« Dix ans de travail rayés d’un coup de plume » : le fondateur de Santé publique France dénonce « le recentrage stratégique » de l’agence
Santé publique France s’inquiète du recentrage stratégique de l’agence prévu par le Gouvernement, et appelle à « préserver l’intégrité scientifique et opérationnelle des missions de prévention et de promotion de la santé ». Son fondateur, le Dr François Bourdillon s’indigne d’un revers pour la « démocratie sanitaire ».
Par Sandy Bonin
« Un recentrage stratégique a été décidé, avec deux évolutions principales » : « la gestion des stocks stratégiques et de la réserve sanitaire sera dorénavant sous l’autorité hiérarchique directe du ministre de la Santé » tandis que les « campagnes nationales de communication en santé publique » seront « transférées au ministère de la Santé et à la Caisse nationale d’assurance maladie », a annoncé le cabinet de Stéphanie Rist, vendredi 30 janvier, confirmant une information de France Inter.
Selon la radio publique, cette réforme a été décidée lors d’une réunion interministérielle, validée par le Premier ministre et annoncée jeudi aux personnels par la directrice générale de SpF, Caroline Semaille.
Lire aussi : Le ministère de la Santé décide d’un « recentrage stratégique » de Santé publique France
Il y a près d’un an, les ministres pilotant alors la santé, Catherine Vautrin et Yannick Neuder, avaient demandé à l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) un « état des lieux » des missions et des « moyens humains, financiers, techniques » de SpF, faisant naître des premières craintes sur le sort de l’agence. Ce rapport n’a pas été divulgué. Dans un communiqué, l’agence SpF demande la publication du rapport et la « communication publique des arguments qui ont fondé la décision » de restructuration.
SpF a été créée en 2014 pour doter la France, comme les États-Unis ou l’Angleterre, d’un établissement regroupant des missions de prévention et promotion de la santé, d’alertes et de surveillance et d’intervention. Elle est née de la fusion de l’Institut de veille sanitaire (InVS) l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes), l’Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Éprus) et Addictions, drogues, alcool info service (Adalis).
» Un revers pour la démocratie sanitaire «
« Avec ce qui est proposé, SpF redevient un institut de veille sanitaire : c’est désespérant… Dix ans de travail rayés d’un coup de plume, c’est un revers pour la démocratie sanitaire. Alors qu’en santé publique, les problèmes sont majeurs », a déploré le fondateur de l’agence, le Dr François Bourdillon.
« Replacer les campagnes de santé publique au ministère de la Santé donne vraiment l’impression d’une reprise en main, après tant d’années de construction, pas à pas, de la santé publique. Les campagnes ne seront plus pilotées par des professionnels de
santé publique. Or la santé publique s’est construite pas à pas après de nombreuses crises, notamment l’affaire du sang contaminé », expose celui qui a dirigé SPF de 2024 à 2019.
La prévention en santé n’est pas fondée sur de la simple « communication » et elle n’est pas un simple outil de diffusion de messages. Elle est un levier d’action construit à partir des meilleures connaissances au service d’objectifs de santé clairement établis, ajoute SpF dans un communiqué. « Le déplacement de ces missions vers un pilotage directement ministériel fait courir un risque de confusion des registres : entre expertise scientifique et décision, entre production de connaissances et arbitrage politique, entre communication en santé publique et communication institutionnelle », déplore l’agence de santé publique qui estime que l’efficacité de la prévention et de la promotion de la santé « repose précisément sur une distance méthodologique vis-à-vis des agendas politiques de court terme ».
Selon François Bourdillon, ce recentrage stratégique est le fruit de l’influence des lobbies. » En 2018, nous avions fait les repères de consommation d’alcool, extrêmement importants, qui ont servi à définir le risque de consommation d’alcool acceptable pour la population et à construire une politique de réduction des risques. C’est cela, je pense, qui déplaît terriblement. Et SpF s’est intéressée à l’imprégnation de la population par les pesticides : son expertise va forcément déboucher sur de la régulation dont certains agriculteurs, les industries chimiques, agroalimentaires, ne veulent pas entendre parler », relève-t-il.
