Comment rendre la transition écologique désirable
Pourquoi tarde-t-on autant à agir pour sauver la planète ? Pour la spécialiste des sciences cognitives Mélusine Boon-Falleur, nos habitudes restent le principal obstacle. Dans son essai « Les pingouins ne sauveront pas la banquise », elle donne des pistes pour les faire évoluer.
Par Nabil WakimPublié le 05 mai 2026 à 07h29 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/05/05/comment-rendre-la-transition-ecologique-desirable_6685547_3232.html
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Livre. « Avez-vous déjà vécu en colocation ? Si c’est le cas, vous avez sans doute fait face à la situation suivante : alors même que tout le monde préférerait vivre dans un appartement propre, chacun laisse traîner ses affaires et oublie de passer le balai, si bien que la situation se dégrade rapidement. Vous êtes en colère, mais en même temps vous avez l’impression que passer vous-même la serpillière ne sert à rien si les autres ne font pas eux-mêmes un effort de propreté. »C’est avec un sens aigu de la métaphore que la chercheuse Mélusine Boon-Falleur tente de nous faire comprendre les freins à l’action pour le climat. Docteure en sciences cognitives, enseignante à Sciences Po, elle résume ses travaux de manière accessible et imagée dans Les pingouins ne sauveront pas la banquise (JC Lattès, 224 pages, 19,50 euros).
Un ouvrage qui part d’un constat simple : si la crise climatique est aussi grave que ce qu’expliquent les scientifiques, pourquoi ne sommes-nous pas en train d’agir de manière beaucoup plus déterminée ? Mélusine Boon-Falleur bat en brèche l’idée, souvent entendue ces dernières années, que notre incapacité à agir serait due à une partie de notre cerveau, qui nous empêcherait de nous projeter sur le long terme. Elle rappelle que ce sont bien les normes sociales qui structurent nos comportements. Or, des yachts des super-riches aux voyages des influenceurs, les images de réussite qui sont véhiculées par la publicité sont particulièrement destructrices pour l’environnement. Ce sont précisément ces pratiques qu’il faudrait rendre plus coûteuses et plus difficiles.
L’exemple du tabac
« Parallèlement, il s’agit de faciliter et de valoriser les comportements vertueux », souligne la chercheuse, qui cite plusieurs leviers – de la régulation aux taxes, en passant par les subventions – pour changer nos normes sociales, comme cela a pu se faire dans d’autres domaines, comme le tabac par exemple. Elle propose ainsi de taxer plus fortement la consommation ostentatoire, pour la rendre moins visible et moins désirable. La chercheuse fournit une liste d’actions possibles, qui permettent à la fois de combattre l’écoanxiété et de se mettre en mouvement, au-delà d’actions individuelles : participer à mieux informer, peser dans son entourage et dans son milieu professionnel, mettre ses compétences au service de la transition…
Mélusine Boon-Falleur prend en exemple son propre parcours. Elle qui a brièvement travaillé dans un fonds d’investissement dans les énergies fossiles avant de bifurquer vers une carrière universitaire, une question en tête : « Comment donner envie aux gens de changer les règles du jeu ? »
Lire aussi l’entretien (2025) | Mélusine Boon-Falleur : « Sur le climat, il faut alerter sur les dangers mais aussi signaler les solutions » *
Pour parvenir à faire prendre conscience qu’« un véritable désir collectif de transformation » est nécessaire et rendre inacceptables un certain nombre de comportements, il faut démontrer que le changement est légitime et bénéfique. Autrement dit : la transition climatique n’aura pas lieu si elle est perçue comme une liste de contraintes et d’injonctions. Et elle sera faite par la somme de nos actions collectives humaines, pas par les pingouins.
« Les pingouins ne sauveront pas la banquise », de Mélusine Boon-Falleur, JC Lattès, 224 pages, 19,50 euros.

*Mélusine Boon-Falleur : « Sur le climat, il faut alerter sur les dangers mais aussi signaler les solutions »
Propos recueillis par Nabil Wakim et Cécile Cazenave
Publié le 05 septembre 2025 à 05h30, modifié le 07 septembre 2025 à 15h36 https://www.lemonde.fr/chaleur-humaine/article/2025/09/05/melusine-boon-falleur-sur-le-climat-il-faut-alerter-sur-les-dangers-mais-aussi-signaler-les-solutions_6638984_6125299.html
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Entretien
« Les entretiens de “Chaleur humaine” ». Dans cet épisode de notre podcast consacré au défi climatique, la chercheuse en sciences cognitives identifie les ressorts psychologiques qui expliquent les difficultés et les résistances individuelles à passer à l’action.
