Pour connaître les effets sanitaires de PFAS, 300 habitants participent à une enquête de biosurveillance.

PFAS dans la vallée de la chimie : une enquête mesure enfin l’ampleur de la contamination

Par Estelle Levresse et Bastien Doudaine (photographies)

22 avril 2026 à 07h10Mis à jour le 23 avril 2026 à 09h08

Durée de lecture : 7 minutes

Quatre ans après que le scandale des PFAS a éclaté près de Lyon, une étude épidémiologique d’ampleur est menée. Pour connaître les effets sanitaires de ces polluants, 300 habitants participent à cette enquête de biosurveillance.

Lyon, reportage

Dans une petite salle de pause de l’hôpital Lyon Sud, un petit-déjeuner attend les volontaires. Après sa prise de sang à jeun, Dominique Follut, 65 ans, cheveux gris et lunettes rouges, prend un café. Elle fait partie des 300 riveraines et riverains de la vallée de la chimie ayant accepté de prendre part à une enquête sanitaire inédite visant à mesurer leur imprégnation aux PFAS. «Quand j’ai reçu le courrier pour l’étude, même si je suis en cours de déménagement dans la Drôme, je n’ai pas hésité», témoigne-t-elle.

Mené par l’Institut écocitoyen de Fos-sur-Mer, le projet Perfao constitue la première étude épidémiologique de cette ampleur en France sur les «polluants éternels». Ces composés per- et polyfluoroalkylés très persistants sont utilisés massivement dans l’industrie et de nombreux objets du quotidien, et leurs effets nocifs sur la santé sont avérés.

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«C’est important pour moi et les gens autour. On veut savoir si cette pollution nous impacte», poursuit cette retraitée, qui a travaillé pendant des dizaines d’années à la mairie d’Oullins-Pierre-Bénite. C’est dans cette commune du sud lyonnais que sont installés le géant français de la chimie Arkema et la société japonaise Daikin.

Amandine Poulain, technicienne de laboratoire à Lyon Sud, récupère le plasma sanguin d’un des prélèvements. © Bastien Doudaine / Reporterre

Un «devoir citoyen»

En 2022, un scandale sanitaire et environnemental a mis au jour une pollution massive de l’air, de l’eau et des sols autour de la plateforme industrielle de ces deux producteurs historiques de PFAS.

Ce matin de mars, la campagne de prélèvement bat son plein, les rendez-vous s’enchaînent. Emmanuelle Fouilloux, 47 ans, est venue avec sa fille Valentine, 8 ans. Audrey Roy, 46 ans, avec son fils Lilian, 16 ans. «Ma prof de physique nous a expliqué ce que c’étaient les PFAS et nous a parlé de l’étude en cours», raconte l’adolescent. Amandine Chavant, 35 ans, espère que les taux ne seront «pas trop hauts»

Sophie Fougerat est la coordinatrice des essais cliniques. Elle travaille sur le protocole de Perfao depuis près de trois ans. © Bastien Doudaine / Reporterre

Si les profils sont variés, la plupart des volontaires partagent le même désir : contribuer à une meilleure connaissance de la pollution. «Au-delà de mon cas personnel, j’estime que c’est un devoir citoyen de participer à l’étude», explique Amori Aymard, 43 ans, habitant du quartier de la Glacière à Oullins. «J’ai appris la pollution aux PFAS suite à l’action de militants devant l’usine Arkema. Ça avait fait polémique. On se rend bien compte que les industriels se foutent un peu de la gueule du monde», commente ce père de famille.

Un protocole complexe

Au sein de l’hôpital Lyon Sud, Sophie Fougerat, coordinatrice des essais cliniques, a élaboré l’ensemble du protocole de l’étude Perfao avec l’aide du biologiste Karim Chikh : prélèvements, analyses, matériel, budget, mobilisation du personnel, échanges avec le comité d’éthique… Un travail colossal. «Au départ, l’étude m’empêchait de dormir», dit-elle. Elle a aussi géré le dispositif pour l’étude Opal, autre recherche inédite menée en parallèle, et qui concerne spécifiquement les travailleurs et travailleuses des zones industrielles.


Le protocole de Perfao repose sur deux groupes, parmi 300 riverains tirés au sort. D’un côté, 150 habitants de zones qui ont été touchées par une pollution de l’eau potable (Givors, Grigny, Saint-Symphorien-d’Ozon), pour lesquels les prélèvements sont effectués à domicile par des infirmiers libéraux, jusqu’au mois de juin. De l’autre, 150 personnes vivant dans les communes situées à moins de 3 km des usines, plutôt exposées par l’air et les sols contaminés : leurs prélèvements, réalisés à l’hôpital Lyon Sud, touchent à leur fin. 

