« Des légumes, pas de bitume » : des terres agricoles menacées de bétonisation en Alsace

ÉcologieBétonisation

Un projet de zone d’activité économique menace des terrains agricoles dans le Haut-Rhin. Un collectif dénonce cette opération et ses impacts écologiques. Le conflit local s’inscrit dans une tendance nationale d’artificialisation des sols.

par  Agathe Di Lenardo

25 février 2026 à 07h00

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Un homme tient une pancarte "Non à la Zac Daweid, des légumes, pas de bitume!"
Eric Hueber, enseignant-chercheur, opposé à l’artificialisation de terres agricoles près de Guebwiller, dans le Haut-Rhin. ©Agathe Di Leonardo

Un soir de février, les élu·es sont accueilli·es par une haie d’honneur de manifestant·es. C’est l’air peu surpris, presque blasé, que la plupart des représentant·es avancent vers la porte du bâtiment de la communauté de communes de la région de Guebwiller, dans le Haut-Rhin, en Alsace. Certain·es esquissent un sourire gêné ou bredouillent un « bonjour » poli.

« Démocratie ! Démocratie ! », scande la trentaine de manifestant·es, la tête enfouie dans leur capuche pour braver la pluie. Le slogan a été improvisé quelques minutes avant l’arrivée du premier élu. Il faut bien innover, pour changer du classique « Des légumes, pas de bitume », inscrit sur les pancartes des membres d’Alternatives Daweid.

Un champs, une colline dans le fond de l'image.
Le terrain menacé. ©Agathe Di Leonardo

Depuis près de deux ans, ce collectif se réunit devant ce même bâtiment, peu avant que ne débute chaque conseil communautaire, qui se tient environ six fois par an. Il se mobilise contre la future zone d’aménagement concerté (ZAC) Daweid – d’après le lieu-dit où le projet devrait s’établir.

En 2019, la collectivité avait acquis près de 28 hectares, l’équivalent d’une quarantaine de terrains de football, de terres naturelles et agricoles, autrefois destinées à la culture intensive de maïs.

96 % d’avis défavorables

Objectif de l’opération : vendre ces parcelles à des entreprises, afin de transformer la zone en pôle industriel et ainsi étendre une zone d’activité déjà existante. L’intercommunalité de 40 000 habitant·es affiche un taux de chômage supérieur de 2 % à la moyenne départementale et la communauté de communes estime qu’environ 500 emplois seront créés. Même si, martèlent les opposant·es, il n’existe aucune garantie que ces emplois bénéficieront aux habitant·es.

« Les élus assurent qu’ils font jouer la démocratie, mais ils ne le font pas », soupire Eric Hueber, l’un des référents du collectif. L’enseignant-chercheur évoque les résultats de l’enquête publique, destinée à sonder les citoyen·nes sur le sujet. Malgré les 96 % d’avis défavorables sur cette extension de ZAC, sur un peu moins de 300 avis déposés, le commissaire enquêteur a émis, début 2026, un avis favorable au projet« La démocratie, ce sera le 15 mars ! », clame un élu en passant devant les manifestant·es, en référence aux élections municipales qui approchent. « Au moins, lui, il prend la peine de nous dire quelque chose », chuchote à sa voisine une des femmes présentes au rassemblement.

Des maraîchers recherchent des terres

« Des légumes, pas de bitume », « Terre fertile, projet stérile »… Les slogans lisibles sur les différentes pancartes évoquent le principal enjeu de ce conflit : l’artificialisation des terres agricoles. Quatre maraîchers en recherche de terres exploitables ont récemment contacté la communauté de commune, mais l’attribution des terres agricoles ne figure pas dans le champ de compétences de la collectivité.

Une quinzaine de personnes de nuit rassemblées devant l'entrée d'un bâtiment, avec des pancartes et des banderoles.
Rassemblement contre la ZAC Daweid, devant le bâtiment de la communauté de communes de la région de Guebwiller. ©Agathe Di Leonardo

Au-delà des questions d’installation des agriculteur·ices, la création de la ZAC Daweid suit une tendance nationale : à travers la France le béton continue de couler sur les terres agricoles. Selon le gouvernement, entre 2019 et 2022, 20 000 à 25 000 hectares ont été artificialisés chaque année, soit plus d’une cinquantaine de terrains de football par jour. Plus de la moitié de cette bétonisation concerne des terres agricoles. La loi Climat et résilience de 2021 impose pourtant un objectif de zéro artificialisation nette d’ici 2050. Mais elle a depuis été progressivement assouplie, notamment pour les zones d’activités économiques reconnues d’intérêt général, comme devrait l’être la ZAC Daweid alsacienne.

