BILLET DE BLOG 13 AVRIL 2026
Lobbyiste écologiste
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Les PFAS ne mobilisent pas un seul lobby, mais une coalition économique large. En analysant les données du registre de la HATVP, 66 acteurs apparaissent actifs ces dernières années : chimie, aéronautique, cosmétique, textile, électronique, distribution. Une cartographie qui éclaire les rapports de force derrière la régulation des « polluants éternels ».
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Les PFAS reviennent dans l’actualité politique française. Et, une nouvelle fois, la séquence éclaire la force des rapports de pouvoir qui entourent ce dossier devenu central en matière de santé publique et de régulation environnementale.
La cellule investigation de Radio France et notamment la journaliste Marie Dupin, révèle que l’entrée en vigueur de la redevance sur les rejets de PFAS, pourtant votée par le Parlement, a été repoussée au 1er septembre 2026 par Matignon. Ce décalage réduirait d’au moins 15 millions d’euros les recettes attendues pour financer la dépollution de l’eau. La mesure concernée est issue de la loi portée par le député Nicolas Thierry, adoptée à l’unanimité par le Parlement.
Au-delà du seul arbitrage gouvernemental, cet épisode rappelle une réalité plus structurelle : le dossier PFAS fait désormais l’objet d’une mobilisation intense et durable des représentants d’intérêts. En effet, l’analyse des données disponibles sur le registre de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), permet d’identifier au moins 66 acteurs s’étant mobilisés autour du sujet ces dernières années et révèle la « structure de l’influence » qui s’est activée autour de ce sujet ces dernières années.
Un lobby diffus, transversal et multisectoriel
Premier enseignement : les PFAS ne concernent pas un secteur isolé, mais une multiplicité d’industries. On retrouve des acteurs de la chimie, de l’agro-industrie, du textile, de la cosmétique, de la pharmacie, de l’électronique, de l’aéronautique, du traitement des déchets, de l’emballage, de la distribution, de l’eau ou encore des matériaux.
Cette dispersion sectorielle change profondément la nature du rapport de force. Sur d’autres dossiers, les pouvoirs publics font face à un secteur économique identifiable : tabac, pesticides, plastiques, automobile. Sur les PFAS, la coalition potentielle est bien plus large, car ces substances ont été intégrées à des milliers d’usages industriels et commerciaux. Autrement dit : plus une molécule est omniprésente dans l’économie, plus les relais d’influence susceptibles de défendre son maintien sont nombreux.

Le noyau dur : chimie et intrants industriels
Sans surprise, le premier cercle des acteurs mobilisés est constitué des entreprises et fédérations directement concernées par la production ou l’utilisation intensive de composés fluorés. Parmi eux figurent notamment France Chimie, BASF, Corteva, Unifa ou Phyteis.
Leurs intérêts sont multiples : éviter des interdictions générales, obtenir des exemptions sectorielles, défendre des calendriers de transition plus longs, limiter la portée des obligations de dépollution ou contenir les mécanismes financiers fondés sur le principe pollueur-payeur. Le débat public porte souvent sur l’interdiction des PFAS dans certains produits du quotidien. Mais, du point de vue économique, l’enjeu est plus vaste : il concerne les coûts futurs de substitution, de traitement des rejets, de contentieux sanitaires et de responsabilité environnementale.
Des secteurs techniques également très présents
La cartographie fait également apparaître des secteurs moins visibles médiatiquement, mais fortement concernés. L’aéronautique et l’industrie mécanique, avec Airbus, le GIFAS ou la Fédération des industries mécaniques, apparaissent mobilisés. Les PFAS sont utilisés dans de nombreuses applications techniques pour leurs propriétés de résistance thermique, chimique ou mécanique.
Même logique du côté de l’électronique, avec la FIEEC, Honeywell ou Gimélec. Certains composants, circuits, mousses techniques ou procédés industriels restent historiquement liés à ces substances.
Les fédérations du textile et du sport apparaissent également dans les déclarations, en raison des usages liés à l’imperméabilisation, aux traitements anti-taches ou à certaines performances techniques.
Le secteur cosmétique n’est pas absent non plus, avec la FEBEA, alors que plusieurs enquêtes européennes ont documenté la présence de PFAS dans certains produits de maquillage ou soins.
Quand les organisations transversales s’en mêlent
Autre signal important : la présence d’organisations patronales ou interprofessionnelles plus générales. France Industrie, le Medef, certaines fédérations du commerce ou de la distribution figurent parmi les structures ayant travaillé le sujet. Cela signifie que les PFAS ne sont plus perçus comme une question technique réservée à quelques industriels spécialisés. Le dossier est devenu un enjeu de compétitivité, de normes, de coûts de conformité et d’organisation des chaînes d’approvisionnement.
En face, des associations moins nombreuses mais structurantes
La cartographie montre aussi la présence d’associations et ONG comme Générations Futures, UFC-Que Choisir ou Notre Affaire à Tous. Leur rôle a été déterminant pour faire sortir les PFAS du cercle des experts. Sans ce travail d’alerte, de contentieux, d’enquête et de médiatisation, le sujet serait probablement resté cantonné aux agences sanitaires et aux débats techniques.
Le rapport de force reste cependant asymétrique. D’un côté, des acteurs économiques nombreux, professionnalisés, dotés de moyens juridiques, techniques et relationnels importants. De l’autre, un nombre plus restreint d’associations, dont les ressources demeurent limitées malgré une forte capacité d’expertise. Cette asymétrie n’implique pas automatiquement la victoire d’un camp. Mais elle structure les conditions du débat.
Ce que le registre HATVP montre… et ce qu’il ne montre pas
Les 66 acteurs identifiés proviennent des déclarations effectuées sur le registre de la HATVP. Il s’agit donc uniquement de la partie visible du lobbying institutionnel. Le registre permet de documenter des démarches directes : rendez-vous, échanges, interventions auprès des décideurs publics. Mais il laisse hors champ une large part des stratégies d’influence contemporaines : les campagnes de communication visant à déplacer le débat public, les productions d’études sectorielles commandées à des cabinets, les tribunes ou prises de parole indirectes, les relais via des fédérations écrans ou coalitions ad hoc…
Autrement dit, ce que l’on observe dans le registre est utile, mais incomplet. Il renseigne sur l’existence d’une mobilisation. Il ne permet pas d’en mesurer pleinement l’intensité ni les canaux réels.
Une bataille emblématique de notre époque réglementaire
Le dossier PFAS dépasse désormais la seule question chimique. Il concentre plusieurs tensions majeures de notre époque : comment arbitrer entre santé publique et intérêts économiques ; comment traiter l’héritage toxique de décennies d’industrialisation ; comment appliquer réellement le principe pollueur-payeur ; comment réguler des substances disséminées dans des chaînes de valeur mondialisées ; comment préserver la décision publique face à des coalitions d’intérêts multiples.
C’est ce qui explique que chaque décret, chaque report, chaque exemption ou chaque calendrier devienne un enjeu politique. La cartographie des acteurs mobilisés montre une chose simple : sur les PFAS, il n’existe pas un lobby unique, mais un écosystème d’influence vaste, structuré et multiforme. Et c’est précisément ce qui rend la régulation si difficile.
Jordan Allouche