Le rapprochement entre le monde patronal et l’extrême droite rend encore plus illusoire la capacité des partenaires sociaux à faire émerger une culture du compromis

« Une partie des patrons n’hésitent pas à frayer avec le RN, qui nourrit à l’égard des syndicats une méfiance ayant de quoi les alerter »

Chronique

Françoise FressozEditorialiste au « Monde »

Le rapprochement entre le monde patronal et l’extrême droite rend encore plus illusoire la capacité des partenaires sociaux à faire émerger une culture du compromis, observe dans sa chronique Françoise Fressoz, éditorialiste au « Monde ».

Publié hier à 06h00, modifié à 09h05 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/04/21/une-partie-des-patrons-n-hesitent-pas-a-frayer-avec-le-rn-qui-nourrit-a-l-egard-des-syndicats-une-mefiance-ayant-de-quoi-les-alerter_6681956_3232.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20260421&lmd_link=lecturedujour-title&M_BT=53496897516380

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Toutes proportions gardées, la polémique développée autour des professions habilitées ou non à travailler le 1er-Mai ressemble à ce qui avait empoisonné la fin du quinquennat de François Hollande. Adopté le 17 février 2015 grâce à l’article 49.3 de la Constitution, le projet de loi pour la croissance et l’activité défendu par Emmanuel Macron, alors ministre de l’économie, se donnait, entre autres, pour ambition de déverrouiller l’économie française.

Les dispositions concernant la libéralisation du travail du dimanche avaient mis les syndicats et la gauche sens dessus dessous et obligé le président de la République à déminer le sujet, alors qu’une compétition à qui serait le plus libéral s’était engagée entre son premier ministre, Manuel Valls, et l’ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée récemment promu.

Ce rôle de démineur est aujourd’hui tenu, à propos du 1er-Mai, par Sébastien Lecornu. Le premier ministre est confronté à une compétition entre la droite sénatoriale et une partie du groupe Renaissance à l’Assemblée nationale, pilotée par Gabriel Attal, qui préfigure la bataille présidentielle de 2027 : au nom de la défense de la valeur travail et de celle du pouvoir d’achat, devenu la première préoccupation des Français, il s’agit de faire tomber un maximum de tabous quitte à prendre les syndicats de front.

Jordan Bardella, président du Rassemblement national, à son arrivée à un déjeuner avec les dirigeants du Medef, à Paris, le 20 avril 2026.
Jordan Bardella, président du Rassemblement national, à son arrivée à un déjeuner avec les dirigeants du Medef, à Paris, le 20 avril 2026.  DIMITAR DILKOFF/AFP

La proposition de loi que l’un et l’autre défendaient visait à étendre à un nombre assez substantiel de professions (commerces de bouche, mais aussi activités liées au spectacle) l’autorisation de travailler le 1er-Mai, moyennant le doublement de la rémunération des salariés volontaires. Ce projet a été unanimement dénoncé par les syndicats et les partis de gauche. Ces derniers l’ont interprété comme une attaque en règle contre un jour férié symbolique, résultat des luttes parfois meurtrières menées dans le passé en faveur de l’émancipation des travailleurs.

Leur colère a conduit Sébastien Lecornu à recadrer rapidement le débat après notamment une discussion avec le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure : seuls les salariés sous contrat avec des fleuristes et des boulangers indépendants pourront travailler le 1er-Mai s’ils se portent volontaires et sont rémunérés doublement. Le sort des autres est renvoyé à une négociation de branche dont on ignore la longueur et l’issue.

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Si l’histoire semble ainsi bégayer, c’est que rien de décisif ne s’est produit en onze ans quant aux difficiles relations entre le pouvoir politique et les partenaires sociaux. Les syndicats ne sont pas mécontents de voir Emmanuel Macron quitter l’Elysée en 2027, au terme d’un double mandat marqué par une incompréhension réciproque.

