16 avril 2026 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=4mT_28dWY_P3RFBGnSHNPdL9oFlTB928C5Sk38MwZ-rtXt9ZzQ8L6wmer2CUa9SSsZG00X4DMWW5diyFL9I
Agence de sécurité sanitaire : une nomination et un profil qui posent question
Par Jade Lindgaard
À la tête de l’Anses, le gouvernement veut nommer Élisabeth Claverie de Saint-Martin, actuelle PDG du Cirad, spécialisé en agronomie. Après plus d’un an d’attaques répétées de la droite contre l’agence, le profil de cette haute fonctionnaire suscite des inquiétudes.
Quel·le capitaine pour diriger le navire de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), en ces temps de tempête ? Un·e scientifique de la santé, avec une expertise médicale reconnue, ou une haute fonctionnaire, diplomate et familière du monde agricole ?
Le gouvernement a tranché la question etpropose à la direction générale de l’Anses l’actuelle PDG du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), Élisabeth Claverie de Saint-Martin.
Elle a répondu mercredi 15 avril aux questions des parlementaires, dont l’avis est un passage obligé dans le processus de nomination – l’Anses est un établissement public administratif placé sous la tutelle de quatre ministères : santé, écologie, agriculture et travail. Les commissions des affaires sociales de l’Assemblée et du Sénat ont ensuite approuvé sa candidature.

Élisabeth Claverie de Saint-Martin, candidate au poste de directrice générale de l’Anses, lors de son audition par la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, le 15 avril 2026. © Photo Eric Tschaen / REA
Mais après plus d’un an d’attaques répétées de la droite et de l’extrême droite contre une agence notamment chargée d’autoriser ou de refuser la mise sur le marché des pesticides, le profil de cette haute cadre de la fonction publique suscite quelques inquiétudes.
« Je suis haute fonctionnaire et j’y tiens »
Dans un courrier détaillé, un chercheur en biologie et membre d’un comité d’expert·es de l’Anses a alerté les parlementaires sur le risque de soumission aux demandes ministérielles que présentait cette nomination. À la fois du fait de son appartenance à l’administration, mais aussi quant à la solidité de ses connaissances médicales face au lobbying des géants de la chimie. Joint par Mediapart, il a demandé que son nom ne soit pas cité.
« L’Anses n’est pas une autorité administrative indépendante, mais un établissement public administratif de l’État, ce qui entraîne juridiquement une plus grande sensibilité de ses décisions au pouvoir politique », détaille l’auteur de la missive. Le précédent directeur de l’Anses était médecin, avant de devenir directeur général de la santé puis responsable d’une agence régionale de santé. Ses prédécesseurs étaient médecins, chercheurs, spécialistes de santé publique ou des risques industriels.
À la veille de son audition, Élisabeth Claverie de Saint-Martin a vivement rejeté ces critiques auprès de Mediapart : « Je suis une vraie scientifique ! Ou alors on dit que l’économie n’est pas une science. Les sciences humaines et sociales sont absolument essentielles quand on fait de l’évaluation des risques. »
Quant à son pedigree de normalienne et d’énarque, celle qui fut enseignante d’économie et de statistiques avant de prendre la tête d’une direction au ministère de l’Europe et des affaires étrangères en 2016 se défend en ces termes : « Je suis haute fonctionnaire et j’y tiens, j’ai choisi de servir l’État. Ma carrière est très linéaire : je n’ai pas fait de cabinet ministériel, pas travaillé dans le privé. »
Elle assure qu’à ses yeux, « la liberté scientifique ne se négocie pas » et que l’Anses « est un outil démocratique », d’où elle pense pouvoir « faire avancer » les choses. Par exemple sur l’épineux dossier des PFAS, ces polluants dits éternels, avec des réglementations qui divergent entre pays européens, et pour lequel elle souhaite œuvrer à une harmonisation des méthodes d’évaluation.
Excuses à la télévision
À son crédit, elle cite sa gestion d’un dossier rocambolesque : la découverte en Martinique de produits phytosanitaires secrètement enfouis depuis des années sous des terrains du Cirad. « J’ai travaillé quatre ans sur ce dossier, j’ai pris le risque de créer un site pour y publier des informations sur tout ce qui a été trouvé, explique-t-elle. Les opérations d’excavation ont été réussies et j’ai eu le courage d’aller présenter mes excuses à la télévision. » Elle ajoute : « C’est ma méthode. Quand je peux faire avancer les choses, je prends le dossier. »
Lors de son audition devant les député·es, elle a défendu sa « bonne connaissance des sujets » de l’Anses et son engagement personnel dans l’approche « one health », selon laquelle les santés humaine, animale, végétale et des écosystèmes sont liées. Le Cirad et l’Anses ont coorganisé un colloquesur le sujet début avril.
