Une étude majeure révèle que le cannabis est un fléau pour le cœur et double le risque de décès par maladie cardiovasculaire
Dans une méta-analyse de 24 études pertinentes, la consommation de cannabis a été associée à un risque significativement multiplié par deux d’événements cardiovasculaires indésirables majeurs (MACE), dont un doublement de la probabilité de décès lié à ces événements.
Cette analyse est l’une des plus importantes et des plus détaillées à ce jour sur la consommation de cannabis et les événements cardiovasculaires majeurs dans un contexte réel. Sur la base de leurs conclusions, les auteurs appellent à une « investigation systématique » de la consommation de cannabis chez tous les patients présentant des troubles cardiovasculaires graves.
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L’étude, dont le premier auteur est Wilhelm Storck, doctorant à l’Université de Toulouse, a été publiée en ligne le 17 juin dans la revue Heart .
Quid des risques à l’heure d’une augmentation de la consommation ?Ces résultats interviennent à un moment où la consommation de cannabis augmente, en partie en raison de la légalisation et de l’utilisation croissante du cannabis à des fins médicales – des changements qui peuvent avoir contribué à une attitude plus permissive du public à l’égard de cette drogue, malgré l’accumulation de preuves de risques pour la santé, notamment cardiaque.
Des études antérieures ont décrit le risque cardiovasculaire lié au cannabis. Toutefois, des lacunes subsistaient quant à l’ampleur du risque associé pour les consommateurs de cannabis, en particulier ces dernières années, marquées par la disponibilité de formes de cannabis plus puissantes et de plus en plus diversifiées, allant des concentrés inhalés très puissants aux « space cakes » et aux cannabinoïdes synthétiques.
Wilhelm Storck et ses collègues ont cherché à quantifier les risques cardiovasculaires réels de la consommation de cannabis dans le contexte de ces tendances évolutives.
Environ 200 millions de personnes
Ils ont examiné systématiquement 24 études pharmaco-épidémiologiques (17 études transversales, 6 études de cohorte et une étude cas-témoins) publiées entre janvier 2016 et janvier 2023. Ensemble, ces études ont porté sur environ 200 millions de personnes dans plusieurs pays.
L’analyse finale s’est concentrée sur les MACEs liés au cannabis (décès cardiovasculaire, syndrome coronarien aigu [SCA] non fatal, y compris l’infarctus du myocarde, ou accident vasculaire cérébral non fatal).
Les chercheurs ont noté que la seule étude sur le cannabis médical incluse dans la méta-analyse mettait également en évidence une association positive.
Leurs résultats regroupés ont révélé des associations positives entre la consommation de cannabis et les MACE, avec un risque 20 % plus élevé pour les AVC (rapport de risque [RR], 1,20), un risque 29 % plus élevé pour les SCA (RR, 1,29), et un risque plus que doublé pour la mortalité cardiovasculaire (RR, 2,10) par rapport aux non-consommateurs.
Les chercheurs ont noté que la seule étude sur le cannabis médical incluse dans la méta-analyse mettait également en évidence une association positive.
Les résultats ont été confirmés par des analyses de sensibilité limitées aux études de cohortes, ce qui suggère une association solide malgré certaines limites méthodologiques, ont déclaré les auteurs.
En outre, ils ont noté que quatre autres articles publiés en dehors de la fenêtre temporelle de leur étude ont donné des résultats comparables.
Traiter le cannabis comme le tabac ?
Les auteurs ont noté que l’exposition au cannabis était souvent mal mesurée dans les études. Seules quatre études ont recueilli des données sur la dose et évalué la relation dose-réponse. De nombreuses études présentaient également un risque de biais modéré à élevé. La plupart des études étaient transversales et n’étaient pas conçues pour prouver la causalité.
Malgré ces mises en garde, cette « analyse exhaustive des données publiées sur l’association potentielle entre la consommation de cannabis et la survenue de MACE fournit de nouvelles informations à partir de données réelles », ont-ils déclaré.
