Jancovici avec le « Shifr Project) esquisse un plan pour décarboner la France.

Jean-Marc Jancovici : « La hausse des prix à la pompe n’est qu’un apéritif par rapport à ce qui pourrait advenir si la décarbonation n’est pas gérée »

Le président du centre de réflexion The Shift Project, qui publie son Plan robuste pour l’économie française, estime que les citoyens ne perçoivent pas encore suffisamment les bénéfices qu’ils pourraient tirer d’une sortie des énergies fossiles. 

Propos recueillis par  et Publié hier à 06h00, modifié hier à 09h00

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Jean-Marc Jancovici, à Paris, le 7 novembre 2025.
Jean-Marc Jancovici, à Paris, le 7 novembre 2025.  OLIVIER CORSAN/« LE PARISIEN »/MAXPPP

Alors que le monde est frappé par une crise énergétique majeure provoquée par la guerre au Moyen-Orient, le groupe de réflexion The Shift Project publie, mardi 14 avril, le premier volet de son Plan robuste pour l’économie française sur les conditions permettant de mener à bien la décarbonation dans un contexte d’incertitudes. Le fruit d’un travail mené depuis plus d’un an et qui vise à inscrire les enjeux énergie et climat au cœur de la campagne présidentielle de 2027. Pour l’ingénieur Jean-Marc Jancovici, qui préside le think tank, la crise actuelle pourrait constituer une occasion de rappeler à quel point il est urgent d’organiser la sortie des énergies fossiles.

Pourquoi avoir qualifié vos nouveaux travaux de « plan robuste » pour l’économie ?

On confond souvent la résilience et la robustesse. La résilience est la capacité à se relever après avoir pris une claque qui vous a fait mal, alors que la robustesse consiste à ne pas avoir mal quand on en prend une. Aujourd’hui, la claque, ce sont les produits pétroliers qui deviennent moins disponibles. Si l’on se met dans une situation dans laquelle nous en avons moins besoin, alors nous serons plus robustes.

Etre moins dépendants des combustibles fossiles induit deux bénéfices. D’abord, on contribue moins au changement climatique, et c’est souvent ce qu’on a gardé en tête comme premier argument pour se décarboner. Mais cela nous protège aussi un peu mieux du risque de pénurie. Si la décarbonation continue d’être subie plutôt que gérée, le niveau de désorganisation de la société sera majeur, de même que la casse sociale. Les gens n’ont pas idée. La hausse des prix à la pompe est un apéritif en comparaison de ce qui pourrait advenir.

Concrètement, qu’apporte de nouveau ce plan ?

Il ne permet pas de parer à toutes les incertitudes, mais il quantifie mieux les efforts à faire et regarde davantage de domaines, tels que l’approvisionnement en cuivre ou la question des emplois. Il met en avant 20 chantiers essentiels pour que la décarbonation se passe à ce que nous considérons être la bonne vitesse, c’est-à-dire avoir des émissions domestiques qui baissent de 5 % par an. Il s’agit, par exemple, de rénover les habitations, de généraliser la voiture électrique sobre ou de transformer nos systèmes d’élevage.

C’était déjà l’objectif du précédent plan… Pourquoi y arriverait-on mieux aujourd’hui ?

Je vais vous décevoir, mais on ne dit pas dans ce rapport pourquoi on va y arriver maintenant. En revanche, nous disons ce qu’il faut impérativement faire pour réussir. Et en démocratie, on ne peut y arriver que si on rassemble une majorité qui en a envie.

La préoccupation environnementale reste importante, mais rares sont ceux qui sont prêts à totalement se sacrifier pour la collectivité, et c’est normal. A partir du moment où l’on dit qu’on va décarboner, il faut que les gens y trouvent un bénéfice personnel qui peut être une meilleure santé, retrouver foi en l’avenir, avoir une perspective d’emploi… Il faut un discours global qui fasse qu’une fraction importante de la population considère comme légitime d’interdire le gaz dans les constructions neuves ou d’avoir des pistes cyclables et moins de stationnements pour les voitures.

L’argument de la souveraineté et de l’indépendance, mis en avant par la crise énergétique actuelle, peut-il mobiliser davantage que le climat ?

Nous avions conscience que notre plan ne serait jamais mis en œuvre par temps calme. Il s’apparente plutôt à un plan d’évacuation en cas d’incendie, mais sur lequel il faut avoir travaillé avant la crise pour qu’il soit exploitable quand le gros temps se lève. Sortir ces propositions des tiroirs devient alors utile. Le gouvernement du premier ministre, Sébastien Lecornu, n’aurait jamais annoncé de manière accélérée des mesures d’électrification sans la crise actuelle.