C’est l’un des paradoxes de la crise climatique : une grande majorité des Françaises et des Français considère que le réchauffement est un grave danger. Et pourtant peu d’entre eux se mobilisent et se mettent à agir. Pourquoi est-ce si difficile de passer à l’action ? Quels sont les freins qui empêchent de se mettre en mouvement ?
Mélusine Boon-Falleur, chercheuse en sciences cognitives et enseignante à Sciences Po Paris, apporte des réponses dans cet épisode du podcast « Chaleur humaine », diffusé le 12 novembre 2024.
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Une grande majorité de personnes sait désormais que le changement climatique menace notre avenir. Pourquoi nous mobilisons-nous si peu pour contrecarrer ce phénomène ?
D’abord, il faut rappeler que nous avons aujourd’hui les moyens techniques et les ressources financières pour faire face au changement climatique. Nous savons, dans les grandes lignes, ce qu’il faudrait faire pour régler cette situation. Ce qui nous manque, c’est le facteur humain, qu’on peut appeler parfois le passage à l’action.
Pourquoi n’est-on pas tous en train d’agir pour la transition ? Il y a d’abord des barrières structurelles, qui n’ont rien à voir avec la psychologie des individus. Tout le monde n’a pas la possibilité d’agir, il serait naïf de penser que c’est juste une question de bonne volonté. L’exemple de la voiture est parlant : c’est facile de s’en passer lorsqu’on vit dans un centre urbain, c’est beaucoup plus difficile dans d’autres territoires.
Une fois qu’on a fait ce constat, on peut aussi ajouter qu’un grand nombre de raisons peuvent se comprendre grâce à l’étude du comportement. La vaste majorité des Français a conscience de l’urgence climatique, elle dit vouloir agir et estime que les gouvernements n’en font pas assez. Pourtant, il manque la volonté politique.
Est-ce lié à la dimension temporelle de la lutte contre le changement climatique ? Il faut agir maintenant, pour des effets qui ne se produiront que plus tard…
En effet – et ceci est universel –, les humains ont tendance à préférer les récompenses immédiates à celles que pourrait leur offrir le futur. On se dit souvent « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » parce qu’on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait, peut-être ne sera-t-on plus là pour récolter les bénéfices de nos efforts. Evidemment, c’est un problème pour le changement climatique, parce que le coût est immédiat, mais le gain est sur le long terme. Il faut donc essayer de contrecarrer cette tendance pour motiver le passage à l’action.
Cette tendance à vouloir privilégier les bénéfices immédiats est-elle une construction sociale ? Ou est-ce fondamentalement une réaction chimique du cerveau ?
Je n’opposerais pas forcément les deux. Le social a un impact sur notre cerveau et vice-versa. Puisqu’on ne sait pas de quoi l’avenir est fait, d’un point de vue biologique il vaut mieux maximiser les ressources dans le présent plutôt que dans le futur. Mais cela ne signifie pas non plus qu’on n’est jamais capable d’investir, tout dépend de la perception qu’on a de l’avenir. Certaines personnes vont, par exemple, faire de longues études, d’autres se lancer dans la rénovation d’un logement. Il n’est absolument pas impossible d’investir dans le futur ! Mais il faut créer les conditions pour que cela soit favorisé, et pour rendre les bénéfices plus concrets dès aujourd’hui.
Dans le domaine de la santé, c’est de cela qu’il s’agit quand on fait de la prévention. C’est un effort réalisé aujourd’hui pour essayer de réduire les risques sur le long terme. On doit faire attention à ce qu’on mange, on ne doit pas fumer ni boire… Ce n’est pas forcément très drôle. Rendre plus visibles les gains de ces efforts sur le long terme revient à expliquer que les gens resteront en bonne santé, pourront se déplacer encore longtemps et profiter de nombreuses activités. C’est une manière de rendre le futur moins abstrait et de donner envie d’accomplir ces efforts.
Quels sont les autres leviers qui expliquent ce fossé entre la connaissance et l’action ?