Membre du conseil d’administration de l’Anses depuis 2010, au titre de l’association Robin des Bois, Jacky Bonnemains considère qu’Élisabeth Claverie de Saint-Martin a « un profil nouveau, assez déroutant, de diplomate très attachée au pouvoir d’État ». Il redoute qu’elle ait« peut-être du mal à acquérir l’indépendance nécessaire au poste, face à des ministres qui interviennent et sont plus autoritaires qu’avant ».
À l’inverse, pour la référente de la section CFDT à l’Anses Nathalie Thiriet, le parcours de la candidate « n’est pas une menace ». « Ça peut même être, estime-t-elle, un atout supplémentaire : lui donner une vision avec un peu plus de recul qu’un scientifique expert du domaine. » Selon elle, « quelqu’un ayant moins la tête dans le guidon de l’expertise sanitaire permettra peut-être d’expliquer autrement ce que fait l’Anses ».
Matignon n’a pas répondu aux questions de Mediapart sur les raisons de ce choix. Élisabeth Claverie de Saint-Martin dit avoir été incitée à candidater par « deux ministères qui ne s’entendent pas ». « On m’a dit : “Tu aurais le bon profil” », assure-t-elle.
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En 2025, le précédent directeur général de l’Anses, Benoît Vallet, s’était publiquement opposé à la création d’un « conseil d’orientation pour la protection des cultures », qui aurait défini une liste de pesticides à prioriser dans le processus d’autorisation que gère aujourd’hui l’agence. Cette proposition figurait dans une version initiale de la loi Duplomb, avant d’être abandonnée. Ces dernières années, des tensions sont régulièrement apparues entre l’Anses et le ministère de l’agriculture (sur le S-métolachlore, qui pollue des nappes phréatiques, sur la phosphine, les nouvelles techniques génomiques, etc.).
Élisabeth Claverie de Saint-Martin peut, elle, afficher une bonne relation avec Annie Genevard, ministre de l’agriculture. En décembre 2025, en pleine crise de la dermatose bovine, c’est au Cirad que le gouvernement avait confié une « analyse de risques complémentaire » sur l’immunité vaccinale. Un choix qui avait fait tiquer à l’Anses, dont c’est la spécialité.
Dialoguer avec les entreprises et les faire reculer est intéressant.
Élisabeth Claverie de Saint-Martin
Entrée en 2018 au Cirad, dont elle a pris la présidence en 2021, la haute fonctionnaire est bien connectée à un monde agricole qui est aussi celui de l’agro-industrie. Le centre fait office d’appui technique pour de nombreuses productions : cacao, café, maïs, canne à sucre, bananes… mais aussi huile de palme, une des cultures les plus critiquées pour son impact sur les écosystèmes et les petites cultures vivrières.
Début 2025, les Soulèvements de la Terre et Extinction Rebellion avaient dénoncé les liens du Cirad avec Socfin, une holding dont Vincent Bolloré est un actionnaire minoritaire, et qui produit de l’huile de palme. Des enquêtes journalistiques et d’ONG ont révélé des violences sexuelles et du harcèlement contre des femmes travaillant sur des plantations au Libéria, au Ghana, en Sierra Leone et au Cameroun.
Le Cirad est en outre coactionnaire de la société PalmElit, spécialisée dans les semences de palmiers à huile, une SAS dont l’autre détenteur est une filiale du groupe Avril, présidé par Arnaud Rousseau, actuel président du syndicat pro-pesticides FNSEA.À lire aussiSurexposition au cadmium : l’Anses pousse à revoir les pratiques agricoles
En tant que PDG du Cirad, Élisabeth Claverie de Saint-Martin a hérité d’une situation qu’elle n’a pas créée. Mais elle arrive à l’Anses avec dans ses bagages une culture professionnelle très particulière, très liée à la production agricole.
Elle préfère insister sur sa défense de l’agroécologie ou la solidarité internationale, qui est aussi une marque de fabrique du Cirad. Mais elle dit « revendiquer » la culture du dialogue avec les industriels, citant l’exemple de Michelin dans la production du caoutchouc, car « dialoguer avec eux et les faire reculer est intéressant ».
« S’il y a un risque qu’elle penche plus du côté du monde agricole que de celui de la santé, les agents sauront trouver les arguments au regard des missions et valeurs de l’Anses », assure Nathalie Thiriet, de la CFDT Anses. Cette dernière rappelle que « la direction générale endosse la responsabilité pénale des autorisations de mise sur le marché des produits phytosanitaires ». Et avertit : « Faire des faux-semblants en matière de santé publique et environnementale, chez nous, ce n’est pas possible. »