
Photo d’ouverture : Un portrait du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou est accroché sur le trottoir lors d’une manifestation antigouvernementale appelant à agir pour obtenir la libération des otages israéliens détenus depuis les attaques du 7 octobre par des militants palestiniens dans la bande de Gaza, devant le ministère israélien de la Défense dans la ville côtière de Tel Aviv, le 29 mars 2025. (Photo de Jack GUEZ / AFP)
En 2000, le gouvernement travailliste israélien d’Ehoud Barak qualifie l’alliance entre les conservateurs autrichiens et le FPÖ – un parti fondé par d’anciens nazis – de « pacte avec le Diable » et rappelle son ambassadeur à Vienne. Un quart de siècle plus tard, Israël, passé aux mains des suprématistes, s’allie avec les partis d’extrême-droite européens, qui prétendent n’être plus antisémites. Sous cette alliance que certains pourraient considérer contre nature, se trouvent en réalité des ennemis communs : l’islam, la gauche, le libéralisme politique de l’Union européenne et les droits humains.
publié le 15/04/2026 Par Mikaël Faujour
La nouvelle a eu de quoi stupéfier : en mars 2025, Jérusalem accueillait une Conférence internationale contre l’antisémitisme, à laquelle participait, aux côtés de Jordan Bardella et de Marion Maréchal, la fine fleur des extrêmes droites d’Europe et des Amériques. À leurs côtés étaient en effet présents : Hermann Tertsch, eurodéputé de Vox et l’une des éminences grises du parti espagnol (1), l’eurodéputée hongroise Kinga Gál en représentation du Fidesz de Viktor Orbán, ou encore Matt Schlapp, président de l’American Conservative Union (ACU/CPAC), entre autres figures.
Apprenant la présence de Jordan Bardella, président d’un parti dont la longue histoire d’antisémitisme est loin d’être close, même Bernard-Henri Lévy, l’un des soutiens d’Israël les plus inconditionnels et obtus, avait décidé de boycotter. Un choix qui rejoint celui de plusieurs autres invités spécialistes de l’antisémitisme. Et diverses autres voix avaient dénoncé l’ineptie. Ce n’était pourtant qu’une étape de plus d’un rapprochement qui s’est fait progressivement durant une quinzaine d’années.
Une alliance contre nature… ?
Après un premier mandat entre 1996 et 1999, Benjamin Netanyahou, président du parti nationaliste et conservateur Likoud, redevient Premier ministre d’Israël en 2009 et forme un gouvernement incluant des personnalités de l’extrême droite nationaliste et religieuse, mais aussi des travaillistes.
Dès l’année suivante, en décembre, a lieu un premier rapprochement, lorsque Geert Wilders, président du Parti néerlandais de la liberté – et qui, selon la revue Politique entretient une « relation privilégiée » avec le nationaliste Avidgor Lieberman, ministre de la Défense – contribue à la venue de 35 parlementaires européens d’extrême droite en Israël. Parmi eux se trouvent notamment Filip Dewinter, député du Vlaams Belang au Parlement flamand, qui avait défendu le collaborateur Cyriel Verschaeve et critiqué la « domination juive» dans les médias ; ou encore Heinz-Christian Strache, président du FPÖ(Parti de la liberté d’Autriche), dont les liens avec le néonazisme sont connus (2), et qui est devenu plus tard vice-chancelier (2017-2019).
Vice-ministre du Développement du Néguev et de la Galilée, Ayoub Kara, exprime alors sa satisfaction de rencontrer « ces amoureux d’Israël, que nous devons renforcer ». La visite débouche sur la signature d’une « Déclaration de Jérusalem » qui dénonce l’islam fondamentaliste comme la « nouvelle menacetotalitaire mondiale ».
Dans les années qui suivent, les extrêmes droites européennes, traditionnellement négationnistes, antisémites et antisionistes (essentiellement par antisémitisme), modifient – du moins publiquement – leur rapport aux juifs et à Israël. En 2013, Louis Aliot, vice-président du Front national, déclarait : « C’est l’antisémitisme qui empêche les gens de voter pour nous. Il n’y a que cela. À partir du moment où vous faites sauter ce verrou idéologique, vous libérez le reste » (3). Deux ans plus tôt, peu après son accession à la présidence du parti, Marine Le Pen avait d’ailleurs rompu avec les positions inflexibles de son père, condamné sept fois pour antisémitisme, affirmant au contraire que les camps d’extermination avaient été le « summum de la barbarie ».
