723 millions d’euros de fraude détectés par l’Assurance Maladie en 2025, un nouveau record
Quentin Haroche
Les professionnels de santé libéraux restent les principaux responsables de cette fraude sociale.
Le 3 avril dernier, un homme de 25 ans a été arrêté, mis en examen et incarcéré à Paris pour « exercice illégal de la médecine, escroquerie, faux et usage de faux ». Son tort : s’être fait passer pendant un an sur Internet pour un médecin afin de vendre des faux arrêts maladie. L’aigrefin avait réussi à récolter plus d’un million d’euros. Une affaire qui illustre les sommes importantes qui sont en jeu lorsqu’il est question de fraude sociale.
Ce jeudi, l’Assurance Maladie a ainsi publié le bilan annuel de sa politique de lutte contre la fraude et les chiffres sont impressionnants : en 2025, la CNAM a réussi à détecter 723 millions d’euros de fraude, un record, dont 286 millions d’euros avant même que la fraude ne se soit concrétisée et que l’Assurance Maladie n’ait versé l’argent. C’est bien plus que les 550 millions d’euros sur lesquels la CNAM tablait et c’est surtout plus de trois fois supérieur au montant de fraude détectée en 2021.
Si cette hausse est sans doute en partie due à une augmentation des malversations, la CNAM préfère voir le bon côté des choses et l’attribue au renforcement de la lutte contre la fraude sociale ces dernières années. Ce sont ainsi désormais 1 700 agents, spécialement formés, qui sont pleinement investis dans cette mission. La CNAM y voit également l’effet de différentes mesures destinées à mieux détecter les fraudes et les rendre plus difficiles, comme la mise en place d’un nouveau certificat CERFA sécurisé pour les arrêts de travail ou encore le développement des ordonnances numériques et sécurisées.
Les centres de santé champions de la fraude
Dans le détail, 53,5 % des actes de fraude sont commis par des assurés, 28 % par des professionnels de santé libéraux et 17,5 % par des établissements de santé. En revanche, si l’on s’intéresse aux montants détournés, ce sont les professionnels de santé libéraux qui sont les premiers coupables : ils ont tenté de détourner 73,5 % du montant de la fraude stoppée par la CNAM en 2025, contre 16 % pour les assurés et 10,5 % pour les établissements de santé.
La fraude perpétrée par les assurés stoppée par la CNAM a atteint 115 millions d’euros en 2025, en hausse de 5,5 % sur un an. La fraude aux arrêts de travail, qui fait régulièrement la une de l’actualité et sur laquelle le gouvernement alerte fréquemment, en constitue une part importante : 49 millions d’euros de fraude aux arrêts maladie ont été repérés par l’Assurance Maladie en 2025 (+ 17 % sur un an), dont 34 millions d’euros correspondant à de faux arrêts de travail (+ 15 % sur un an). La CNAM revendique avoir identifié 9 700 dossiers frauduleux en 2025 (+ 16 % sur un an), qui ont conduit au prononcé de 6 500 pénalités financières pour un montant total de 25 millions d’euros.
S’agissant de la fraude commise par les professionnels de santé, les centres de santé en sont les principaux responsables. Ils ont tenté de détourner 138 millions d’euros en 2025 (+ 235 % sur un an), dont 69 millions d’euros pour lesquels la fraude a pu être stoppée avant tout versement par l’Assurance maladie. Signe des montants considérables brassés par ces centres de santé, la justice a récemment indiqué avoir démantelé un réseau frauduleux de centre de santé qui avait facturé pour plus de 58 millions d’euros d’actes fictifs à l’Assurance Maladie. La CNAM revendique le déconventionnement de 74 centres de santé ces trois dernières années.
9 000 pénalités financières prononcées contre des fraudeurs
Derrière les centres de santé, les audioprothésistes ont détourné 86 millions d’euros, en baisse de 25 % sur un an. La CNAM se félicite de cette diminution, due selon elle à l’effet dissuasif du renforcement des contrôles sur les demandes de conventionnement mais surtout à l’obligation faite aux audioprothésistes, depuis le 1er janvier 2025, de facturer avec la Carte vitale pour pouvoir bénéficier du tiers payant.
Les transporteurs médicaux, également régulièrement dans le viseur des autorités, complètent le podium, avec un montant détecté de 62 millions d’euros, en hausse de 50 % sur un an, avec une répartition égale entre les transporteurs sanitaires à proprement dit et les taxis conventionnés. Ici, la malversation consiste essentiellement à facturer des trajets fictifs ou à déclarer un nombre de kilomètres parcourus trop élevé. Derrière, les infirmières cumulent 60 millions d’euros de fraude et les médecins 44 millions.