Les auteurs d’un éditorial connexe ont déclaré que l’étude soulevait « de sérieuses questions sur l’hypothèse selon laquelle le cannabis ne présente qu’un faible risque cardiovasculaire ».
« Le cannabis doit être intégré dans le cadre de la prévention des maladies cardiovasculaires cliniques. De même, la prévention des maladies cardiovasculaires doit être intégrée dans la réglementation des marchés du cannabis », ont écrit le doctorant Stanton Glantz et la Dre Lynn Silver de l’Université de Californie à San Francisco.
À mesure que les preuves s’accumulent, les chercheurs Stanton Glantz et Lynn Sliver affirment que les risques cardiovasculaires et les autres risques pour la santé doivent être pris en compte dans la réglementation des produits autorisés et la conception du marketing.
« Aujourd’hui, cette réglementation se concentre sur la mise en place d’un marché légal en négligeant les risques pour la santé. Plus précisément, le cannabis devrait être traité comme le tabac : non pas criminalisé mais découragé, avec une protection des personnes contre le tabagisme passif », concluent-ils.
L’étude n’a bénéficié d’aucun financement spécifique. Les auteurs et les éditorialistes ont déclaré n’avoir aucun conflit d’intérêts.
Article traduit et adapté de Medscape.com
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LIENS
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- Quel avenir pour le cannabis médical ?
Cannabis et cancer du poumon : un lien plus clair qu’il n’y parait

Si la toxicité du cannabis associé au risque de cancer du poumon a longtemps été sous-estimée, des travaux récents remettent en question cette « fausse innocuité ». Une population de patients jeunes avec une consommation importante présentant des cancers agressifs a récemment été identifiée.
La Dre Pauline Pradère, pneumologue à l’hôpital Marie Lannelongue (92), qui a conduit plusieurs études sur le sujet, a fait le point sur cette question à l’occasion du congrès d’addictologie Albatros[1].
Consommation sous forme inhalée
« La France a le triste record d’être championne de la consommation de cannabis en Europe », a déclaré d’emblée l’oratrice. En 2019, on estimait qu’à 17 ans, environ 1 Français sur 5 avait déjà consommé au moins une fois dans le mois du cannabis – une consommation, qui dans notre pays, se fait essentiellement sous forme inhalée sous la forme de joint de résine de cannabis, souvent mélangé à du tabac. Devant une consommation si élevée et qui tend à augmenter, connaitre précisément l’impact du cannabis sur la santé humaine est très important.
Mais si, la plupart des études portent sur les effets neuropsychiques – qui sont au premier plan -, la pneumologue a souligné qu’il est ici question d’une substance qui est consommée sous forme inhalée avec une combustion ».
Cela implique donc l’existence d’effets pulmonaires – lesquels sont débattus. Pourquoi cet aveuglement concernant l’impact néfaste sur le poumon ? « Parce qu’ils sont, selon moi, sous-étudiés ou mal-étudiés » a considéré l’oratrice, avant de développer son argumentation – études à l’appui.
Cannabis et cancer bronchique : des effets débattus
Et de citer une publication réputée en pneumologie, Chest, qui, en 2018, expliquait, sur la base d’une méta-analyse « que fumer du cannabis n’induit ni emphysème ni altération de la fonction inspiratoire ». Si les auteurs admettent retrouver des lésions pré-cancéreuses lorsque l’on fait des biopsies bronchiques chez des patients fumeurs de cannabis, pour autant le lien avec le poumon n’est pas ou peu évoqué.
« Une autre méta analyse parue la même année, est souvent utilisée pour « innocenter » la consommation de cannabis, mais les conclusions de cette analyse, en réalité, sont qu’il n’est pas possible de conclure car on ne dispose pas d’assez d’études dans cette méta-analyse étudiant spécifiquement la consommation de cannabis, s’agace la Dre Pradère. Si l’on observe bien une augmentation du risque de tumeurs testiculaires, il est impossible de conclure sur le poumon ».