Il semble que la stratégie de « dédiabolisation » du Front national ait emprunté les mêmes voies chez les autres formations européennes d’extrême droite : se prétendre le « bouclier des juifs », dénoncer l’antisémitisme comme étant le fait des musulmans, des immigrés – le FPÖ, en Autriche, parle même d’«antisémitisme importé »… pour ne pas parler de celui de ses rangs – et de la gauche.
Cette stratégie – adoptée progressivement par les autres partis de l’extrême droite européenne (4) – n’est évidemment pas sans ambiguïtés et incohérences.
Le cas le plus invraisemblable est celui de la Hongrie de Viktor Orbán, dont l’installation à la tête du pays est presque concomitante à celle de Benjamin Netanyahou en Israël. Son gouvernement a encouragé une « renaissance » religieuse juive à renfort d’aides publiques et la Hongrie est devenue l’un des principaux alliés politiques européens d’Israël, refusant de voter au Parlement européen ou à l’Assemblée des Nations unies en faveur de condamnations contre l’État hébreu. En outre, les critiques d’Israël et la dénonciation de ses crimes sont qualifiées d’« antisémites » et les manifestations en soutien aux Palestiniens quasi interdites et considérées comme du « soutien au terrorisme ».
Mais d’autre part, Orbán est aussi auteur d’une propagande contre George Soros, qui réactive les tropes antisémites du financier juif tout-puissant, et a réhabilité la mémoire de Miklós Horthy, régent de Hongrie (1920-1944) qui a livré 435 000 Juifs hongrois aux nazis. Ce qui ne l’a pas empêché de déclarer lors de sa visite à Jérusalem en juillet 2018 qu’il menait « une politique de tolérance zéro envers l’antisémitisme ».

Viktor Orban et Benjamin Netanyahu, conférence de presse, 3 avril 2025, Budapest (Photo par Attila KISBENEDEK)
Si la ligne du gouvernement israélien par rapport au FPÖ a été de maintenir ses distances, les rapports sont, depuis la première visite de 2010, plus ambigus. À tel point que certains, en Israël, ont critiqué ce rapprochement, en particulier le Meretz, parti d’opposition de gauche. « Le racisme et la haine des musulmans poussent le Likoud à blanchir des antisémites et il est incroyable que le parti au pouvoir en Israël agisse de la sorte », dénonçait-il en 2018 dans un communiqué. Et, cette même année 2018, le député ultraorthodoxe Yehuda Glick se rendait à Vienne pour rencontrer le vice-chancelier Strache et s’engager à défendre auprès de la diplomatie israélienne la normalisation des relations avec le FPÖ.
En marge de la seconde « Conférence internationale de lutte contre l’antisémitisme », qui s’est tenue fin janvier 2026 à Jérusalem, Benjamin Netanyahou a reçu une délégation du Parlement européen, dont l’eurodéputé du FPÖ Harald Vilimsky. Et ce dernier a déclaré :
« Le FPÖ est du côté des États et des forces politiques qui défendent la liberté, la sécurité, la souveraineté nationale et les valeurs occidentales, et non pas du côté de ceux qui cèdent du terrain à l’islam politique ou l’importent en Europe à travers une migration non contrôlée. Je veux affirmer clairement que soutenir Israël n’est pas suffisant pour s’opposer fermement à l’antisémitisme. Il est aussi nécessaire d’affronter activement, à travers l’Europe, les forces politiques de gauche qui favorisent l’islamisation radicale. »
Vilimsky n’est pas pourtant pas la personne la plus fondée à donner des leçons de lutte contre l’antisémitisme, ayant financé par des encarts publicitaires le magazine d’extrême droite identitaire et antisémite Info Direkt. En outre, il a choisi pour assistante au Parlement européen la fille d’un néonazi. En réaction à ces déclarations, le président de la Communauté religieuse israélite autrichienne (IKG) a dénoncé une « mise en scène » et rappeléles « nombreux liens avec des néonazis » et « les positions antisémites et anti-israéliennes de ce parti ».