La CNAM indique enfin avoir mené 22 000 poursuites pénales, ordinales, conventionnelles et financières contre les auteurs de ces fraudes, en hausse de 10 % sur un an. Ces procédures ont permis de prononcer 9 000 pénalités financières (+ 28 % sur un an) pour un montant total de 54 millions d’euros. 90 % des fraudeurs sanctionnés étaient des assurés, punis par des amendes de 3 800 euros en moyenne.
« Les schémas de fraude auxquels est confrontée l’Assurance Maladie évoluent continument : réseaux mieux organisés, mécanismes plus sophistiqués, acteurs parfois extérieurs au monde de la santé » conclut la CNAM. « Ce constat, partagé avec les services d’enquête de gendarmerie ou de police, appelle à une vigilance et une adaptation permanentes des méthodes d’actions ». A ce titre, l’Assurance Maladie appelle de ses vœux l’adoption du projet de loi de lutte contre la fraude sociale, actuellement examiné par le Parlement et qui doit renforcer ses moyens pour stopper encore davantage de détournement de fonds dans les années à venir.
« On est face à des réseaux qui se sont professionnalisés » : comment la Cnam traque les fraudeurs
Sanctions financières accrues, déconventionnements rapides, intelligence artificielle, mise en place de pôles d’enquêteurs judiciaires… Ces dernières années, l’Assurance maladie a été contrainte de renforcer son arsenal pour lutter contre des fraudes « de plus en plus sophistiquées » et « organisées ».
Fin mars, sept personnes, âgées de 23 à 57 ans, ont été mises en examen pour une fraude à l’Assurance maladie estimée à 58 millions d’euros. Cette fraude a impliqué 18 centres de santé – en particulier dentaires – sur l’ensemble du territoire. « Une escroquerie exceptionnelle par son ampleur », commentait auprès de l’AFP Fabien Badinier, le directeur du contrôle et de la lutte contre les fraudes à l’Assurance maladie.
Ces centres de santé s’étaient mis à facturer massivement des « actes fictifs » peu après leur reprise par un nouvel exploitant, fin 2024. Les patients dont les données étaient usurpées bénéficiaient de la C2S, permettant aux fraudeurs de bénéficier du tiers-payant intégral. Les contrôles ont confirmé que les patients ne s’y étaient jamais rendus et n’avaient jamais bénéficié des soins dentaires facturés.
C’est l’Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI) qui a permis de démanteler ce réseau, en lien avec le Pôle interrégional d’enquêteurs judiciaires de l’Assurance maladie. Ce service de la gendarmerie nationale a été particulièrement mobilisé en 2025 contre les « centres de santé frauduleux ». D’après un bilan présenté par la Cnam ce jeudi 16 avril, 138 millions d’euros de fraudes ont été détectées et stoppées l’an dernier dans ce champ.
« C’est le sujet le plus prégnant », a reconnu Marc Scholler, directeur délégué de l’audit, des finances et de la lutte contre les fraudes à la Cnam, lors d’un point presse.
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Sur ces 138 millions d’euros, près de 69 millions de préjudice ont pu être évités, soit près de la moitié stoppée avant paiement, souligne l’Assurance maladie, qui note que ses actions ont démontré leur efficacité. L’Assurance maladie a notamment déployé des task forces nationales pour « traiter les fraudes à l’échelle d’une organisation ». Cela implique des contrôles simultanés de l’ensemble des centres d’un même réseau.
Des escrocs basés à l’étranger
« L’année 2025 a aussi confirmé une évolution très nette des modes opératoires », avec des « schémas extrêmement agressifs reposant sur des facturations massives d’actes sur des périodes très courtes, avec des préjudices importants et des montages un peu particuliers réalisés par des organisations très structurées, souvent extérieures au monde de la santé et qui changent profondément la nature de la fraude », a soulevé Marc Scholler, insistant sur la coopération avec les services d’enquête « devenue essentielle ».
Entre 2021 et 2024, « on avait plutôt des centres de santé où il y avait une offre de soins réelle, mais des surfacturations ou des facturations fictives ». En 2025, « on a plutôt vu des réseaux d’escrocs qui allaient sur du 100 % fictif et qui ‘jouaient sur la vitesse’, à l’image de braqueurs de banque […] qui intègrent dans leur stratégie le temps de réaction de la puissance publique », a abondé le général José-Manuel Montull, commandant de l’OCLTI.
