Santé mentale en prison : « Le sécuritaire prime sur la place du soin »
Alors que la surpopulation carcérale atteint des records, une vague de souffrance psychique submerge les prisons françaises. Un psychiatre et une psychologue nantais alertent sur cet enjeu de droits humains et de santé publique.
14 avril 2026 à 07h00modifié à 14h41 https://9tcmw.r.sp1-brevo.net/mk/cl/f/sh/1t6Af4OiGsHKgOnVmwRrBgUBbrv8QX/0JYkP5mSu-dp

Laura Tabet est psychologue, David Sechter psychiatre. Tous deux interviennent au sein du centre pénitentiaire de Nantes, où ils font face à l’ampleur des troubles psychiatriques parmi les détenus. © Maylis Rolland
David Sechter est psychiatre, Laura Tabet psychologue. Tous deux travaillent pour le service médico-psychologique régional de Nantes. Ils dépendent de l’hôpital public de la ville mais exercent leurs missions dans un lieu bien particulier, éloigné des regards : le centre pénitentiaire de Nantes.
Le premier au sein de la maison d’arrêt, laquelle est au bord de l’implosion, avec 200 % d’occupation, soit quelque 1007 détenus au 1er janvier 2026 pour… 508 places. La seconde assure ses consultations au sein du centre de détention, où sont incarcérés les détenus condamnés à une peine supérieure à deux ans, ainsi que dans l’établissement pénitentiaire pour mineurs. Tous les deux, comme l’ensemble des soignants du service médico-psychologique régional, affrontent quasi quotidiennement une vague de souffrance psychique et de dégradation de la santé mentale qui submerge les prisons françaises.
Les soignants, médecins ou infirmiers et infirmières, animent dans les prisons des groupes thérapeutiques, y assurent des rendez-vous avec psychologues ou psychiatres, ou dans le cadre de soins et de prévention en addictologie. La tâche est d’ampleur. Dans l’environnement clos du milieu carcéral, rixes, crises clastiques (où le patient devient violent) ou suicidaires, consommation de stupéfiants et décompensations sont monnaie courante.

La maison d’arrêt de Nantes est au bord de l’implosion, avec 200 % d’occupation, soit quelque 1007 détenus au 1er janvier 2026 pour… 508 places.
© Maylis Rolland
« Le contexte anxiogène lié à la prison peut favoriser les décompensations, là où la personne aurait peut-être continué à être stable à l’extérieur, explique le psychiatre David Sechter. On peut aussi avoir du mal à délivrer un traitement car le patient craint d’être trop sédaté, là il a besoin de « rester sur ses gardes ». » Tant bien que mal, dans un contexte où les personnes sont d’une grande vulnérabilité, lui et ses collègues tentent de faire du soin une expérience positive.
Des troubles jusqu’à dix fois supérieurs en prison
Les patients nécessitant un accompagnement psy, et qui le souhaitent, sont reçus en consultation de trente minutes environ par le psychiatre dans son bureau, à raison d’une douzaine de personnes par jour. Troubles de la personnalité, maladies psychiatriques, troubles anxiodépressifs, addictions… Certains étaient déjà suivis avant et sont au fait de leur pathologie. « Mais pour d’autres, on découvre parfois un trouble non traité, ou bien des personnes qui se sont automédicamentées », précise le psychiatre.
Les soignants observent que l’immense majorité des détenus souffrent d’un ou plusieurs antécédents d’addictions. Quant aux troubles psychiatriques, ils sont quatre à dix fois supérieurs en prison que dans la population générale. Le nombre de détenus ayant été exposés, pendant l’enfance, à au moins un traumatisme (négligence ou abus) est énorme, selon l’étude « Santé mentale en population carcérale », publiée en février 2023. C’est le cas pour 98 % des hommes participants à l’étude et 99 % des femmes.

Les troubles psychiatriques sont quatre à dix fois supérieurs en prison que dans la population générale. Quasiment tous les détenus ont été exposés, pendant l’enfance, à au moins un traumatisme (négligence ou abus) : 98 % des hommes et 99 % des femmes.
© Maylis Rolland
Cette surprésence des psychotraumas nécessite un accompagnement de qualité, aussi dans la perspective de la sortie de prison, de la réinsertion, de la protection des personnes elles-mêmes et de la sécurité d’autrui. La même étude révèle qu’un tiers des hommes détenus et près de six femmes sur dix « sont considérés comme modérément à gravement malades » en matière psychique lors de leur libération, avec notamment un risque suicidaire important.
La surpopulation engendre trafics et violences
Mais aujourd’hui, les psychiatres, psychologues, infirmiers et infirmières du service médico-psychologique régional n’arrivent plus à suivre. D’autant que les services publics de santé « à l’extérieur », à commencer par l’hôpital public et ses services de psychiatrie, sont eux aussi exsangues. Le suivi des patients-détenus se révèle de plus en plus compliqué. « La surpopulation engendre trafics et violences. Or, cette violence du milieu peut aussi favoriser les troubles psychiatriques, note David Sechter. Sans compter le parcours chaotique des personnes et l’omniprésence de psychotraumas. C’est pourtant ces derniers qu’il faut absolument traiter. »

