tout pour mettre au pas les médias (et, de plus en plus, le secteur de l’édition) afin de reprendre la main sur le débat public et la production d’idées. Ils ne supportent pas le fait que l’audiovisuel public leur échappe. Et comme il n’est pas à vendre, ils cherchent à le privatiser ! Cette volonté de privatisation s’est étendue aux Républicains, ce qui reflète les recompositions politiques actuelles : l’UDR cherche précisément à accomplir l’alliance de la droite et de la droite de la droite.
Que recouvre le procès en partialité, qui a été central et a ciblé une orientation jugée trop à gauche ?
J. C. : Ce procès en partialité repose avant tout sur de fausses informations. Pour un travail de recherche mené avec Camille Urvoy, Nicolas Hervé et Moritz Hengel, nous avons créé une base de données des invités des chaînes de télévision et de radio sur une période de plus de vingt ans, afin d’étudier le respect des règles du pluralisme interne. Or si ces règles sont aujourd’hui allègrement foulées aux pieds par des chaînes comme CNews, elles sont très exactement respectées par Radio France et France Télévisions. Je ne vois donc pas dans quelle mesure on peut dire de l’audiovisuel public que son orientation est trop à gauche.
Rappelons que l’exigence de pluralisme définie dans la loi de 1986 ne porte en aucun cas sur la composition des rédactions (cela n’aurait d’ailleurs aucun sens, aucun journaliste ne devant être tenu de rendre publiques ses préférences politiques), mais sur les invitations et notamment sur le temps de parole consacré aux différents hommes et femmes politiques, ainsi qu’aux membres du gouvernement.
La manière de calculer la représentation des différentes tendances politiques est-elle satisfaisante ?
J. C. : Le système actuel n’est pas parfait. La décision du Conseil d’Etat de février 2024, à la suite d’une saisine de Reporters sans frontières, montre que la pratique actuelle de l’Autorité de régulation des télécommunications (Arcom), qui repose uniquement sur les invités étroitement définis comme « politiques » (c’est-à-dire les élus et les candidats aux élections), est insuffisante.
Des chaînes comme CNews détournent en effet l’esprit du pluralisme en n’invitant plus de politiques, mais des chroniqueurs ou des commentateurs qui tiennent pourtant des propos très fortement politiques. Or rien dans la loi de 1986 ne contraint l’Arcom à une approche aussi restrictive. Il est urgent qu’elle révise son approche et agisse enfin comme une véritable autorité de régulation !
Que répondre à l’extrême droite dédiabolisée lorsqu’elle revendique que ses idées soient mieux représentées sur le service public ?
J. C. : On ne peut pas, dans l’absolu, reprocher à la droite de la droite de vouloir que ses idées soient davantage représentées. Mais il est factuellement faux de dire que l’audiovisuel public est aujourd’hui « colonisé par la gauche », comme l’a prétendu Marine Le Pen… sur CNews. Encore une fois, la gauche bénéficie d’un temps de parole sur l’audiovisuel public qui répond strictement aux règles du pluralisme. Ce qui, au passage, signifie que ce temps a eu tendance à diminuer au cours des dernières années.
En revanche, les données montrent qu’il n’y a plus aucun pluralisme sur CNews, colonisée par les idées de la droite et de la droite de la droite. Et il s’agit d’une vraie colonisation, qui a transformé cette chaîne d’information en chaîne d’opinion, alors qu’en principe une telle chaîne ne devrait pas pouvoir exister sur la TNT.
Au-delà du temps de parole des invités, beaucoup de gens estiment que dans les médias publics, la hiérarchie de l’information, les cadrages médiatiquesrecoupent largement les thèmes de l’extrême droite. Assiste-t-on vraiment à un « alignement » des médias publics sur la droitisation de la France ?
