Comment la guerre en Iran menace une agriculture française accro aux engrais chimiques
Déjà fragilisé par une crise structurelle profonde, le secteur agricole français se retrouve aujourd’hui en première ligne face aux secousses géopolitiques mondiales. La guerre au Moyen-Orient et le blocage du détroit d’Ormuz ont provoqué une flambée brutale du prix des engrais azotés, dont la France dépend massivement. En quelques jours, c’est toute la chaîne de production agricole qui vacille, révélant une vulnérabilité inquiétante aux chocs extérieurs et à la volatilité des marchés. Derrière cette crise conjoncturelle se dessine une question de fond : le modèle agricole français, fortement dépendant des intrants et des énergies fossiles, est-il encore viable à long terme ou doit-il amorcer une transformation radicale pour préserver sa souveraineté alimentaire ?

publié le 22/04/2026 Par Lucie Touzi
En France, le monde agricole est déjà à bout de souffle, et la guerre déclenchée au Moyen-Orient par les États-Unis et Israël ne fait qu’ajouter encore plus de difficultés. Depuis de nombreuses années, les agriculteurs sont particulièrement menacés par l’isolement, l’endettement, les aléas climatiques, la surcharge de travail et des revenus souvent insuffisants pour assurer leur pérennité. C’est donc dans un contexte particulièrement tendu (crise de la dermatose nodulaire contagieuse, Mercosur, etc.) que les agriculteurs français voient le prix des engrais grimper fortement. « Un tiers du commerce mondial des matières premières destinées à la fabrication d’engrais transite par le détroit d’Ormuz, un goulet d’étranglement maritime. Tous les engrais (potasse, phosphore et azote) sont concernés, mais c’est de loin sur les engrais azotés que l’impact est le plus important», explique Lisa Tostado, Chargée de campagne sur les produits agrochimiques et les combustibles fossiles auprès du Centre de droit international de l’environnement (CIEL).
Le blocage du détroit d’Ormuz par l’Iran met en lumière un modèle agricole peu résilient et extrêmement dépendant de la géopolitique internationale. Cette dépendance ne se limite pas à l’approvisionnement en engrais, mais s’étend à l’ensemble des intrants nécessaires à la production agricole, exposant ainsi les exploitants à des risques systémiques. «L’Europe dépend très largement de l’extérieur pour son approvisionnement en engrais : 12 millions de tonnes d’urée sont importées, principalement d’Égypte, de Russie et d’Algérie. C’est une dépendance dangereuse qui fragilise toute l’agriculture française et par extension la souveraineté alimentaire nationale», assure la Coordination rurale dans son communiqué de presse.
Les carences du modèle agricole français
Il y a quelques années, après la pandémie du Covid-19 et l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les prix ont flambé. « Le prix des engrais était en 2022 à son niveau le plus haut depuis 1997 », indique un rapport intitulé « Énergies fossiles dans nos assiettes » publié par Les Amis de la Terre France. « Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, les producteurs d’engrais européens ont tenté de s’affranchir de la Russie en se tournant vers d’autres pays producteurs de matières premières comme l’Algérie, l’Égypte ou le Qatar. Fin 2022, les exports d’engrais depuis la Russie ont cependant repris. »
Ces épisodes successifs témoignent d’une incapacité structurelle à sécuriser durablement les approvisionnements, malgré des alertes répétées. Ils soulignent également l’absence d’une stratégie européenne pleinement cohérente en matière d’autonomie agricole et énergétique. Comme l’indique un rapport publié par le gouvernement : « En 2022, la France importait plus de 80 % de ses engrais, dont une large partie provient de pays en dehors de l’Union européenne, créant une double dépendance : aux pays tiers et aux énergies fossiles. » Cette double dépendance constitue aujourd’hui un facteur de vulnérabilité majeur, car elle expose simultanément le secteur agricole aux fluctuations des prix de l’énergie et aux tensions diplomatiques internationales.
Nous n’avons malheureusement pas retenu la leçon, et le même schéma se répète aujourd’hui avec la guerre au Moyen-Orient. Le blocage du détroit d’Ormuz perturbe le commerce mondial d’engrais, mais aussi l’approvisionnement en gaz naturel, essentiel à la production d’engrais azotés. « Ces deux facteurs combinés sont les principaux responsables de la hausse des prix des engrais. En cette période de semis dans l’hémisphère Nord, les craintes de pénuries prolongées ont engendré des achats de panique, accentuant ainsi les tensions sur les approvisionnements », assure Joao Campari, Responsable mondial du Programme alimentaire de l’ONG WWF International. Le Qatar, troisième pays exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), a d’ailleurs déclaré que 17 % de sa capacité d’exportation était suspendue pendant une période pouvant aller jusqu’à cinq ans.