On peut parler de ce qui est lié à la perception du risque de la crise climatique. Pour une certaine partie de la population, les dangers liés à cette crise ne sont pas encore complètement clairs, en tout cas à une échelle individuelle. On comprend que la Terre se réchauffe. Mais qu’est-ce que cela signifie dans notre quotidien ? La crise climatique est graduelle, c’est encore assez nouveau. La communication sur cette crise est très scientifique, elle utilise parfois des concepts compliqués. Tout cela peut constituer des obstacles à la prise de conscience. Quand on parle, par exemple, d’un réchauffement de 1,5 °C, ça ne fait pas vraiment peur. Un effort de vulgarisation doit encore être effectué.
Par ailleurs, est-on conscient des solutions aux problèmes et de leur efficacité ? Il y a un écart important entre l’impact perçu et réel de certaines actions. Encore énormément de personnes pensent que le tri, c’est très important. Ça l’est. Mais s’il fallait choisir une action à fort impact sur le climat, ce n’est pas le tri sélectif qui serait le plus efficace pour faire baisser les émissions, ce serait probablement l’engagement politique ou l’engagement dans son travail !
Les freins psychologiques à l’action fonctionnent-ils de la même manière dans les différentes catégories de la population ?
Il existe des variations. L’une des plus importantes, très intuitive, c’est le rapport au futur. Plus on est dans une situation de précarité, plus on vit au jour le jour – ce qui est normal parce qu’on n’a pas les moyens de planifier sur le long terme. Cela dit, les personnes qui sont en situation de précarité ne sont pas celles qui ont le plus gros impact écologique ni le plus de moyens de faire changer le système.
En moyenne, les personnes qui émettent le plus de gaz à effet de serre sont les plus fortunées, celles qui consomment le plus et voyagent le plus. Quels sont les freins spécifiques de cette catégorie de population ?
La psychologie humaine est assez universelle, même s’il existe des différences liées à l’âge, au genre et à la classe sociale. L’un de ces mécanismes est la recherche de statut social qui va se manifester parfois par une consommation ostentatoire – voitures et montres de luxe, voyages. Plus on a de moyens, plus cette consommation ostentatoire est importante – et donc polluante. Mais cette quête de statut social nous concerne tous, peu importe où l’on se trouve sur l’échelle sociale, on a tous cette volonté de se distinguer.
On pourrait aussi se dire qu’il faut émettre moins de carbone – et que c’est une question de physique et d’économie. A quoi sert la psychologie dans ce débat ?
Peu importe si l’on pense que la solution réside dans les voitures électriques ou la taxe carbone, il y a de la psychologie partout ! Si vous voulez faire passer une taxe carbone – comme on l’a vu en France avec la taxe sur le carburant –, il faut prendre en compte les préférences des individus. S’il y a une opposition de la part de la population, cela ne peut pas marcher. Est-ce que les gens vont adopter ou pas une solution, acheter ou pas une voiture électrique ? Ce sont des décisions qui dépendent en partie de préférences psychologiques.
Est-ce que ça ne revient pas à faire peser beaucoup de responsabilité sur les individus, alors qu’il s’agit plutôt d’une affaire collective ?
La vraie question porte sur la manière dont on cadre le problème climatique. Historiquement, ce sont les pollueurs qui ont développé l’idée d’une empreinte carbone individuelle. Le pétrolier britannique BP a créé le premier calculateur d’empreinte carbone, en 2005. Dans un autre domaine, ce sont Coca-Cola et Pepsi qui ont financé des campagnes contre la pollution plastique et pour le recyclage, dès les années 1970, afin de déplacer le problème du producteur vers le consommateur.
Est-ce la responsabilité d’une personne d’arrêter de prendre l’avion, de ne plus manger de viande, de ne plus travailler pour une entreprise polluante ? Tout cela dans un système qui, en même temps, la pousse à faire précisément tout ça ? Même quand on veut changer la structure, ou faire évoluer les politiques publiques, la psychologie reste pertinente. Sur la question des vaccins, par exemple, il faut se demander comment augmenter leur acceptabilité car si personne ne veut se faire vacciner, c’est un échec.
Cela ne revient-il pas à dépolitiser la question et à essayer, par des méthodes de marketing, de dire aux gens ce qu’il faut penser ?
Quand on s’intéresse aux sciences comportementales, on se pose toujours des questions d’éthique – transparence des objectifs et des méthodes utilisées. Mais imaginons que vous deviez rédiger une notice pour un médicament. Vous pouvez l’écrire de manière extrêmement obscure ou bien de manière très claire, simplifiée. On pourrait dire que c’est de la manipulation pour convaincre la personne de prendre le médicament. Mais le patient a quand même son libre arbitre. On est simplement en train de créer un environnement qui lui facilite les décisions à prendre. Finalement, personne n’est favorable aux notices de médicaments incompréhensibles. On se dit tous que c’est mieux de comprendre. C’est un peu la même chose pour le climat.
