« La France a perdu la capacité à nourrir sa population »

Exporter du blé pour importer des pâtes : la réalité derrière la balance commerciale agricole de la France

ÉcologieAgro-industrie

La France va-t-elle bientôt importer plus de produits agroalimentaires qu’elle n’en exporte ? C’est la crainte du gouvernement, qui mise exclusivement sur la compétitivité des fermes, au détriment de la souveraineté alimentaire.

par  Sophie Chapelle

2 mars 2026 à 07h00, modifié à 21h52

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Une moissonneuse-batteuse en train de récolter du blé
Une moissonneuse-batteuse en train de récolter du blé en Eure-et-Loir, en juillet 2023. Si la France est bien exportatrice nette de céréales, leur production est largement dépendante d’engrais et de pesticides de synthèse importés. CC BY-SA 4.0 Kilyann Le Hen via Wikimedia commons

Une balance commerciale agricole et agroalimentaire négative. C’était la crainte de la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, pour l’année 2025. Concrètement, un solde négatif signifie que la France importe davantage de produits agricoles qu’elle n’en exporte. Ce n’est plus arrivé depuis 1978. Depuis des décennies, la France se targue d’être une puissance agricole exportatrice dont la vocation serait de « nourrir le monde », même si cela fragilise les systèmes productifs locaux de pays tiers.

Selon une note publiée le 6 février 2026 par Agreste, le service de statistiques du ministère de l’Agriculture, le solde français des échanges agroalimentaires en 2025 est finalement positif : avec un excédent d’environ 200 millions d’euros. La capacité d’exportation de produits agricoles de la France reste donc légèrement supérieure à son taux de dépendance aux importations. Toutefois, cet excédent agroalimentaire français atteint son « plus bas niveau depuis la fin des années 1970 », relativise Agreste. Comment expliquer la dégradation du bilan agricole ?

La grande distribution s’approvisionne hors de France

Ces derniers mois, la hausse des prix de produits importés – tels que le cacao et le café – s’est conjuguée à la baisse des exportations de vins et spiritueux français, freinées par les droits de douane imposés par les États-Unis et par la Chine.

La balance commerciale agricole française est en réalité largement tirée par l’industrie agroalimentaire, c’est-à-dire les produits transformés, à forte valeur ajoutée, au premier rang desquels se trouvent les vins et spiritueux (18 milliards d’euros), les produits d’épicerie (12 milliards d’euros) ou encore les produits laitiers (9 milliards d’euros). Les produits bruts exportés (blé, maïs) sont importants en termes de quantités, mais ils ne pèsent pas grand-chose en termes monétaires, puisqu’il s’agit de productions de masse, non transformées. © Terre de Liens

Mais, comme le relève le bureau d’études Basic« le déclin de la balance commerciale agroalimentaire française s’observe depuis au moins une décennie ». La dégradation du solde de la balance commerciale s’est accentuée ces trois dernières années, passant de 10,2 milliards en 2022 à 5 milliards en 2024, avant de chuter à 0,2 milliard (soit 200 millions) en 2025.

En cause, une baisse des volumes de boissons, de viandes et de produits laitiers produits en France. Si on met de côté les boissons, précise le Basic, « les entreprises françaises ont misé leur développement sur des produits transformés standardisés qui génèrent des marges relativement faibles et elles comptent sur les volumes pour créer de la valeur »

Or, l’industrie agroalimentaire importe en masse pour concevoir ces produits standardisés. Près de la moitié des produits laitiers (hors lait) utilisés dans l’industrie agroalimentaire en 2019 sont ainsi issus d’importationsrévèle une étude du Basic de 2023. 50 % seulement du poulet utilisé par l’industrie agroalimentaire est d’origine française, l’autre moitié étant importée, selon les données de l’interprofession de la volaille en 2023.

Les distributeurs ont aussi leur part de responsabilité. « Dans sa quête de prix plus bas, la grande distribution mise sur la concurrence internationale et s’approvisionne hors de France, déplore le Basic. Dans un pays qui s’enorgueillit de posséder 1 200 variétés de fromages, Leclerc commercialise désormais de l’emmental râpé premier prix fabriqué à partir de lait dont l’origine indiquée est “Europe”. »

Exporter du blé pour importer des pâtes

La balance commerciale agricole est actuellement la boussole du gouvernement pour suivre l’état de la souveraineté alimentaire. Mais est-ce un bon indicateur ? Précisons d’abord que la « souveraineté alimentaire » telle qu’elle est défendue par le gouvernement est aux antipodes de la définition d’origine du terme.

