Psychiatrie: toujours pas d’annonces significatives pour améliorer l’offre de soins

Année de la santé mentale : le marché dérive, l’État regarde ailleurs

24 avril 2026 https://www.jim.fr/viewarticle/année-santé-mentale-marché-dérive-2026a1000d36?ecd=wnl_all_260425_jim_jim-plus_

L’année de la santé mentale 2 ressemblera-t-elle à l’année de la santé mentale 1 ? Elle semble plutôt en prendre le chemin. Multiplication des études et enquêtes suggérant la progression de la souffrance mentale (avec parfois quelques échos catastrophistes et en tous cas souvent des confusions) campagnes à l’emporte-pièce sur un sujet qui nécessite pourtant une parfaite maîtrise des enjeux de communication (on pourra lire à ce sujet l’excellent ouvrage du chercheur en santé publique Mickael Worms-Ehrminger*, sur lequel nous reviendrons dans ses colonnes) et toujours pas d’annonces significatives pour améliorer l’offre de soins. Bien sûr, le gouvernement a le droit à l’indulgence. En effet, il ne suffit pas de décréter l’amélioration des soins en psychiatrie pour l’obtenir et l’instabilité politique ajoute encore à la difficulté. Le temps nécessaire à la formation des professionnels, l’ampleur des moyens pour renforcer les structures et l’attractivité des carrières, l’engagement indispensable pour une véritable réflexion sur des points sensibles sont difficilement compatibles avec les difficultés budgétaires et la dictature de l’immédiateté. Dès lors, en accordant le label « grande cause nationale » à la santé mentale, le gouvernement ne pouvait guère aller au-delà de ce que contient la promesse du label : de la communication, même imparfaite. Et il n’est pas impossible que le point saillant de cette seconde année dédiée à la santé mentale restera l’adoption d’une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, une disposition que l’on peut au mieux considérer comme symbolique, au pire démagogique. 

Quand le trouble anxieux devient une entrée de catalogue

Pourtant, si les grandes manœuvres apparaissent complexes, il est probablement quelques sujets qui pourraient faire l’objet d’une attention plus soutenue, sans pour autant nécessiter des investissements conséquents et qui témoignerait d’une forme de volonté politique. Ainsi, la régulation des acteurs qui prétendent intervenir dans le domaine de la santé mentale apparait un champ où l’Etat, pourtant si prompt habituellement aux réglementations en tous genres, paraît se contenter du strict minimum. 

Depuis plusieurs années et l’épidémie de Covid a sans doute accéléré cette tendance, on voit fleurir, particulièrement sur les réseaux sociaux, des offres multiples qui visent l’amélioration de la santé psychique et/ou la conquête (ou la reconquête) du bien être mental. Première étape, des « symptômes » sont transformés en produits d’appel. « Des expressions comme ≪ trouble anxieux ≫, ≪ hypersensibilité ≫ ou ≪ charge mentale ≫ deviennent des produits servant a vendre des prestations diverses » explique Mickael Womrs-Erminger dans son ouvrage, tandis qu’il développait récemment sur Linkedin : « La souffrance tend à être reformulée en termes compatibles avec une offre standard. On ne dit plus seulement : « je souffre », « je suis perdu », « je traverse un deuil ». On parle de stress, de charge mentale, d’anxiété, de burnout, de manque de confiance en soi. On peut partir du fait qu’il s’agit de catégories réelles, mais celles-ci deviennent surtout des entrées de catalogue ». 

Une attractivité complète 

Face à ces « profils » qui sont suffisamment non spécifiques pour faire écho au ressenti d’un grand nombre de personnes, des « outils », des « solutions » sont proposés, clés en main. Ces dispositifs cumulent plusieurs critères attractifs : l’apparence du sur-mesure (les questionnaires de personnalité sont légions), l’instantanéité (quelques clics suffisent pour que le programme commence), la brièveté de l’accompagnement (sortir de la « procrastination en quatre semaines, plutôt que les longs mois de séance chez un spécialiste ; même si finalement l’apprentissage du « mieux être » ne s’arrête jamais vraiment), et la prétendue modicité du prix. Seulement « 9,99 € par mois » clame la réclame (l’impossibilité de se désabonner facilement n’est par contre que rarement affichée), « promotion pour ceux qui cliquent avant le 30 mai » vante une autre publicité. On peut encore y ajouter la promesse d’un suivi permanent (certains « coachings » affirment une présence 24h/24) et la présentation d’exercices concrets et facilement assimilables (quand la psychothérapie est parfois perçue de façon abstraite). Enfin, ce que certains appellent l’ubérisation du marché de la santé mentale s’inscrit bien dans un paysage global où beaucoup aspirent à pouvoir changer facilement, sans l’engagement que suppose une relation thérapeutique. 