Une dépendance massive aux engrais azotés
En France, les engrais azotés sont les plus utilisés dans le secteur agricole. Les Amis de la Terre soulignent un chiffre important : « 2 millions de tonnes (Mt) d’azote sont épandues par an en France contre 0,5 Mt pour les engrais potassiques et phosphatés. » Les engrais azotés sont dérivés de l’ammoniac, lui-même issu d’une synthèse d’azote de l’air et d’hydrogène. Ce procédé industriel, particulièrement énergivore, repose largement sur l’utilisation de gaz fossile, ce qui renforce encore la dépendance du secteur agricole aux énergies non renouvelables.
À l’échelle mondiale, environ 72 % de l’hydrogène est fabriqué à partir de gaz fossile et 26 % provient du charbon. Les producteurs d’engrais transforment ensuite l’ammoniac en nitrate d’ammonium ou en urée ; des engrais azotés nécessaires à l’échelle mondiale. « Après la Russie, l’Égypte et l’Arabie saoudite, l’Iran est le quatrième exportateur mondial d’urée, l’engrais azoté le plus utilisé », confirme Lisa Tostado. Cette concentration de la production entre quelques pays accentue encore les risques en cas de crise géopolitique, en limitant les possibilités de diversification rapide des approvisionnements.
Une sécurité alimentaire sous tension
En raison du conflit qui persiste au Moyen-Orient, la Commission de Régulation de l’Énergie a annoncé une augmentation de 15,4 % TTC du prix du gaz au 1er mai 2026. Indexé sur les fluctuations du prix du gaz, le prix des engrais n’est sûrement pas prêt de baisser…
Pour faire face à la crise, les agriculteurs peuvent décider de réduire leur production, en diminuant les surfaces cultivées ou en utilisant moins d’engrais par hectare, entraînant une baisse des rendements. « Ce serait catastrophique pour la sécurité alimentaire. Cependant, comme ce fut le cas au début de la guerre en Ukraine, l’offre mondiale devrait être suffisante, mais à un coût nettement plus élevé », confirme l’expert Joao Campari.
À moyen terme, cette situation pourrait accentuer les inégalités d’accès à l’alimentation, notamment dans les pays les plus dépendants des importations agricoles, mais aussi fragiliser le pouvoir d’achat des ménages en France. Ce sont des répercussions en chaîne qui peuvent aboutir à une hausse des prix des denrées alimentaires pour les consommateurs.
« Lors de précédentes crises, nous avons également constaté que des gouvernements instauraient des interdictions ou des restrictions à l’exportation afin de stabiliser l’approvisionnement alimentaire national », explique-t-il. Ces mesures sont favorables uniquement à très court terme et peuvent avoir des conséquences dévastatrices sur la quantité de denrées alimentaires disponibles sur les marchés mondiaux. « D’un point de vue environnemental, elles peuvent également entraîner une intensification non durable de la production et une dégradation de l’environnement, les pays tentant de combler seuls les déficits d’approvisionnement », ajoute-t-il, tout en précisant que pour l’instant, aucune interdiction de ce type n’a encore été observée.
Vers un nécessaire changement de modèle
Un système agroalimentaire ultra dépendant aux intrants chimiques est beaucoup trop vulnérable à de tels chocs et à la volatilité des marchés des combustibles fossiles. Et en fin de compte, ce sont les agriculteurs et les consommateurs qui souffrent de la montée des prix. Lisa Tostado assure que : « Nous nous trouvons aujourd’hui dans un tournant décisif. Il est nécessaire d’abandonner rapidement les combustibles fossiles, de se tourner vers l’agroécologie et vers une énergie décentralisée. »
Cette transition impliquerait non seulement une transformation des pratiques agricoles, mais également une refonte des politiques publiques, des systèmes de subvention et des chaînes d’approvisionnement. « Pour cela , les agriculteurs doivent bénéficier d’un soutien grâce à trois mécanismes essentiels : des politiques nationales et infranationales favorisant une agriculture respectueuse de l’environnement et l’agroécologie ; des incitations financières et des crédits avantageux ; et une demande (et une rémunération) du marché pour des aliments produits durablement », précise Joao Campari.
En plus du coût énergétique, l’utilisation d’engrais azotés a un coût environnemental important et impacte lourdement le climat et la biodiversité. « Leur épandage émet du protoxyde d’azote dans l’atmosphère, un gaz 265 fois plus réchauffant que le CO2. En France, les engrais azotés, y compris leur production et leur transport, représentent près d’un quart des émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole », indique le rapport des Amis de la Terre. À ces impacts s’ajoutent des effets sur la qualité des sols et des ressources en eau, contribuant à une dégradation progressive des écosystèmes agricoles.
Il est donc temps d’adopter un nouveau modèle agricole et de commencer une transition vers l’agroécologie. « Une agriculture respectueuse de la nature permet non seulement d’atténuer les effets du changement climatique et de favoriser l’adaptation à celui-ci, mais aussi d’accroître la résilience face à d’autres chocs et tensions, qu’il s’agisse de conflits ou d’autres enjeux géopolitiques », conclut Joao Campari.