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Selon la Déclaration de Rome du mouvement paysan international Via Campesina de 1996, « la souveraineté alimentaire est le droit de chaque pays de maintenir et de développer sa propre capacité de produire son alimentation de base, en respectant la diversité culturelle et agricole. La souveraineté alimentaire est une condition préalable d’une véritable sécurité alimentaire. »

Qu’en est-il des étals en France ? Le rapport de Terre de liens publié en 2025, « Souveraineté alimentaire : un scandale made in France », compile des données éclairantes. Actuellement, un tiers des fruits adaptés à la zone climatique tempérée (pommes, poires, abricots, pêches…) sont importés. Ce ratio monte à 50 % si on intègre les agrumes et fruits tropicaux. Plus d’un tiers des tomates fraîches et transformées que nous consommons est importé du sud de l’Europe et du Maroc. Même constat pour les légumes : un tiers de ce qui est consommé n’est pas produit en France.

Parmi les filières les plus dépendantes aux importations figurent le blé dur (75 %), le soja (67 %) et les ovins/agneaux (63 %). © Terre de Liens

Les pâtes illustrent l’absurdité de la situation : avec les 250 000 hectares de blé dur cultivés chaque année en France, nous pourrions aisément produire 15 kg de pâtes par personne et par an, surpassant la consommation moyenne de 8,5 kg. Or, relève Terre de liens, le blé produit en France sur deux tiers de ces surfaces est exporté pour être transformé à l’étranger, puis importé sous forme d’aliments transformés. Résultat : la France importe trois quarts des pâtes et semoules qui nourrissent sa population.

Par ailleurs, si la France est bien exportatrice nette de céréales, leur production est largement dépendante d’engrais et de pesticides de synthèse importés. De même, les exportations de produits animaux (produits laitiers et viande) dépendent des importations massives de protéines végétales, soja en tête.

Compétitivité contre alimentation locale de qualité

Que retenir de ces données ? « La France a perdu la capacité à nourrir sa population, résume Terre de liens. La situation de l’agriculture française se résume en un triste palmarès : accro aux intrants importés pour produire en masse et tenir la cadence des exportations, la France ne cesse d’accroître ses importations pour remplir nos assiettes. Elles ont doublé en 20 ans », ajoute l’organisation.

De son côté, le gouvernement maintient une politique agricole centrée sur la compétitivité et l’agrandissement des fermes. Les déclarations d’Annie Genevard le 24 février, au Salon de l’agriculture, le confirment. Elle a affirmé que « les fermes françaises, globalement de taille intermédiaire, fondées sur un modèle familial, ne peuvent pas toujours tenir la cadence face à des exploitations roumaines, polonaises ou même allemandes, bien plus vastes »« Au titre de la compétitivité, ne faut-il pas se poser la question de la taille critique ? » a t-elle ajouté.

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Or, la concentration est déjà à l’œuvre depuis des dizaines d’années avec la disparition de 100 000 fermes en dix ans en France, sans gain décisif de compétitivité. Par ailleurs, cet agrandissement ne fait que compliquer la transmission des fermes qui deviennent souvent inaccessibles d’un point de vue financier. « C’est à l’échelle des territoires que la stratégie agricole de la France devra se réaliser », a conclu Annie Genevard. Des organisations comme Terre de liens partagent l’idée de redonner du pouvoir aux territoires, mais pointent les incohérences du gouvernement en la matière.

L’État a, en effet, opéré des coupes drastiques dans le financement des projets alimentaires territoriaux existants. Des équipes municipales comme à L’Houmeau, en Charente-Maritime, ou des collectifs citoyens comme à Cadenet, dans le Vaucluse, parviennent malgré tout à impulser des projets au service d’une alimentation locale de qualité.