Et aussi, une revue récente publiée dans le New England Journal of Medicine qui regarde aussi les effets chroniques du cannabis, s’intéresse aux effets neuropsychiques mais ne fait aucune mention du poumon, ajoute la pneumologue. Sans oublier, celles qui se concentrent sur les propriétés utiles du cannabis dans le cancer, comme la gestion des symptômes liés au cancer, la douleur liée au traitement, voire les éventuelles propriétés antitumorales du cannabis avec cet article au titre volontiers provocateur « Est-ce que le cannabis peut guérir le cancer ? ».
Un lien entre cannabis et cancer bronchique : les arguments
Et pourtant, il existe plusieurs arguments qui plaident pour un rôle néfaste de l’inhalation chronique de cannabis. Le premier, c’est, tout simplement, l’argument toxicologique. « Dans un joint d’herbe – même en supprimant la question de la résine et la question de la co-association au tabac – on trouve des carcinogènes dans des quantités significatives » explique l’oratrice. Le deuxième argument – que les asthmatiques auront remarqué – c’est que le THC a un effet bronchodilatateur. Il conduit donc probablement à une inhalation plus profonde des composés carcinogènes comparée à la cigarette de tabac.
La pneumologue évoque aussi des arguments histologiques. « Dans une étude, où des biopsies bronchiques étaient effectuées chez des patients fumeurs chroniques de cannabis, on observait des lésions pré tumorales qui étaient similaires à celles observées chez les fumeurs de tabac ».
Et enfin, il y a l’argument épidémiologique, « même si, encore une fois, on dispose de peu d’études, parce qu’il y a peu de chercheurs qui ont pensé à mener un interrogatoire spécifique sur le cannabis ». Par exemple, une étude canadienne a montré que la consommation de cannabis, déclarée à 20 ans, a un impact sur la survenue ultérieure du cancer du poumon. Une consommation de plus de 50 joints à adolescence induisait un risque plus que doublé de cancer bronchique.
On s’est rendu compte que 4 patients sur 10 parmi nos jeunes patients opérés d’un cancer du poumon étaient des consommateurs chroniques de cannabisDre Pradère
Pourquoi une telle discordance ?
Pour expliquer que les méta-analyses soient si rassurantes, la pneumologue évoque la difficulté qu’il y a à étudier le lien entre la consommation chronique de cannabis et le cancer du poumon. Elle cite plusieurs raisons : le fait que la majorité des patients qui consomment du cannabis fument du tabac en même temps et, en France, « un contexte d’illégalité qui fait qu’il y a des souvent des produits ajoutés dans la résine de cannabis, ce qui complique la réalisation d’études vraiment très sérieuses ». Mais il y a aussi difficulté à étudier la consommation réelle des patients, avec une sous-déclaration importante si la question n’est pas posée précisément.
C’est cette sous-estimation qui a conduit l’oratrice à mener des recherches sur cette thématique. Exerçant dans un centre qui est très axé sur la chirurgie du cancer du poumon et ayant observé, dans sa pratique courante, une prévalence très importante de la consommation du cannabis, la Dre Pradère a décidé, dans un premier travail, de reprendre sur 3 ans, dans trois grands hôpitaux d’Île-de-France, tous les patients de moins de 50 ans qui avaient été opérés pour un cancer du poumon et de les rappeler en postopératoire pour leur demander des précisions sur leur consommation de cannabis.
Etude rétrospective sur 75 patients de mois de 50 ans
« En rappelant au téléphone ces 75 patients inclus sur trois ans – sans aucun refus de participation de leur part – on s’est rendu compte que 4 patients sur 10 (43%) parmi nos jeunes patients opérés d’un cancer du poumon étaient des consommateurs chroniques de cannabis », précise-t-elle.