Une histoire simple face à des souffrances compliquées 

Surtout, dans un monde où l’accès aux soins psychiques est souvent difficile (deux mois d’attente en moyenne pour consulter un psychologue ; deux à trois mois pour un psychiatre) et où parallèlement les injonctions à « aller bien » se multiplient, ces offres ne peuvent qu’être alléchantes. Par ailleurs, elles répondent à un besoin fortement ancré de linéarité, quand nos émotions et la souffrance psychique sont souvent rétives à toute tentative de cohérence. Mickael Worms-Ehrminger résume : « Le développement personnel repose sur une dramaturgie particulière : chute, révélation, méthode, succès. Cette narration fonctionne parce qu’elle donne du sens au chaos ». L’autre clé du succès de ces applications de coaching et autres programmes est lié au fait qu’ils jouent sur le sentiment de « responsabilité » surfant sur la logique voulant que le « patient » est autant responsable de sa souffrance que de son rétablissement. Cette « théorie » évince toutes les autres composantes de la maladie psychique, qu’elles soient biologiques ou environnementales et contre lesquelles il apparaît bien plus difficile d’agir. Bien sûr, la confusion savamment entretenue entre « troubles » et « optimisation » contribue également à renforcer la logique commerciale : on cible tout autant ceux qui veulent aller mieux et ceux qui veulent être meilleur.

Escroqueries financières, emprise, retard diagnostic : des dommages réels

Nous sommes loin de l’épiphénomène : le Global Wellness Institute estime que le secteur du « bien-être mental » représente 268 milliards de dollars en 2024 rappelle le chercheur en santé publique. Et même si dans le fourre-tout des « détoxications » des naturopathes, des « reprogrammations quantiques » et autres rêveries cosmiques de psycho-énergéticiens, il existe des programmes potentiellement réellement efficaces (notamment s’ils interviennent en complément d’une prise en charge répondant aux recommandations de bonnes pratiques), les risques sont réels. Outre les dommages économiques (qui ne sont pas négligeables), l’emprise fréquente dans les relations de « coaching » est ainsi régulièrement dénoncée par la Mission interministérielle de lutte contre les vigilances sectaires (Miviludes) qui signale que le « marché » de la santé est le champ pour lequel elle reçoit toujours le plus de signalements. Le retard de diagnostic et de prise en charge est également lui aussi prégnant. : « La personne reçoit des soins inadaptés, est entraînée dans une logique qui l’isole de ses proches. Soit elle se laisse happer et consacre tout son temps et son argent à ce coach, soit, au bout de plusieurs mois, elle conclut que ça ne fonctionne pas et qu’elle ne pourra jamais aller mieux, puisque “un thérapeute n’a pas réussi à l’aider”. La perte de chance est le premier danger. Il y a des morts… »,  assure par exemple dans la CroixFlorence Pinloche, psychologue clinicienne qui travaille depuis vingt-cinq ans au Centre contre les manipulations mentales. 

Des formations fantaisistes ripolinées par Qualiopi

Face à ce paysage inquiétant et alors que compte tenu de l’ampleur du marché les appétits ne peuvent qu’être avides, quelle régulation propose l’Etat ? Dans une tribune récemment publiée dans le Figaro, psychologues et psychothérapeutes, après avoir dénoncé « l’ubérisation » à laquelle on assiste, remarquent que les pouvoirs publics paraissent contribuer (à leur corps défendant sans doute) à donner une légitimité à certaines officines, via l’attribution de normes qui en réalité ne disent rien de la qualité des soins. « Ces formations [sont] souvent labellisées Qualiopi (…). Qualiopi, ce sésame administratif qui ne garantit rien sur la rigueur scientifique, mais ouvre grand les portes des financements publics. Oui, l’État, dans sa grande générosité, finance votre reconversion en gourou 2.0 », ironisent ainsi les auteurs. Ils citent encore l’inscription au répertoire national des certifications professionnelles (RNCP). « Ce répertoire, censé valider des compétences professionnelles, est devenu le terrain de jeu des écoles privées qui s’auto-décernent des brevets de respectabilité. Un peu comme si votre cousin Kevin, après un week-end de formation en «coaching quantique», se voyait remettre un diplôme équivalent à un Master en psychologie. Du moins le croit-il ! Le RNCP, c’est la République qui tamponne sans sourciller » démasquent-ils. 

Dès lors appellent-ils à une véritable régulation, justifiée par la vulnérabilité des publics concernés. Ils considèrent tout d’abord que toute intervention à visée psychologique concernant les mineurs « devrait être réservée aux seuls professionnels titulaires du titre règlementé de psychothérapeute ». Cela pourrait en apparence constituer un garde-fou mais pas une garantie absolue, puisqu’on le sait les professionnels dûment diplômés peuvent eux aussi se laisser bercer par les sirènes de la monétisation et/ou de la pseudo-science (que l’on pense à la psychanalyse…). Les auteurs de la tribune insistent encore sur le fait que les financements publics doivent être réservés à des « formations à visée psychothérapeutique aux personnels qualifiés » (ce qui pourra susciter la même réflexion que précédemment). Enfin, ils préconisent encore une fois de réserver la diffusion publique de conseils en santé mentale aux spécialistes dument diplômés. Si l’on peut avoir quelques réserves sur une régulation qui se fonderait uniquement sur le diplôme ou non des personnes impliquées, cette tribune met en évidence de façon marquée les lacunes de l’Etat dans ce domaine, demeurant dans une approche largement superficielle et ignorant les réels enjeux. 

*Mickaël Worms-Ehrminger, Communiquer en santé mentale – Repères pour de nouvelles stratégies et pratiques, Presses de l’EHESP, Paris, 2026, 292 pages, 24 euros 

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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