« La surpopulation engendre trafics et violences. Or, cette violence du milieu peut aussi favoriser les troubles psychiatriques, note le psychiatre David Sechter. Sans compter le parcours chaotique des personnes et l’omniprésence de psychotraumas. »
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Dans le contexte de surpopulation, « le fait d’avoir deux fois plus de patients espace évidemment les rendez-vous de suivi. À quel moment ne devient-on pas maltraitants nous-mêmes ? » s’interroge David Sechter. Quant aux groupes thérapeutiques, l’équipe de la maison d’arrêt de Nantes n’a plus le temps de les mettre en place.
On compte en France, au 1er janvier 2026, 86 229 détenus pour 63 613 places de prison : une surpopulation record, particulièrement alarmante dans les maisons d’arrêt (plus de 160 %) avec plus de deux détenus dans une cellule d’une place. Celle de Nantes peut parfois compter trois ou quatre détenus dans un même espace.
Cet établissement dispose d’un hôpital de jour permettant d’accueillir une vingtaine de patients dans une unité d’hébergement spécifique de la maison d’arrêt, pour une prise en charge soignante du lundi au vendredi. Les patients qui y sont suivis font face à une souffrance psychique aiguë, le but étant de permettre la stabilisation de la personne avant sa sortie. Ils restent en moyenne un mois et demi dans cet hébergement spécifique, plus sécurisant pour eux.
Davantage de consignes sécuritaires
La surpopulation en maison d’arrêt et la prévalence des troubles psychiques massifs rejaillissent sur le centre de détention, pour les détenus avec des peines de plus de deux ans, où travaille la psychologue Laura Tabet. Le centre de détention était jusqu’alors relativement épargné par la surpopulation, contrairement aux maisons d’arrêt. Le temps long de la peine, la plus grande liberté de mouvement à l’intérieur, l’emploi du temps rythmé, y permettaient jusqu’ici un suivi individualisé assez solide.
C’en est terminé. « Aujourd’hui, le turn-over des détenus commence ici aussi à nous poser problème. Avant, au centre de détention, il restait aux détenus au minimum trois années de peine à purger. Mais la surpopulation et le turn-over en maison d’arrêt sont tels que certains arrivent ici pour six mois, explique Laura Tabet. En prison, plus tu crées de turn-over, plus tu crées de la panique. Ce qui engendre davantage de consignes sécuritaires, et vient aggraver un environnement déjà anxiogène. Cela dégrade considérablement la santé mentale des personnes. »
Le centre compte 480 détenus. Normalement, entre ceux qui sortent après avoir purgé leur peine, et ceux qui y arrivent à la suite de leur condamnation, le renouvellement est d’un tiers par an. Désormais, la proportion de « nouveaux » atteint les deux tiers, témoigne la psychologue. Cette tentative de « désencombrement » de la maison d’arrêt a des conséquences sur le travail des soignants et la qualité des soins. « Des cellules solo ont été doublées. Les courtes peines sont inadaptées à la vie d’un centre de détention, ce qui crée davantage d’incidents, de bagarres, et donc plus de mesures sécuritaires », observe la psychologue.
« Normalement, le centre de détention est une sorte de village où les gens circulent, vont à l’atelier pour travailler, en promenade. Mais l’ambiance dégradée a davantage sectorisé et rigidifié les règles. Pour les longues peines, c’est très dur. Leurs besoins fondamentaux d’espace, de relative liberté, pour pouvoir tenir sur la durée, sont mis à mal. C’est un drame pour eux. Ils sont de plus en plus mal », énumère-t-elle. Signe d’une ambiance qui se tend, depuis le 1er mars, les surveillants du centre de détention nantais sont équipés de bombes lacrymogènes.
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« Des sorties sans aucune solution »
Là encore, les projets de réinsertion et l’accompagnement vers la sortie en pâtissent. « On n’a plus le temps de penser le soin, ni la réinsertion d’ailleurs. Les projets de sortie ne peuvent pas suivre. Notre équipe n’est pas pensée pour ce temps court, et on se retrouve avec des sorties sans aucune solution », déplore Laura Tabet.