J. C. : On peut dire que la droite de la droite est en train de gagner la bataille culturelle en déplaçant les termes du débat, mais cela est dû en partie aux règles du pluralisme. Les temps de parole consacrés aux différents partis politiques doivent être ajustés à la popularité électorale de ces partis, mesurée par leurs résultats électoraux, mais également par les sondages entre deux scrutins. Le RN, qui a considérablement renforcé sa position dans les urnes, bénéficie automatiquement de plus de temps d’antenne pour ses représentants.
La question est plus complexe concernant les thèmes traités, et on peut en effet s’étonner de la prédominance croissante des questions comme celles des vêtements jugés religieux, par exemple, alors qu’elles restent très éloignées des principales préoccupations des Français (à commencer par le pouvoir d’achat). Cela s’est malheureusement étendu, bien au-delà des médias Bolloré, à l’ensemble des chaînes d’information, y compris celles de l’audiovisuel public.
Plutôt que de subir les coups et de jouer en défense, l’audiovisuel public devrait d’une part revendiquer son grand respect du pluralisme, d’autre part défendre l’idée de parler des préoccupations réelles des citoyens – le pouvoir d’achat, les inégalités, le changement climatique, etc. – plutôt que courir derrière les thèmes de l’extrême droite, comme s’il pouvait ainsi éviter d’être la cible de ses attaques. L’audiovisuel public fait un travail de qualité, il est grand temps qu’il le revendique !
Pourquoi un « cordon sanitaire » médiatique n’a-t-il pas été possible en France comme en Belgique ?
J. C. : A l’échelle internationale, l’exemple belge constitue l’exception, pas la norme. Mais il démontre bien à quel point le principe du pluralisme n’est pas simple à établir, et qu’il doit être débattu démocratiquement. Aujourd’hui, il ne me semble plus possible d’introduire un « cordon sanitaire médiatique » contre la droite de la droite. On ne peut pas priver de temps d’antenne et de parole un parti comme le RN, qui rassemble lors de certaines élections près de 30 % de l’électorat.
Aurait-on dû le faire auparavant ? La question doit être posée au-delà de la seule couverture médiatique. Certains partis qui, en raison des mesures qu’ils défendent ou des propos qu’ils tiennent, racistes en particulier, devraient-ils pouvoir concourir électoralement dans une démocratie ? La question s’est encore posée récemment en Allemagne à propos de l’AfD.
Mais à partir du moment où un parti est considéré comme légitime pour participer aux élections – ce qui est le cas du RN, que je combats et combattrai toujours sur le terrain des idées –, je pense que l’on doit respecter pour lui comme pour les autres les règles du pluralisme. Cela évitera par ailleurs d’alimenter son argumentaire de diabolisation, alors qu’il bénéficie de davantage d’espace dans le débat public que la plupart des autres formations politiques.
On a appris en début de semaine que France 2 allait recruter pour son émission consacrée à la présidentielle 2027 Eugénie Bastié, journaliste au Figaro qui intervient régulièrement sur Europe 1 (propriété de Vincent Bolloré) et Cnews. Au-delà de ce cas précis (des chroniqueurs de Cnews ont désormais également leur rond de serviette sur France Info), que penser du fait que les médias publics semblent tentés de faire une place à l’extrême droite dans le traitement même de l’information ?
J. C. : Il est problématique que pour « contrer » des accusations infondées de gauchisme, l’audiovisuel public se retrouve à mettre à l’antenne des chroniqueurs (car il s’agit le plus souvent de chroniqueurs, pas de journalistes) qui eux affichent très clairement leurs opinions et défendent un agenda d’extrême droite. Je pense d’ailleurs que leur temps de parole devrait lui aussi être décompté dans le cadre des règles du pluralisme.
Pourquoi estimez-vous urgent de rappeler de réexpliquer la différence entre médias publics et médias d’Etat ?