Quant à Matteo Salvini, vice-Premier ministre, ministre de l’Intérieur italien et dirigeant de la Ligue du Nord, proche de groupes d’extrême droite chez lesquels l’antisémitisme n’est pas absent, il s’est rendu lui aussi en Israël en 2019 et adhère à la même stratégie que le RN.
L’ennemi de mon ennemi est mon ami
Pourtant, derrière les prétentions nouvelles de ces partis, les préjugés – et surtout l’expression d’opinions – antisémites demeurent massifs dans leurs rangs : militants, candidats et élus tout à la fois. En 2018, 36 % des sympathisants du RN validaientl’idée qu’« existe un complot sioniste à l’échelle mondiale ».
D’après la « Radiographie de l’antisémitisme en France » 2022 de la Fondapol et de l’American Jewish Committee, l’idée que « les juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance » est partagée par 39 % de l’électorat de Marine Le Pen et 33 % des proches du RN. Et chaque élection démontre que, si Jordan Bardella parle de « quatre ou cinq brebis galeuses », la vérité est que les candidats et élus du RN ressemblent plutôt à une collection d’antisémites, racistes, sexistes, complotistes, etc.

Jordan Bardella, conférence sur l’antisémitisme à Jérusalem, le 27 mars 2025. (Photo de Menahem Kahana / AFP)
De même, en Autriche, 24 % des actes antisémitessont directement imputés à des militants d’extrême droite, contre 10 % à des islamistes. Quant à la Hongrie, si elle affiche un niveau négligeable de violence antisémite, elle a en revanche un taux très élevé – le troisième sur seize pays de l’Union européenne évalués – d’adhésion aux préjugés antisémites.
Ce sont pourtant bien les partis d’extrême droite de ces pays qui ont créé avec Israël une alliance a prioricontre nature, fidèles au principe selon lequel « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Nationalistes, attachées à une identité ethnique et religieuse, hostiles à l’Union européenne, au « wokisme » et à l’islam – car adhérentes à la fantaisie raciste du « Grand remplacement » –, les extrêmes droites partagent beaucoup avec celle qui gouverne Israël.
Au sein du Parlement européen, les députés d’extrême droite votent massivement en soutien à Israël, comme l’a montré l’European Coalition for Israel pour la période 2019-2024. La Hongrie, la République tchèque et la Roumanie, gouvernées par des partis nationalistes, ont ainsi voté contre l’adoption d’un texte critiquant le transfert de Tel-Aviv à Jérusalem de l’ambassade des États-Unis en 2018.
Le soutien à la colonisation des territoires palestiniens et le refus de reconnaître un État palestinien, l’adhésion à l’idée qu’Israël serait le « rempart » de la civilisation occidentale contre la « barbarie islamique », mais aussi une hostilité aux valeurs libérales de l’Union européenne constituent les ciments de cette alliance. Et les alliances avec des figures latino-américaines mettent en lumière un autre dénominateur commun.
Unis contre la démocratie
Le 12 juin 2025, Javier Milei, président de l’Argentine, reçoit le Prix Genesis à Jérusalem. C’est la première fois qu’un non-juif et chef d’État en exercice reçoit ce prix, attribué aux « êtres humains exceptionnels qui représentent les valeurs juives dans leurs contributions au bien de l’humanité ». Connu pour avoir exprimé son « soutien indéfectible à Israël pendant l’une des périodes les plus difficiles de son histoire », il inaugure dans la foulée une initiative : les Amis américains des Accords d’Isaac (AFOIA), auxquels il offre le million de dollars dont était assorti son prix.
Inspirés des Accords d’Abraham, les Accords d’Isaac visent « à promouvoir la vision audacieuse de Javier Milei et à encourager d’autres dirigeants d’Amérique latine à se tenir aux côtés d’Israël, à combattre l’antisémitisme et à rejeter les idéologies terroristes qui menacent nos valeurs et nos libertés communes ». Cette initiative disposent de plusieurs objectifs : encourager le transferts des ambassades de Tel Aviv à Jérusalem ; désigner le Hamas et le Hezbollah comme organisations terroristes ; modifier les votes à l’ONU et au sein de l’Organisation des États américains (l’Amérique latine a traditionnellement un vote plutôt pro-palestinien), ou encore l’intensification de la coopération diplomatique et économique entre Israël et les « les démocraties d’Amérique latine ».