On pourrait vous opposer que, sur le tabagisme, par exemple, ce n’est pas vraiment d’expliquer les méfaits du tabac pour la santé qui fait changer d’avis les fumeurs, mais, tout bêtement, l’augmentation du prix du paquet de cigarettes. Ce qui marche, c’est de poser un cadre contraignant s’appliquant à tous. Ne faut-il pas faire la même chose pour la transition écologique ?
Pour un certain nombre de problèmes liés à la transition écologique, la seule manière qui fonctionne, c’est la contrainte qui s’applique à tout le monde en même temps. S’appuyer sur la bonne volonté des gens ne va certainement pas suffire. Mais il faut que la contrainte soit acceptée. Et donc bien comprendre ce qui fait que les gens veulent quelque chose.
La mise en œuvre de certaines politiques climatiques, comme la piétonnisation des villes, suscite le mécontentement d’une partie de la population au début, mais finit par être plébiscitée. Pourquoi ?
C’est justement une question d’équilibre entre la contrainte et l’acceptabilité. Si elle n’est pas assez acceptable, une politique publique échoue, en tout cas dans la démocratie. Et si on n’utilise jamais la contrainte, potentiellement on n’avance jamais ! Mais pour gagner l’adhésion collective, il faut trouver des gens qui soutiennent cette politique, il faut un certain engagement, sinon cela risque de ne pas marcher du tout. Il est donc nécessaire de comprendre la dynamique des changements d’opinion. La psychologie sociale est très utile à cet endroit-là. Comment est-ce qu’une norme peut changer ? Pour de nombreux comportements, ce n’est pas seulement notre conviction personnelle qui évolue, c’est aussi ce que les autres font. Si, par exemple, le fait de ne pas prendre l’avion est considéré comme « normal » par le plus grand nombre, cela devient plus simple de ne pas le prendre.
A l’inverse, beaucoup de gens peuvent avoir le sentiment que ça ne change rien qu’ils prennent ou pas l’avion – puisque l’avion volera quand même et émettra autant de carbone…

C’est en effet très démotivant. Quand on ne prend pas l’avion, son propre microclimat ne s’améliore pas ce jour-là. On est très limité dans notre sentiment d’efficacité. Et c’est pour cela que certaines personnes font des burn-out écologiques. Elles peuvent avoir l’impression qu’elles ont beau se contraindre de toutes les manières possibles, cela ne change rien. L’important ici, c’est d’arriver à cibler les actions les plus efficaces, dont on sait qu’elles auront plus de conséquences et d’arriver à montrer leur efficacité. On parle beaucoup de ce qui ne marche pas, et cela peut aussi donner l’impression que rien ne marche, que l’engagement ne sert à rien, que s’investir dans son entreprise, dans sa communauté, dans sa famille ne change rien.
Si l’on considère qu’on n’est pas condamné à l’inaction climatique, par quel bout peut-on prendre les choses ? Vous avez évoqué l’idée qu’il fallait plus de transparence et plus de lisibilité dans les messages portés autour de la crise climatique…
Aujourd’hui, peut-être que l’un des plus gros freins à l’action climatique, c’est simplement de se dire qu’agir peut avoir un coût social. On sait tous qu’on est un tout petit pion dans un énorme système, et que notre empreinte carbone est une goutte d’eau dans un océan, et cela peut être très démotivant. La première chose à faire, c’est d’essayer d’identifier les leviers systémiques disponibles. Quelles sont les pistes d’action qui vont dépasser mon petit pré carré ? Cela peut concerner notre rôle en tant que citoyenne ou citoyen, bien sûr, par le biais des institutions politiques, mais aussi notre rôle dans une entreprise dans laquelle on peut peser sur les choix, ou notre rôle dans la communauté où l’on vit. Ce que l’on sait aussi, c’est qu’agir seul est très compliqué. Donc s’entourer de personnes qui agissent également, essayer de faire basculer la norme, cela peut être efficace et peut motiver dans la durée.