« Ces réseaux se sont professionnalisés, ce qui a généré une augmentation des préjudices […] Ils utilisent des modes opératoires similaires à ceux de la criminalité organisée », a poursuivi le commandant de l’OCLTI, qui ne traite que « les dossiers les plus complexes ».
Certains escrocs rachètent des centres de santé en difficulté, notamment « associatifs », et « vont le plus rapidement possible générer des demandes de remboursement fictives » en utilisant des données de patients piratées trouvées sur le darkweb. Pour « sortir l’argent détourné », « des prestataires de service vous offrent des sociétés éphémères […] [et] des blanchisseurs à Dubaï vous proposent de transformer votre argent en cryptomonnaie », explique le général.
Ces escrocs, « qui sont les cerveaux de la fraude », sont, eux aussi, souvent « installés à l’étranger, notamment dans des pays non coopératifs ». Ils bénéficient dans certains cas de la complicité de professionnels de santé, par exemple de médecins généralistes qui reçoivent des « valises d’espèces en contrepartie d’ordonnances fictives », rapporte le général José-Manuel Montull.
60 super-enquêteurs pour démanteler ces réseaux
L’Office central de lutte contre le travail illégal compte une quarantaine de membres mais s’appuie également sur des cellules de lutte contre le travail illégal et les fraudes (Celtif) présentes dans 42 départements. L’OCLTI coopère directement avec l’Assurance maladie via les enquêteurs judiciaires déployés par cette dernière. « On gagne énormément de temps », loue le général.
Depuis un an, l’Assurance maladie mobilise ces 60 enquêteurs judiciaires regroupés au sein des 6 Pôles interrégionaux d’enquêteurs judiciaires (PIEJ). Ces PIEJ sont un des leviers de l’arsenal de l’Assurance maladie pour lutter contre des « fraudes de plus en plus sophistiquées », a souligné le directeur général de la Cnam, Thomas Fatôme. « Il y a moins de fraudes opportunistes, et plus de fraudes organisées », a confirmé Marc Scholler.
Ces enquêteurs sont dotés d’une compétence nationale et de pouvoirs de police judiciaire. Ils sont habilités à mener des auditions libres et à rédiger des procès-verbaux. « Ils permettent ainsi d’adapter les méthodes d’investigation à l’évolution croissante des fraudes et d’accélérer le traitement judiciaire des dossiers en collaborant étroitement avec les forces de l’ordre et les autorités judiciaires compétentes », note la Caisse.
En quelques mois, ces pôles ont permis de détecter et de stopper près de 20 millions d’euros de fraudes, à travers 300 dossiers contrôlés et finalisés fin 2025. Par exemple, « plusieurs fraudes en bande organisée impliquant des sociétés de taxis conventionnés, en connivence avec des médecins libéraux, ont été détectées par les PIEJ », indique la Cnam.
L’Assurance maladie dispose par ailleurs de 1 700 agents dédiés, spécialement formés à la lutte contre les fraudes : data-scientists, juristes, praticiens conseils… Elle a également amélioré ses outils d’analyse et de détection. « Des outils utilisant l’intelligence artificielle sont en cours d’expérimentation », indique-t-elle. Leur but : « repérer des facturations d’aides auditives suspicieuses » ou « des incompatibilités sur des actes facturés ».
Stratégie de prévention
Au-delà de cet arsenal, l’Assurance maladie mise toujours sur sa stratégie de prévention des fraudes. Celle-ci a permis d’éviter 286 millions d’euros de fraudes en 2025 selon la Cnam. Cette dernière souligne par exemple l’impact du déploiement du Cerfa sécurisé, obligatoire depuis septembre 2025, et de la « montée en puissance » du téléservice e-AAT sur les faux arrêts maladie. La Caisse a pu détecter et stopper 34 millions d’euros de préjudice en lien avec les faux arrêts maladie (+15 % par rapport à 2024).
Le dispositif d’information par mail des assurés, mis en place en septembre dernier, a, en outre, « déjà permis de faire remonter près de 2 000 signalements d’assurés », a indiqué Thomas Fatôme, précisant que « près de 400 enquêtes sont en cours ». Selon le DG de la Cnam, « 150 000 euros de préjudice a pu être évité » grâce à ce dispositif, voué à évoluer. Un impératif, alors que se développent des entreprises dites « coquilles vides », dont le but est de détourner des indemnités journalières, en usurpant l’identité d’assurés, qui en ignorent bien souvent l’existence.