*Ce qu’est vraiment la souveraineté alimentaire, au contraire de ce que prétend le gouvernement

Débats

Le gouvernement a annoncé inscrire l’objectif de souveraineté alimentaire dans la loi en réponse à la colère agricole. Mais ce terme, introduit en 1996 par le mouvement paysan Via Campesina, est complètement dévoyé par l’exécutif.

par  Sophie Chapelle

16 février 2024 à 06h00, modifié le 5 mars 2024 à 11h59 

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« Nous inscrirons très clairement l’objectif de souveraineté alimentaire dans la loi »a déclaré le Premier ministre Gabriel Attal, le 1er février pour répondre aux protestations agricoles. Avant d’ajouter : « Ce n’est pas une souveraineté retranchée sur elle-même, car je n’oublie pas que notre agriculture est un de nos principaux secteurs exportateurs avec les céréales, les vins, les spiritueux, les produits laitiers. »

Dans les mots de Gabriel Attal, la souveraineté alimentaire s’apparente à une arme de production et d’exportation. Plus récemment, Marc Fesneau, le ministre de l’Agriculture, a souligné la volonté de la France de « nourrir le continent africain ». Comprendre : la France est la sixième puissance exportatrice de produits agricoles et agroalimentaires au monde, et elle entend bien le rester. Et tant pis si cela déstructure les filières alimentaires locales dans ces pays.

Or, la « souveraineté alimentaire » telle qu’elle est défendue par le gouvernement est aux antipodes de la définition d’origine du terme.

1996 : « Le droit de développer sa capacité de produire son alimentation »

Cette notion a été introduite dans la sphère internationale par le mouvement paysan Via Campesina – qui regroupe aujourd’hui 182 organisations paysannes dans 81 pays – à l’occasion du Sommet mondial de l’alimentation à Rome en 1996. Dans de nombreux pays, en particulier en Afrique et en Amérique latine, les agricultures locales – et la survie des paysans et paysannes – sont alors menacées par les exportations subventionnées provenant des pays riches, qui profitent de la multiplication des accords de libre-échange. « La souveraineté alimentaire est le droit de chaque pays de maintenir et de développer sa propre capacité de produire son alimentation de base, en respectant la diversité culturelle et agricoleest-il écrit dans la Déclaration de Rome de la Via Campesina. Nous avons le droit de produire notre propre alimentation sur notre propre territoire. La souveraineté alimentaire est une condition préalable d’une véritable sécurité alimentaire », poursuit le texte.

2018 : « Le droit à une nourriture saine et suffisante produite par des méthodes écologiques »

En septembre 2018, le Conseil des droits humains des Nations unies [1]adopte la Déclaration des Nations unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales (UNDROP).

Son article 15 précise : « Les paysans et les autres personnes travaillant dans les zones rurales ont le droit de définir leurs systèmes alimentaires et agricoles, droit reconnu par de nombreux États et régions comme le droit à la souveraineté alimentaire. Ceci inclut le droit de participer aux processus décisionnels concernant la politique alimentaire et agricole et le droit à une nourriture saine et suffisante produite par des méthodes écologiques et durables respectueuses de leur culture. »

La souveraineté alimentaire désigne donc le droit des populations à définir leur politique agricole et alimentaire, sans dumping vis-à-vis des pays tiers – c’est-à-dire sans pratique qui consiste à vendre sur les marchés extérieurs à des prix inférieurs au coût de production du pays exportateur. Quand des industries agroalimentaires exportent des poulets à bas prix, concurrençant les paysans locaux, ou quand une multinationale impose ses semences, créant une dépendance, elles portent atteinte à la souveraineté alimentaire.

Pour Morgan Ody, paysanne en Bretagne et coordinatrice générale de la Via Campesina, la souveraineté alimentaire suppose une rupture par rapport à l’organisation économique actuelle des marchés agricoles. « Nous soutenons la coopération internationale et la solidarité entre les peuples, précise-t-elle. Les accords de coopération bilatéraux ou birégionaux devraient avoir pour base les droits humains, conformément à l’UNDROP. Ils doivent permettre un véritable épanouissement agricole qui donne la priorité à la production alimentaire locale et à l’agriculture paysanne. »

2020 : réintroduire les néonicotinoïdes… au nom de la souveraineté alimentaire ?