Pour agir efficacement pour le climat, il faut donc trouver un espace dans lequel on peut agir avec d’autres…
Exactement. On peut agir avec d’autres, on peut agir sur une institution ou un système. Ce qu’on veut faire évoluer, c’est la règle. J’aime bien considérer la situation comme un jeu de tir à la corde. Il y a énormément de choses qui tirent vers la pollution : prendre sa voiture, voyager en avion… Et puis il y a une volonté qui tire un peu dans l’autre sens, pour le climat. Ce qu’il faut faire, c’est inverser la tendance. Imaginer un monde où polluer devient très compliqué, où il faut vraiment se retrousser les manches et se motiver pour réussir à le faire. Cela implique de changer les règles, les politiques publiques, celles des entreprises, les manières d’interagir avec les gens. Ce qu’on peut faire, au lieu de tirer tout seul sur la corde pour aller vers plus d’écologie, c’est essayer de changer une des règles du jeu.
Changer une règle dans sa copropriété ou sur le menu de la cantine scolaire de ses enfants, est-ce que ce n’est pas ridiculement petit par rapport à l’ampleur de la crise climatique ?
Mais tout est ridiculement petit face à un problème aussi grand ! C’est le propre de l’action publique et des problèmes systémiques. C’est la même chose avec les inégalités sociales. On peut se dire : à moins de prendre tout l’argent du monde et de le redistribuer de manière égale une bonne fois pour toutes, cela ne va jamais rien changer. Pourtant, essayer de rendre un peu plus juste le système d’admission des universités, changer le système d’inscription aux crèches pour que les femmes défavorisées y aient aussi accès, ce sont les outils que l’on a, et il faut bien commencer quelque part. On sous-estime parfois le pouvoir qu’on a sur le système. On a tous, à notre échelle, un endroit où on a un petit peu de pouvoir. Et tout ce qu’on peut faire en tant qu’individu, c’est essayer d’exploiter cet endroit.
Faire peur sur les enjeux climatiques, est-ce plutôt quelque chose qui rebute les gens à l’action ou au contraire qui les incite ?
Cette question revient tout le temps : faut-il faire peur ou donner espoir ? Un volet de la recherche a identifié ce concept qu’on appelle l’« impuissance apprise ». Si l’on fait peur et qu’on dit en même temps qu’on ne peut rien y faire, on place les individus dans une situation d’impuissance apprise. La réaction à cela, c’est en général : « Il vaut mieux que je conserve mon énergie pour autre chose, donc je ne vais pas agir. » Le mécanisme de la peur, s’il n’est pas accompagné par un discours sur les choses qu’on peut faire, peut geler les individus. On peut alerter sur les dangers, mais il faut en même temps signaler les solutions. C’est un peu comme si votre médecin vous disait que vous avez une maladie extrêmement grave et qu’il n’y a rien à faire. Vous seriez probablement extrêmement déprimé et anxieux.
Cela renvoie ici à la question de l’information. Si tout le monde se mettait à s’informer vraiment, cela pourrait-il accélérer le passage à l’action ou est-ce illusoire ?
Disons que cela ne suffit pas. On n’est encore qu’au début de cette énorme crise climatique. Entre 2000 et 2020, c’était la période du diagnostic : il y a un problème, on va le décrire, on va le comprendre. A présent, on entre dans la deuxième phase, qui est celle des solutions. A mes yeux, c’est l’enjeu des vingt-cinq prochaines années de savoir comment on communique, à toutes les échelles, à tous les rôles de la société, le directeur d’entreprise, l’électeur ou l’élu. Et là, il y a encore beaucoup de travail.
Aujourd’hui, un consensus se dégage sur l’objectif de baisser nos émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la neutralité carbone. Il n’y a en revanche aucun consensus sur le chemin qu’on doit emprunter. Qu’est-ce qui vous donne quand même de l’espoir ?
Mes recherches portent sur le rapport à l’action, sur ce qui se passe dans la tête des individus, mais pas tellement sur les solutions elles-mêmes. Je ne sais pas s’il vaut mieux mettre en place une taxe carbone ou geler tous les actifs des industries fossiles ! Mais ce qui me donne de l’espoir, c’est que dans les rapports du GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat], il y a de plus en plus de chemins qui se dessinent. Comment passe-t-on d’un monde fondé sur les énergies fossiles à un monde qui ne le sera plus demain ? La question dont il faut parler, c’est celle du niveau de vie : on n’aura pas le même niveau de vie, en tout cas pas tout de suite. Or c’est très compliqué de passer d’un niveau de vie élevé à un niveau de vie moins élevé. Et il faut le faire collectivement, en trouvant les bonnes manières pour que ce soit le moins douloureux et le moins coûteux possible.Nabil WakimCécile Cazenave