Plus récemment, lors de l’inauguration du Conseil de paix de Donald Trump, Javier Milei est allé jusqu’à proposer l’envoi de troupes argentines à Gaza « si nécessaire ». En mars, il s’est même déclaré « fier d’être le président le plus sioniste du monde » lors d’un discours prononcé à l’université Yeshiva de New York.
Autre figure de cette droite illibérale internationale, la vénézuélienne María Corina Machado, prix Nobel de la paix 2025 – retiré depuis lors –, a elle aussi réitéré un soutien inconditionnel à Israël. Issue de la haute bourgeoisie vénézuélienne, soutien du putsch contre Hugo Chávez en 2002 et trumpiste forcenée (5), Machado a signé en 2020 un accord de coopérationavec le parti Likoud au pouvoir en Israël, promettant de faire avancer les « valeurs de l’Occident […] : liberté individuelle et libertés politiques [freedom, liberty] et marché libre ». Pendant la guerre à Gaza, elle dit soutenir le « doit d’Israël à se défendre » ; elle estime que « le terrorisme doit être vaincu, quel qu’en soit le prix » et félicite Netanyahou pour « ses actions au cours de la guerre », en dépit du mandat d’arrêt contre lui de la Cour pénale internationale. Elle aussi a promis de transférer l’ambassade du Venezuela si elle accédait au pouvoir.
Au final, ces forces politiques, par-delà leurs tensions internes et leurs ambiguïtés, ont en commun une même remise en question de l’héritage libéral – politique, juridique et culturel – des Lumières, qu’ils dénoncent – puis défont méthodiquement lorsqu’ils accèdent au pouvoir.
Contre l’équilibre des pouvoirs, ils privilégient sa concentration par la soumission du législatif à l’exécutif et l’affaiblissement de l’indépendance de la justice. Contre la reconnaissance de l’individu moderne et des droits que le libéralisme classique lui accorde comme imprescriptibles, ils préfèrent la remise en question de tous les combats des minorités et la valorisation du groupe (Nation, Race, Culture, Civilisation, Religion, Famille). Contre la laïcisation de la société et la séparation des Églises et de l’État, ils choisissent la réhabilitation de la religion comme élément identitaire.
En marge de la Conférence contre l’antisémitisme, la Knesset adoptait le 27 mars 2025 la première pièce de la réforme judiciaire de Netanyahou, renforçant le contrôle de l’exécutif sur la nomination des juges. Une coïncidence qui résume l’essentiel : ce que ces forces politiques partagent par-delà leurs désaccords et leurs hypocrisies, c’est la défiance commune envers les contre-pouvoirs, l’indépendance de la justice et l’héritage libéral des Lumières — qu’elles défont méthodiquement dès qu’elles accèdent au pouvoir.
Notes
(1) Accessoirement, l’homme est le fils d’un fonctionnaire nazi installé à Madrid. Il n’est toutefois pas connu pour avoir lui-même émis de propos antisémites.
(2) Par surcroît, pied de nez obscène, que signale le politologue Jean-Yves Camus, Strache, lors de la visite du Mémorial de la Shoah, Yad Vashem, « au lieu d’utiliser la kippa qui est proposée à l’entrée du mémorial, il a revêtu la casquette de la corporation d’étudiants à laquelle il appartient, la Burschenschaft Vandalia. Les corporations étudiantes autrichiennes restent des bastions de l’idéologie pangermaniste et droitière » (Contre l’islam, l’extrême droite européenne avec Israël, art. cit.). « Strache, Biertonnen und das Heilige Land », Der Standard, 22 décembre 2010.
(3) Cité par Valérie Igounet, « Le Front national et le Rassemblement national face à l’antisémitisme », in Histoire politique de l’antisémitisme en France, Robert Laffont, 2024.
(4) Certains, toutefois, comme le PVV aux Pays-Bas ou ANO en République tchèque, nés au XXIe siècle et n’ayant pas la longue histoire ni les racines négationnistes, collaborationnistes ou néonazis de partis comme le Front national, Vlaams Belang ou FPÖ, semblent n’avoir jamais accordé à l’antisémitisme un rôle idéologique central. Seule une enquête approfondie permettrait d’y voir plus clair.
(5) Elle offre, le 15 janvier 2026, dans la foulée de l’enlèvement du président – et dictateur – du Venezuela Nicolás Maduro, sa médaille du prix Nobel à Donald Trump.