Le différend entre le président de la République et Laurent Berger, l’ancien secrétaire général de la CFDT, qui s’était fortement investi dans le projet de réforme de la retraite par points et s’est senti trahi lorsque l’exécutif a décidé de porter à 64 ans l’âge de départ à la retraite, en résume toute l’intensité. D’un côté un pouvoir politique accusé d’être trop vertical et de méconnaître la réalité du terrain. De l’autre, des syndicats davantage enclins à promettre des lendemains qui chantent qu’à tirer les enseignements d’une réalité intangible : le nombre d’actifs ne cesse de diminuer en raison du vieillissement de la population et du faible taux d’emploi des jeunes et des seniors, contribuant à fragiliser un modèle social de plus en plus financé par l’emprunt.

De cette incompréhension réciproque qui a débouché sur un douloureux 49.3, le 16 mars 2023, Emmanuel Macron ne s’est jamais réellement remis. A contrario, les partenaires sociaux, qui auraient pu retrouver des couleurs à l’occasion du « conclave » sur les retraites ouvert par l’ancien premier ministre François Bayrou, début 2025, n’ont pas su saisir la main tendue pour tenter d’amender la réforme : deux syndicats, Force ouvrière puis la CGT, et une organisation patronale, l’U2P, ont pratiqué la politique de la chaise vide. La CFDT et le Medef, qui se sont le plus investis dans les discussions, ont dû finalement prendre acte de leur divergence à propos de la question de la pénibilité, grand sujet de combat pour le syndicat de Marylise Léon.

Emiettement

Dans leur livre Sauver la démocratie sociale (Calmann-Lévy, 220 pages, 19,50 euros), Gilbert Cette, Guy Groux et Richard Robert, particulièrement au fait de l’histoire sociale du pays, soulignent tout ce qui contribue à affaiblir, en France, le rôle des partenaires sociaux : leur émiettement, les règles contestables de leur représentativité, leur propension à faire de la politique plutôt qu’à développer leur propre champ d’intervention. Toutes les tentatives, menées par ceux qui, au gouvernement, ont, à un moment donné, rêvé de leur donner davantage de pouvoir pour développer la culture du compromis, apaiser les relations sociales et favoriser les réformes, en ont été pour leurs frais. Ce fut notamment le cas, à gauche, de Jacques Delors (1969) et de Michel Rocard (1991), à droite, de Gérard Larcher, (2007) qui ne peuvent se targuer que de maigres avancées.

Un élément plus récent complique encore la donne : Jordan Bardella, le président du Rassemblement national (RN), a été reçu à déjeuner, lundi 20 avril, par les dirigeants du Medef. Cette invitation suit un dîner, le 7 avril, entre Marine Le Pen et un groupe de grands patrons parmi lesquels Bernard Arnault (LVMH), Patrick Pouyanné (TotalEnergies), ainsi que ceux d’Accor, d’Engie, de Renault, de Capgemini, ou encore Cyrille Bolloré. Cela ne veut pas dire que tout le patronat a cédé aux sirènes du RN, qui apparaît aujourd’hui comme le grand favori pour l’élection présidentielle de 2027. Cela veut clairement dire, en revanche, qu’une digue a sauté, comme le notait, dimanche 19 avril, Marylise Léon, sur France Inter : au nom de la seule défense de ses intérêts économiques, une partie du monde patronal n’hésite pas à frayer avec un parti qui fait de la préférence nationale le pilier de sa politique et qui nourrit à l’égard des syndicats une méfiance ayant de quoi les alerter.

Difficile, dans ce contexte d’imaginer, comme certains candidats en font le vœu, que la démocratie sociale puisse venir à la rescousse d’une démocratie politique elle-même en grande difficulté. C’est tout le système représentatif qui apparaît aujourd’hui sous pression.

 Déjeuner de Jordan Bardella avec le Medef : entre le RN et le grand patronat, des rendez-vous de plus en plus courants, au bénéfice de chacun

Françoise Fressoz (Editorialiste au « Monde »)

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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