J. C. : Historiquement, les médias publics ont été des médias d’Etat, en France comme ailleurs. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, justement parce qu’on a mis en place des règles de gouvernance et de financement visant à garantir l’indépendance de l’audiovisuel. Or, c’est cela qui est attaqué. On dénonce souvent, et à raison, ce que les gouvernements d’extrême droite ont fait à l’audiovisuel public en Pologne ou en Hongrie. Mais en France, Emmanuel Macron s’est minutieusement appliqué à paver cette voie pour l’extrême droite…
Il faut tout faire pour préserver un audiovisuel public fort et indépendant. Cela, ainsi que l’indépendance des médias privés comme publics et de l’édition, devrait être au cœur des débats des élections de 2027. On l’oublie trop souvent, mais sans une information de qualité, sans des médias indépendants, il n’y a pas de démocratie, ou alors une démocratie capturée.
A ce sujet, le projet, porté par l’ex-ministre de la Culture Rachida Dati, de création d’une holding regroupant France Télévisions, Radio France et l’Institut national de l’audiovisuel (INA) visait-il selon vous à renforcer l’emprise de l’Etat sur l’information ?
J. C. : Malheureusement oui. Cette holding n’avait aucune logique d’un point de vue éditorial ou journalistique, et les personnels y étaient opposés. Mais une gouvernance concentrant les pouvoirs dans une seule main permettrait de faciliter le contrôle d’une telle institution.
L’audiovisuel public a connu de nombreuses réformes. Peut-on parler de sous-financement de l’audiovisuel public, voire d’une stratégie d’affaiblissement de ce dernier ?
J. C. : Des deux ! La diminution du financement de l’audiovisuel public s’observe depuis de nombreuses années. Un tournant a été, en 2009, la suppression de la publicité après 20 heures par Nicolas Sarkozy. Ce n’était pas une mauvaise mesure en soi, car la télévision publique n’est pas la télévision privée. Mais cette suppression n’a été compensée financièrement que durant un temps réduit, en dépit des engagements pris, amputant ainsi une première fois l’audiovisuel public de ressources précieuses.
Ensuite, loin d’être indexée sur l’inflation, la redevance a été gelée plusieurs fois, ce qui a représenté une vraie diminution de ressources. Enfin, le montant de la redevance lui-même a été diminué… avant la suppression finale ! Sans parler de la baisse des ressources d’un contrat d’objectifs et de moyens (COM) à l’autre, mais aussi durant les COM eux-mêmes, alors que le principe d’un financement pluriannuel est l’un des éléments clés de l’indépendance de l’audiovisuel.
Ce sous-financement organisé est venu affaiblir l’audiovisuel public, dont les effectifs n’ont cessé de diminuer au cours des dernières années. Or on ne peut pas produire la même qualité – pour l’information comme pour la production audiovisuelle en général – avec de moins en moins de ressources. Malgré tout, l’audiovisuel public se porte bien, voire très bien en termes d’audience !
Que proposez-vous pour réformer le financement de l’audiovisuel public ? L’enjeu est-il aussi de recréer du consentement à ce financement ?
J. C. : Dans le rapport « Une autre redevance est possible », pour la Fondation Jean-Jaurès, je proposais de remplacer la redevance par une contribution progressive affectée, visant à garantir des ressources pérennes et indépendantes des cycles politiques, créant un lien fort entre les citoyens et l’audiovisuel public. Une telle réforme est toujours d’actualité car la formule actuelle, basée sur un pourcentage de TVA, n’est pas satisfaisante : ce pourcentage n’étant pas défini dans la loi, il est fonction des cycles politiques.
La redevance souffrait d’au moins deux défauts majeurs. Le principal était qu’à quelques exceptions près, chacun payait le même montant, ce qui en faisait un impôt régressif ! Ensuite, la redevance était rattachée au fait de posséder une télévision, ce qui n’avait plus aucun sens dans un monde où les citoyennes et citoyens utilisent toutes formes d’écran pour consommer des contenus.
D’où l’idée de la remplacer par une contribution progressive – les plus aisés paient davantage que les plus modestes –, mais portant sur l’ensemble des foyers afin de recréer un véritable consentement au financement public de l’audiovisuel public. Cette idée s’inspire de ce que font aujourd’hui la Norvège, la Suède ou la Finlande avec un grand succès.
PROPOS RECUEILLIS PAR JÉRÔME LATTA