Présidentielle 2027 : « Aucune force de gauche ne peut prétendre au leadership en ignorant les électorats captés par LFI, notamment dans les quartiers populaires »
Tribune
Adrien Broche Directeur d’études d’opinions chez Viavoice
Si la gauche démocratique et républicaine veut remporter la présidentielle en 2027, elle doit s’adresser aux catégories populaires tout en mobilisant d’autres registres politiques et symboliques que La France insoumise, souligne, dans une tribune au « Monde », le directeur d’études d’opinion chez Viavoice, Adrien Broche.
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Si l’avantage va, en politique, à ce qui est clair, alors la gauche française semble aujourd’hui à rebours de l’époque. Le paysage est brouillé, traversé de lignes de fracture multiples. Le récent départ de Boris Vallaud de la direction du Parti socialiste en est une nouvelle illustration. Dans cet entre-deux instable, une tentation émerge : faire de l’antimélenchonisme un axe structurant. Si la démarche est légitime, elle se doit d’être conséquente et réaliste sur la structuration sociopolitique du pays – sinon, elle risque d’être inopérante. Pour le comprendre, le cas du Parti socialiste (PS) doit être replacé dans la double dynamique qui l’étreint depuis 2017.
La première est celle de la recomposition interne engagée depuis la fin du quinquennat de François Hollande (2012-2017). Affaibli mais clarifié par le départ d’une partie de ses cadres vers Emmanuel Macron, le PS d’Olivier Faure a engagé un réancrage à gauche. Cette entreprise s’est traduite par un attachement à une logique « unioniste » – de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) au Nouveau front populaire (NFP) – impliquant un alignement sur un socle programmatique commun.
Contestable sur le plan des principes et des catégories morales, la stratégie voulue par Olivier Faure conserve une cohérence tactique dans un système tripartite où le centre de gravité du bloc « social » est à gauche. C’est le calcul opéré par le premier secrétaire : la survie électorale du PS passe, à court terme, par des alliances. Au risque d’accepter des ruptures non seulement de degré, mais parfois de nature, avec l’héritage du socialisme républicain.
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Comme un acte de contrition, cette inflexion s’est accompagnée d’une mise à distance du bilan Hollande, jugé trop libéral et considéré comme un moment d’abandon de l’ambition transformatrice du socialisme. Une nouvelle génération de responsables socialistes assume ainsi plus frontalement l’étiquette de « socialisme », là où la social-démocratie structurait encore le parti. Alors que le PS apparaissait, depuis les années 1980, comme la terre d’accueil naturelle de la social-démocratie française, le détachement de cette étiquette a entraîné l’apparition d’un autre espace assumant, lui, pleinement cet attachement à la tradition social-démocrate : Raphaël Glucksmann, François Hollande ou Bernard Cazeneuve peuvent ainsi s’en réclamer sans souffrir de concurrence.
En parallèle, une seconde dynamique est à l’œuvre pour le PS : l’émergence d’un pôle de radicalité à sa gauche, La France insoumise (LFI). Cette montée en puissance produit un décalage qui recentre mécaniquement le PS et rebat les repères internes. D’anciennes figures de son aile gauche apparaissent désormais, aux yeux des plus radicaux, comme appartenant à la droite de la gauche. Ce double mouvement, réancrage et recentrage, place le PS sur une ligne de crête, au prix d’une lisibilité affaiblie et d’un discours parfois instable.
Une gauche minoritaire
Dans ce contexte, la tentation de structurer une offre autour du rejet de Jean-Luc Mélenchon apparaît comme un point de convergence. Raphaël Glucksmann en est aujourd’hui l’incarnation la plus visible. Mais derrière cette apparente simplicité pourrait se jouer une synthèse plus fine : celle de deux sensibilités qui ont marqué l’histoire contemporaine de la gauche française.
D’une part, l’héritage de la « deuxième gauche », marqué par une culture antitotalitaire, attachée aux libertés publiques, au libéralisme politique et à un anti-impérialisme conséquent, souhaitant garder à distance les cadres de l’Etat-nation dans lesquels les idées socialiste et républicaine se sont développées en France. D’autre part, une sensibilité réformiste-républicaine pensée autour des enjeux de laïcité, de lutte contre l’antisémitisme et des dérives « identitaires », issue notamment des fractures engagées au tournant de 2015 au sein de la gauche française.
La première sensibilité imprègne la quasi-totalité des formations politiques progressistes, sans que l’une d’entre elles en ait le monopole. La seconde est aujourd’hui tiraillée entre le bloc central et une candidature de centre gauche. Entre ces deux sensibilités originellement issues d’une même matrice antitotalitaire, l’antimélenchonisme fait office de ciment idéologique. Mais les doctrines ne font pas les électorats, et ce qui est cohérent au plan des idées ne se traduit pas mécaniquement au plan de l’opinion.
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Surtout, demeure le réel : la gauche est aujourd’hui minoritaire. Les débats récurrents sur les stratégies d’alliances l’illustrent : dire qu’elles « font gagner » est naïf, affirmer qu’elles « font perdre » l’est tout autant. La réalité est plus triviale : qu’on le veuille ou non, elles ne suffisent jamais, mais leur absence peut coûter cher.
Une certitude s’impose : aucune force de gauche ne peut prétendre au leadership en ignorant les électorats captés par LFI, notamment dans les quartiers populaires. Sur ce point, le diagnostic doit être lucide. LFI a, au moins partiellement, apporté une réponse à la question qui hante les gauches depuis vingt ans : celle de la reconquête des catégories populaires. Sa réponse, fondée sur la conflictualité, la rupture et le développement d’affects identitaires, est discutable dans ses formes et critiquable dans ses ambiguïtés, mais elle obtient des résultats.
Les forces de gauche dites démocratiques et républicaines sont dès lors confrontées à un enjeu central : leur capacité à s’adresser aux mêmes publics en mobilisant d’autres registres politiques et symboliques. La gauche démocratique dispose d’un socle idéologique réel : démarchandisation chez Boris Vallaud, réinvestissement de l’idée de liberté dans le projet du PS, synthèse antitotalitaire chez Raphaël Glucksmann… les efforts faits pour renouer avec les idées sont louables. Pourtant son assise électorale reste fragile. L’antimélenchonisme peut constituer un marqueur de positionnement. Il ne suffit pas à structurer une offre politique en tant que telle.
Adrien Broche, directeur d’études d’opinion chez Viavoice, est l’auteur de « Portrait moderne de la gauche française. Débats d’idées des années 2010 à nos jours » (L’Aube-Fondation Jean Jaurès, 2025).
Adrien Broche (Directeur d’études d’opinions chez Viavoice )