«L’objectif est d’identifier des liens entre le niveau d’exposition aux PFAS et différents paramètres biologiques, et de voir si des associations émergent», explique le biologiste Karim Chikh. © Bastien Doudaine / Reporterre

Une fois réalisés, les échantillons rejoignent le laboratoire d’analyses biologiques ultramoderne situé dans un bâtiment proche du lieu de prélèvement. Ils y arrivent par un système de tubes pneumatiques, puis circulent sur de longs tapis roulants avant d’être triés par des automates.
Pour Perfao, les analyses, très spécifiques, ne peuvent pas être automatisées. Les prélèvements — environ dix tubes par adulte — sont traités sur une paillasse dédiée aux essais cliniques. «On a préalablement testé les tubes pour vérifier qu’ils ne contiennent pas déjà de PFAS, afin d’éviter toute contamination», précise Sophie Fougerat.

Le mode de vie décrypté

Plusieurs données sont recueillies : la présence et le type de PFAS bien sûr, dont l’analyse est confiée à des laboratoires spécialisés, notamment à Nantes et à Liège, en Belgique; mais aussi l’analyse, réalisée sur place cette fois, des biomarqueurs (cholestérol, glucose, bilan hépatique, etc.). Les échantillons sont conservés à — 80 °C le temps de compléter la cohorte, puis seront envoyés en une seule fois, d’ici trois à quatre mois.

«L’objectif est d’identifier des liens entre le niveau d’exposition aux PFAS et différents paramètres biologiques, et de voir si des associations émergent», explique le biologiste Karim Chikh. Le parcours professionnel et les habitudes de vie seront également pris en compte pour retracer les sources d’exposition.

Marie Gonin répond à l’enquêtrice sur son parcours de vie, ses habitudes, afin de retracer son exposition aux PFAS. © Bastien Doudaine / Reporterre

Pour cela, l’étude Perfao comporte un second volet essentiel : une enquête à domicile. Dans son appartement coquet du 7e arrondissement de Lyon, Marie Gonin — chemisier rouge, jupe plissée — répond patiemment à une longue série de questions posées par l’enquêtrice : situation familiale, santé, produits d’entretien, hygiène, alimentation, loisirs, jardinage… À 69 ans, elle expose de sa voix rauque ses nombreux problèmes de santé : asthme, emphysème, phlébite, bronchopneumopathie chronique obstructive, et la traversée de deux cancers — un cancer de l’utérus à 31 ans, puis un cancer du sein, guéri en 2019. Des épreuves qui ont renforcé son appétit pour la vie. 

Parmi les dizaines de questions posées, plusieurs concernent l’alimentation, comme le revêtement des ustensiles de cuisine utilisés, mais aussi la consommation d’aliments ultratransformés. © Bastien Doudaine / Reporterre

Cette pétillante retraitée a travaillé comme directrice sur la plateforme pétrolière Thevenin & Ducrot, au port Édouard-Herriot de Lyon. Ces dernières années, les cancers se sont multipliés dans son milieu professionnel. Elle égrène les souvenirs. Jacques, chef de production passé par plusieurs entreprises industrielles dont Arkema, est décédé peu après sa retraite. «C’était un sportif, il ne fumait pas, il mangeait une pomme et un yaourt à midi…et il est mort à 62 ans d’un cancer généralisé.» Un opérateur de production a eu un cancer des testicules — «il s’en est sorti, mais quand même». Un ingénieur, lui aussi, est mort d’un cancer. Le chef mécanicien également.

Contexte politique incertain 

Les résultats individuels devraient être communiqués dès l’été pour les marqueurs biologiques, puis d’ici fin 2026 pour les taux de PFAS, probablement lors d’ateliers publics. L’analyse collective, elle, est attendue pour 2027. «On est très satisfait que l’étude ait pu enfin démarrer après trois ans de travail, mais il manque encore des financements», souligne Maxime Jeanjean, épidémiologiste et responsable santé-environnement à l’Institut écocitoyen de Fos-sur-Mer, qui pilote l’étude.

Cofinancée par la Métropole de Lyon et l’Agence régionale de santé à hauteur d’environ 500 000 euros, le budget comprend le recrutement des volontaires, la campagne de prélèvements et d’enquêtes à domicile, les analyses de 32 PFAS et des principaux biomarqueurs. Mais une partie exploratoire — incluant des biomarqueurs plus spécifiques et d’autres types de composés perfluorés — reste à financer. «On va congeler une partie des prélèvements en attendant», explique Karim Chikh.

Audrey Roy a choisi de participer à l’étude Perfao et donne son sang pour qu’il soit étudié. Elle ne connait pas son taux de PFAS. © Bastien Doudaine / Reporterre

Après les élections municipales de mars dernier, le contexte politique est devenu plus incertain. La Métropole de Lyon a récemment basculé à droite, une alternance qui pourrait voir redéfinir les priorités en matière de pollution industrielle et de santé environnementale. La collectivité du Rhône, jusqu’alors dirigée par un exécutif écologiste, était non seulement engagée dans l’étude mais a aussi assigné Arkema et Daikin en justice en 2024 pour que soient évaluées leurs responsabilités dans la contamination aux PFAS.

L’enjeu est crucial : documenter scientifiquement l’exposition aux PFAS des populations vivant en territoire industriel et alimenter le débat public visant à une meilleure protection de leur santé. Depuis le scandale révélé en 2022 jusqu’aux résultats attendus en 2027, cinq années se seront écoulées.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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