Comment jugez-vous ces mesures ?

Elles vont dans la bonne direction, mais elles ne sont pas encore dans le bon ordre de grandeur. Le gouvernement n’aurait pas dû annoncer 100 000 voitures en leasing social mais plutôt 1 million !

Mais comment financer la transition ? Le rapport n’aborde pas cette question…

Si on commence à parler fiscalité et subventions, on sait que tout le monde va se focaliser dessus et oublier la partie physique, l’amont. On a plutôt tendance, au Shift, à ne pas commencer par ça. Mais il y a quand même des pistes. L’argent collecté par les échanges de quotas sur le marché carbone européen est, par exemple, du même ordre de grandeur que ce qu’il faut consacrer à la décarbonation de l’industrie. Dans beaucoup de cas, la solution consiste à trouver des solutions de financement qui permettent d’étaler le coût de l’investissement dans la durée.

Et puis il y a certaines personnes que vous n’avez pas besoin d’aider, mais que vous avez juste besoin de contraindre. Si je prends les acheteurs particuliers de voitures neuves, ce sont souvent des personnes âgées et plus aisées que la moyenne. Il faut simplement les obliger à passer à l’électrique.

Quelle place accordez-vous à la sobriété et aux changements de comportements dans vos propositions ?

La sobriété est essentielle. On ne peut, par exemple, pas avoir une aviation durable sans baisser le trafic. On a montré avec The Shift Project qu’il n’y aura jamais assez de carburant durable pour conserver le trafic actuel.

Pour chacun des 20 chantiers, il faut combiner sobriété et changement technologique. Il faut passer au fret routier électrique, mais aussi faire circuler moins de marchandises. Reste que le discours sur la sobriété est plus difficile à entendre si les gens n’en voient pas le bénéfice.

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Sur l’énergie, le plan préconise de déployer rapidement et fortement l’éolien et le solaire. Avez-vous changé d’avis sur les énergies renouvelables ?

Je n’ai pas changé d’avis sur plusieurs points. D’abord, c’était une erreur de vouloir remplacer le nucléaire par les renouvelables, et l’ancien président François Hollande [qui avait décidé de baisser la part du nucléaire] porte une partie de la responsabilité de la désorganisation énergétique du pays. Ensuite, un monde 100 % renouvelable ne correspond absolument pas au monde industriel dans lequel nous vivons, avec, par exemple, une voiture par ménage.

Etant donné la quantité d’électricité dont nous allons avoir besoin pour décarboner à la bonne vitesse, il faut utiliser tout ce que l’on peut trouver, nucléaire comme renouvelables, sous réserve d’arriver à gérer le problème de la pilotabilité des énergies intermittentes. Le point dur reste le stockage de l’électricité à l’échelle de quelques mois.

Comment financer les nouveaux réacteurs nucléaires, très onéreux ?

Les réacteurs sont devenus trop compliqués à construire et à faire fonctionner, donc trop chers. Depuis les années 1970, on a ajouté tellement de règles que les délais de construction se sont énormément allongés. Il y a une vraie question : est-ce que la population veut suffisamment de nucléaire et donc accepter des règles de simplification sur ce sujet aussi ?

De manière globale, quel impact la guerre au Moyen-Orient aura-t-elle sur la transition énergétique ?

Je pense que cela va accélérer une décrue de la consommation des énergies fossiles. Donald Trump rend un grand service à la transition énergétique, à son corps défendant !

Au-delà de cette crise, on a toujours dit, dans le monde du changement climatique, que le problème n’était pas les pénuries, mais la surabondance de combustibles fossiles sur Terre. C’est vrai si on regarde le volume global, mais cela cesse d’être le cas si l’on regarde la disponibilité régionale. Depuis 2007, l’Europe est en décrue subie d’approvisionnement en pétrole et en gaz. La seule région du monde où la production pétrolière augmente aujourd’hui, c’est l’Amérique du Nord.

Même si le monde décidait de ne plus s’occuper du réchauffement, à l’avenir il y aura de moins en moins de gaz et de pétrole à consommer en Europe.

Si vous étiez aux manettes, quelle mesure, y compris impopulaire, prendriez-vous immédiatement ?

Il n’y a pas de mesure prioritaire : tous les chantiers sont nécessaires, mais aucun n’est suffisant. C’est comme si on se demandait ce qui est prioritaire dans le corps : les poumons, le cœur ou le cerveau ?

Pour approfondir  (1 article)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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