S’agissant de la fraude aux audioprothèses, la Caisse a détecté et stoppé 86 millions d’euros en 2025, en baisse de 25 % par rapport à 2024. Les trois quarts de ces fraudes ont pu être évitées. Cela grâce à « de nombreux contrôles lancés en 2024 » et à « des mesures de sécurisation des facturations mises en place ». Depuis le 1er janvier 2025, la facturation avec la carte Vitale est obligatoire pour les audioprothésistes pour permettre la pratique du tiers payant.
Dans le domaine des médicaments, les pharmaciens ont signalé près de 10 000 ordonnances suspectes, dont les trois quarts se sont révélées frauduleuses, via le téléservice Asafo-pharma.
Une hausse des suites contentieuses
L’Assurance maladie continue par ailleurs de « sanctionner pour dissuader ». Plus de 22 000 suites contentieuses ont été engagées en 2025 (+10 % par rapport à 2024). 54 millions d’euros de pénalités financières ont été notifiées (90 % des pénalités concernant les assurés, principalement pour faux arrêts maladie). 314 procédures ordinales ont été enclenchées, et 109 procédures conventionnelles. Plus de 70 professionnels de santé et 23 centres de santé ont ainsi été déconventionnés en 2025.
Le projet de loi contre les fraudes prévoit la possibilité de « cumuler les pénalités financières et les déconventionnements ». Ce texte, adopté à l’Assemblée nationale et qui doit désormais être étudié par la commission mixte paritaire, est très attendu par la Caisse. Il permettra de « sécuriser davantage notre système de santé et de doter les acteurs de terrain d’outils juridiques à la hauteur des enjeux », estime l’Assurance maladie.
Plusieurs avancées sont mises en avant : la facilitation des échanges d’informations avec les complémentaires santé, le renforcement du contrôle des transports de patients (géolocalisation des véhicules) ou encore le renforcement des sanctions applicables.
Auteur de l’article
Cheffe de rubrique Rencontres
Faux arrêts-maladie : un homme mis en examen pour avoir vendu plus de 44 000 certificats sur Internet
Les investigations ont établi que « des arrêts de travail étaient générés systématiquement par la plateforme, pour la somme de 21 euros », selon le parquet de Paris. L’homme de 25 ans a été mis en examen au début d’avril à Paris, notamment pour exercice illégal de la médecine.
Le Monde avec AFP
Publié le 15 avril 2026 à 13h28, modifié hier à 20h01 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/04/15/faux-arrets-maladie-un-homme-mis-en-examen-pour-avoir-vendu-plus-de-44-000-certificats-sur-internet_6680276_3224.html

Son escroquerie lui aurait permis d’empocher plus de 1 million d’euros. Un homme soupçonné d’avoir vendu sur Internet plus de 44 000 faux arrêts-maladie a été mis en examen au début d’avril à Paris, notamment pour exercice illégal de la médecine. Il a été placé en détention provisoire, a appris l’Agence France-Presse (AFP), mercredi 15 avril, auprès du parquet.
L’homme, âgé de 25 ans, selon Le Parisien qui a révélé l’affaire, a été « localisé aux environs de Nantes » et interpellé le 31 mars, puis mis en examen le 3 avril, précise le parquet. « Il a été placé en détention provisoire », déclare-t-on de même source,Le Parisien évoquant une incarcération à Fleury-Mérogis (Essonne).
Le suspect est poursuivi pour sept chefs d’accusation, dont « exercice illégal de la médecine au moyen d’un réseau de télécommunication à destination d’un public indéterminé », « escroquerie en bande organisée », « faux », « association de malfaiteurs » et « blanchiment ».
Un arrêt de travail pour 21 euros
« La section santé publique du parquet de Paris avait reçu des signalements de différents parquets portant sur des arrêts-maladie obtenus par l’intermédiaire d’un site Internet, au nom d’un médecin [se révélant] fictif », précise le ministère public.
En août 2025, le parquet de Paris a confié l’enquête à la brigade de lutte contre la cybercriminalité de la direction de la police judiciaire. Les investigations ont établi que « des arrêts de travail étaient générés systématiquement par la plateforme, pour la somme de 21 euros », selon le parquet. « Le produit infractionnel est estimé à plus de 1 million d’euros, pour plus de 44 000 faux arrêts-maladie vendus », ajoute-t-il.
Le suspect est également poursuivi pour « collecte de données à caractère personnel par un moyen frauduleux, déloyal ou illicite » et « mise à disposition par un service de communication en ligne d’un instrument ayant pour but de faciliter la fraude sociale ». Il encourt jusqu’à dix ans d’emprisonnement et 1 million d’euros d’amende.
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Le Monde avec AFP