Il faut revenir en mars 2020 pour que le gouvernement français mentionne ce concept. Nous sommes alors en pleine épidémie de Covid-19 et Emmanuel Macron estime alors que « déléguer notre alimentation est une folie ». La pénurie de certains aliments accompagne celle de masques, de médicaments ou d’oxygène médical. L’incapacité à les produire en France, voire même en Europe, remet au goût du jour la question de la souveraineté. Un mois plus tard, lors d’un discours, le Président précise son propos en indiquant sa volonté de « rebâtir une indépendance agricole (…) française et plus d’autonomie stratégique pour notre Europe ». Rapidement, les ambitions s’avèrent différentes de la Via Campesina : à l’été 2020, Julien Denormandie, alors ministre de l’Agriculture, reprend ce terme pour justifier la réintroduction des néonicotinoïdes, un insecticide très toxique, dans les champs de betteraves sucrières.

Comme le souligne Harold Levrel, professeur d’économie écologique à AgroParisTech dans une récente tribune« la souveraineté alimentaire est devenue, depuis la crise du Covid et la guerre en Ukraine, l’argument d’autorité permettant de poursuivre des pratiques qui génèrent des catastrophes écologiques et humaines majeures ».

La dépendance de la France aux importations est l’argument mis en avant : les trois quarts du blé dur consommé en France sont importés, plus d’un tiers des fruits tempérés (ceux que l’on peut cultiver en France), un quart des pommes de terre, ou de la viande de porc. « Mais ce que l’on passe sous silence, c’est que le taux d’auto-approvisionnement – soit le rapport entre la production et la consommation françaises – est de 148 % pour le blé dur, 113 % pour les pommes de terre, 82 % pour les fruits tempérés et 103 % pour le porc. » Ce qui signifie que la France est largement – ou quasiment – autonome sur ces produits.

La France importe donc beaucoup, mais exporte aussi énormément de produits agricoles. « Le problème de souveraineté alimentaire n’en est pas un. Le vrai problème, c’est qu’on exporte ce que l’on produit, y compris ce dont on a besoin. Cherchez l’erreur », observe le chercheur.

2024 : « Un concept dévoyé par les tenants du système productiviste »

Le Premier ministre promet donc d’inscrire l’objectif de souveraineté dans la loi, « avec les agriculteurs »« sur la base d’indicateurs clairs définis avec eux ». Dans les faits, la mention de la reconquête de la souveraineté alimentaire de la France figure déjà dans l’article L1 du Code rural. Reste à savoir comment elle sera définie. Les agriculteurs évoqueront-ils les besoins en eau pour produire les aliments ? La dépendance aux énergies fossiles générée par les intrants de synthèse (le gaz pour la fabrication d’engrais azotés par exemple), l’épuisement de la fertilité des sols lié à la monoculture intensive ou encore les effets du réchauffement climatique ? Des sols pollués aux pesticides et appauvris par la chimie de synthèse ne garantissent aucunement une future souveraineté alimentaire.

« Comment évoquer la souveraineté alimentaire sans parler des enjeux fonciers, de l’évolution du travail agricole (25 % des agriculteurs sont en passe de partir à la retraite), du gaspillage alimentaire – qui avoisine les 30 % tout de même – des besoins nutritionnels et des habitudes alimentaires de la population ? » égrène Harold Levrel.

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Alors que Gabriel Attal a annoncé établir un plan de souveraineté dans chaque filière d’ici le Salon de l’agriculture, des paysannes et paysans ouvrent leur ferme dans toute la France du 15 au 24 février autour du thème de la souveraineté alimentaire, « concept aujourd’hui largement récupéré et dévoyé par les tenants du système productiviste », accuse la Confédération paysanne.

Les organisateurs et organisatrices entendent porter « haut et fort la souveraineté alimentaire, dans sa définition basée sur la garantie du revenu paysan, la rupture avec le libre-échange, la protection et la répartition du foncier agricole, la démocratie alimentaire, la solidarité internationale et la transition agroécologique. »

Sophie Chapelle

Photo : La Via Campesina au Forum social mondial de Dakar en 2011/CC BY-SA 2.0 FAMSI.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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