Destruction d’une zone humide

Les impacts de l’artificialisation des sols, en particulier des zones agricoles, sont largement documentés : menace sur la souveraineté agricole, imperméabilisation des sols, appauvrissement de la biodiversité… En plus de cela, les opposant·es à la ZAC de Guebwiller s’inquiètent de la destruction de la zone humide qui recouvre une partie du terrain. Ils et elles redoutent également de voir le paysage, dominé par le massif vosgien, se transformer.

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La communauté de commune estime avoir pris en compte ces impacts : dans la dernière version du projet, la surface artificialisée est passée de 28 à 20 hectares. La collectivité est également légalement obligée de mettre en place des mesures compensatoires, comme la création d’une nouvelle zone humide.

« On n’a pas à rougir, assure le maire divers gauche de Soultz et président de la collectivité, Marcello Rotolo. On fait de l’écologie, on a écouté certaines critiques. » Dans la salle du conseil, les élu·es, en fin de mandature, débattent une énième fois de la pertinence du projet.

« Beaucoup d’entreprises veulent s’installer ici, il nous faut du terrain pour les accueillir », poursuit Marcello Rotolo. « En fait, votre souci n’est qu’économique, et pas écologique », réplique Christian Facchin, du groupe d’opposition « Guebwiller, un avenir en commun », qui réunit des proches du PS et des écologistes. C’est l’un des trois élu·es à s’opposer au projet, sur une quarantaine au total qui siègent au conseil communautaire. Il semble avoir touché un point sensible : à ces mots, les membres du conseil, jusque-là plongé·es dans une ambiance calme et cordiale, s’agitent.

À l’extérieur, une fois les élu·es passé·es, les manifestant·es commencent à enrouler les banderoles. Hubert Martin, membre fondateur du collectif et référent local d’Alsace Nature, regrette qu’ils et elles soient moins nombreux·ses que les élu·es ce soir. Une pétition contre le projet a beau avoir récolté plus de 6000 signatures, dans les faits, les habitant·es se mobilisent relativement peu.

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La grande majorité des membres d’Alternatives Daweid sont des personnes membres de diverses associations environnementales. Pourtant, le collectif a tenté un travail de sensibilisation. « On a fait des ronds-points, sous le soleil, la pluie et les orages », rappelle Eric Hueber. « Tout le monde se dit pour l’environnement, mais, quand il faut agir, il n’y a plus personne », estime un autre militant écologiste.

Des alternatives existent

Des aménagements qui nécessitent l’artificialisation de terres agricoles, il y en a partout et régulièrement en France. Même si, comme ici, des oppositions d’associations ou d’agriculteur·ices existent, la plupart des projets se concrétisent sans grand bruit, parfois sans même que les habitant·es ne soient réellement au courant.

Des pancartes posées au sols sur lesquelles il est écrit "Non à la Zac Daweid, des légumes, pas de bitume!"
©Agathe Di Leonardo

Pourtant, des alternatives existent, appuient les opposants au projet alsacien. « Réfléchissons à une destination utile des terres ! propose au conseil Philippe Hecky, maire d’une commune d’un millier d’habitants, issu d’une liste citoyenne écologiste de gauche. Il y a des exemples ailleurs, avec des élus volontaires », ajoute-t-il. L’homme cite la création de fermes communales dans les Monts d’Or, dans le Rhône, ou encore la mise en place d’une ceinture maraîchère dans la métropole d’Amiens.

À Daweid, plusieurs étapes administratives sont encore prévues avant la possible sortie de terre de la ZAC. On attend notamment une décision préfectorale. Le militant Hubert Martin garde espoir, et compte sur les jeunes. Un père est venu ce jour-là avec ses enfants. Alors que l’énergie s’affaiblit et que les premier·es manifestant·es s’en vont, l’homme propose d’aller perturber le conseil communautaire en cours. La troupe s’y introduit, au rythme de leur slogan, avant d’être rapidement raccompagnée vers la sortie. « Pensez à demain, pensez à nos enfants ! » riposte une dernière fois le père de famille.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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