« Des cellules solo ont été doublées. Les courtes peines sont inadaptées à la vie d’un centre de détention, ce qui crée davantage d’incidents, de bagarres, et donc plus de mesures sécuritaires », observe la psychologue Laura Tabet.
© Maylis Rolland
Les activités dont pouvaient bénéficier les détenus se réduisent comme peau de chagrin. « Avant, il y avait beaucoup d’ateliers d’artistes, de concerts à l’intérieur de la prison. On avait aussi un marathon, un tournoi de pétanque, de foot. Cela tend à disparaître, il n’y a plus de souplesse, de créativité. Tout ça est pourtant nécessaire à la réinsertion. Il ne faut pas oublier que ce qui répare le mieux, c’est le lien ! »
Les sorties collectives ont été réduites, voire ont quasiment disparu, sur décision du ministère de l’Intérieur. Ces activités, avec l’accès aux parloirs, sont pourtant considérées « comme facteur de protection de la santé mentale », rappelait l’étude « Santé mentale en population carcérale », qui relevait qu’un tiers des détenus hommes et plus de la moitié des femmes n’avaient pas accès, par exemple, aux activités sportives.
En tant que soignants en milieu carcéral, Laura Tabet et David Sechter, comme nombre de leurs collègues, sont là par choix, non par défaut. Ce qui ne les empêche pas de se demander : comment composer avec un milieu qui entasse sans considération, au mépris de la santé mentale des personnes ? Comment mettre en place un soin de qualité à effectif constant malgré des conditions de vie indignes et une surpopulation démentielle, qui sont autant de constats condamnés à de nombreuses reprises par la Cour européenne des droits humains (CEDH) ?
David Sechter est également membre de l’Association des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire, qui bataille pour défendre la qualité des espaces de soin en prison. « Il y a aussi un manque d’effectifs côté personnel pénitentiaire, un manque de moyens humains important, du personnel qui bouge beaucoup et donc ne connaît pas les détenus, et inversement, ce qui crée trop d’arbitraire, dit-il. On nous demande d’intervenir sur cette violence, mais elle est iatrogène, propre au système, et nous, soignants, on n’est pas là pour soigner le système, mais des gens. »
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« Le soin c’est à nous de définir comment on le fait ! »
Ce cercle vicieux – surpopulation, violences, mesures sécuritaires, dégradation des conditions de détention, aggravation des problématiques de santé mentale – ne semble pas préoccuper les politiques, qui continuent de prôner la mise en détention comme seule solution, sans trop s’intéresser au sujet, pourtant crucial, de la réinsertion une fois la peine effectuée. En témoigne le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, qui a évoqué en janvier 2026 un projet de « prisons hôpitaux », qui, pour l’Association des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire, serait « une nouvelle attaque au modèle intégratif français de soin aux personnes détenues défini par la réforme de 1994 ».

Ce cercle vicieux – surpopulation, violences, mesures sécuritaires, dégradation des conditions de détention, aggravation des problématiques de santé mentale – ne semble pas préoccuper les politiques, qui continuent de prôner la mise en détention comme seule solution.
© Maylis Rolland
« Aujourd’hui, le sécuritaire prime sur le programme de soin, dénonce David Sechter. La direction pénitentiaire en vient même à nous imposer parfois certains détenus pour l’hôpital de jour, alors même qu’ils vont venir perturber les autres, qui sont déjà en grande souffrance. On voit parfois des détenus qui ont encore les menottes aux poignets. Ce n’est pas ça faire du soin de qualité. Le soin c’est à nous, soignants, de définir ce que c’est et comment on le fait ! »
Pour autant, si les soignants de Nantes souhaiteraient réussir à débloquer quelques nouveaux postes pour les épauler, ils ne veulent pas en faire une priorité, au risque de normaliser une situation scandaleuse. « Le soin et les personnes à soigner sont mieux à l’extérieur », rappelle David Sechter. « C’est le principe même d’incarcérer de plus en plus qu’il faut traiter, analyse de son côté la psychologue Laura Tabet. Aujourd’hui c’est un pansement, mais il faut venir questionner les réponses sociétales et politiques qui sont uniquement répressives. Il faut se reposer la question : quelle est la fonction de l’incarcération ? La question de l’accompagnement doit se faire avant. C’est ça qui fait le lit du passage à l’acte. »
La situation actuelle des centres pénitentiaires français, que la CEDH qualifie d’« inhumaine et dégradante », devrait poser la question de l’attention accordée à la santé mentale des détenus et, plus largement, de l’intérêt de la détention tout court. Là se trouve sans doute le véritable débat de société à avoir.
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Auteurs / autrices
Elsa GambinJournaliste indépendante nantaise, j’écris principalement sur l’éducation, l’adolescence, le féminisme, les luttes sociales et la protection de l’enfance. On me lit sur Télérama, Le Média Social, Marie-Claire, Ouest-France, Basta!, Madmoizelle, la revue La Déferlante et des médias pour ados comme le magazine JULIE ou Décod’actu. J’interviens également en éducation aux médias (EMI) dans les établissements scolaires.