En termes de médiane, ils fumaient 150 joints par mois et, parmi ces fumeurs de cannabis, pour six patients sur 10 (61%), personne ne leur avait jamais posé la question de leur consommation. « Ils avaient vu en généraliste, un anesthésiste, un chirurgien, un pneumologue, mais personne ne leur avait jamais posé la question », s’étonne-t-elle.
Les fumeurs de cannabis présentaient plus d’emphysème et de carcinome de mauvais pronostics comme des carcinomes peu différenciés à grandes cellulesDre Pradère
En comparant les trois groupes de patients, les fumeurs de cannabis et tabac, les fumeurs de tabac seul, et les non-fumeurs, les résultats ont montré que le groupe de patients qui fumait du cannabis – très important en proportion –, comportait plus d’hommes, avait fumé autant de tabac que les fumeurs de tabac seul sur les données déclaratives, mais présentait plus d’emphysème et de carcinome de mauvais pronostics comme des carcinomes peu différenciés à grandes cellules.
« Les tumeurs étaient situées plus souvent dans les lobes supérieurs, là où se concentrent la majorité de ce que l’on inhale. Et puis à la fois leur chirurgie, leur temps opératoire, la durée d’hospitalisation était plus longue, probablement parce que le poumon sous-jacent était plus abîmé », signale l’oratrice.
Résultats confirmés par une étude sur 150 patients
De ce travail a découlé une étude prospective multicentrique et validée, soutenue par l’INCa. Celle-ci a inclus 150 patients avec un cancer pulmonaire primitif et un âge au diagnostic de moins de 60 ans. « Nous avons mis en place une collaboration avec le service de toxicologie du Pr Jean-Claude Alvarez à l’hôpital de Garches (95) de façon à obtenir une caractérisation précise des patients, avec des analyses toxicologiques sur les cheveux mais aussi un auto-questionnaire qui était donné aux patients et qu’ils renseignaient façon anonyme en dehors du cabinet médical », explique la Dre Pradère. L’objectif était d’étudier à la fois à la prévalence de la consommation de cannabis mais aussi de comprendre si le cancer du poumon du fumeur de cannabis était différent du cancer du poumon du fumeur de tabac.
Bien que le manuscrit soit en cours de revue, l’oratrice a présenté de premiers résultats. Lesquels confirment « l’énorme prévalence de la consommation de cannabis dans cette population de jeunes patients qui souffrent de ce cancer hautement létal qu’est le cancer du poumon, avec 38 % de fumeurs de cannabis dans l’étude. Ces patients fumaient en médiane 4 joints par jour sur une durée médiane de 26 ans ».
L’observation de l’état des poumons a montré que les fumeurs de cannabis avaient plus souvent de l’emphysème, et de l’emphysème bulleux qui occasionne aussi un sur-risque de pneumothorax. De même, la fonction respiratoire montrait une altération plus importante de la diffusion des gaz dans le poumon comparé à des fumeurs de tabac et ce alors même que, alors même que les niveaux d’exposition au tabac étaient identiques. Les chercheurs ont aussi confirmé que les patients fumeurs de cannabis souffraient plus souvent d’un cancer de mauvais pronostic, comme les carcinomes peu différenciés et carcinomes de type sarcomatoïde.
La Dre Pradère note que ses travaux s’inscrivent dans un mouvement qui, depuis peu, regarde de plus près la question des effets potentiellement néfastes du cannabis – en témoigne la dernière édition de l’étude française KBP . Elle considère cependant que les pneumologues ne se sont pas suffisamment emparés de cette question, et ne sont pas encore capables d’offrir des réponses claires aux patients et de les accompagner dans le sevrage cannabinique, qui est très compliqué, souvent plus compliqué en pratique que celui du tabac. « Je pense que c’est un sujet sur lequel on doit progresser dans la communauté » a-t-elle conclu.
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