»Dans de nombreux contextes internationaux, l’affaiblissement du rôle des agences scientifiques indépendantes a conduit » à (…) « une perte de confiance durable des citoyens dans la parole publique », a aussi prévenu la Société Française de Santé Publique qui estime que la France ne peut ignorer ces enseignements.
[avec AFP]
Auteur de l’article
Restructuration de Santé publique France : une grave remise en cause de l’indépendance de la santé publique
(Communiqué Hendrik Davi, député du groupe Écologiste et Social, membre du conseil d’administration de Santé publique France)
Émis par : Député Hendrik Davi
Hendrik Davi, député du groupe Écologiste et Social, membre du conseil d’administration de Santé publique France, dénonce la restructuration de cette agence annoncée jeudi par le Gouvernement, autant que la méthode et les risques que cela représente pour la santé publique :
Comme député et administrateur de Santé publique France, je dénonce avec la plus grande fermeté les décisions prises par le Gouvernement visant à démanteler cette agence.
Elles conduiraient à un transfert de près de 10 % de l’agence vers les ministères ou l’assurance maladie, ce qui constitue une remise en cause directe de sa raison d’être. Mais surtout, derrière des arguments technocratiques de « simplification » et de « cohérence », cette ingérence politique dans les campagnes de prévention affaiblira l’indépendance scientifique.
La santé publique deviendra une simple communication gouvernementale. Il existe un risque majeur de censure ou d’autocensure sur des campagnes pourtant essentielles (tabac, alcool, drogues, pollution, santé sexuelle). On se souvient de l’annulation de la campagne de prévention sur l’alcool sous la pression des lobbys par l’Etat, au moment de la coupe du monde de rugby. Qu’en serait-t-il demain sous un gouvernement d’extrême droite, climato- sceptique et antivax, comme aux Etats Unis ?
Enfin, cette restructuration s’opère dans une opacité totale. Le rapport de l’IGAS sur Santé publique France sur le sujet n’a toujours pas été transmis aux Parlementaires ni au public. Cette opacité est inacceptable et contraire aux exigences de transparence et de contrôle démocratique.
À l’heure où les crises sanitaires, environnementales et sociales se multiplient, affaiblir Santé publique France est une faute politique grave. La santé publique ne peut être subordonnée à des considérations de communication ou de convenance politique.
J’appelle le Gouvernement à suspendre immédiatement cette restructuration, à transmettre sans délai le rapport de l’IGAS au Parlement et à engager un débat démocratique transparent sur l’avenir de Santé publique France.
Hendrik Davi, Député de la 5ème circonscription des bouches du Rhône, Membre du CA de Santé publique France, Co-Chef de file pour le groupe Écologiste et Social sur le PLFSS 2026
Contact presse : pauline.tournier@clb-an.fr
« Inquiétudes face à un “recentrage stratégique” de Santé publique France par le gouvernement »
Date de publication : 2 février 2026 https://www.mediscoop.net/index.php?pageID=634f059b1a42e87e15efa14869e2c790&id_newsletter=23299&liste=0&site_origine=revue_mediscoop&nuid=44baf5968540a6248a8065e80f2f7273&midn=23299&from=newsletter
Temps de lecture: 3 min

Mattea Battaglia fait savoir dans Le Monde que Santé publique France (SPF) « s’apprête à être restructurée. Un «recentrage stratégique», selon les explications fournies, vendredi 30 janvier, par le cabinet de la ministre de la Santé, Stéphanie Rist ».
La journaliste retient que « deux évolutions se dessinent, tendant à ramener vers le ministère de la Santé des responsabilités jusqu’à présent du ressort de cette agence : la «gestion des stocks stratégiques et de la réserve sanitaire» d’une part, qui sera placée sous l’«autorité directe» du ministère ; la réalisation des campagnes nationales de communication en santé publique de l’autre, «transférée» au ministère ainsi qu’à la Caisse nationale d’assurance-maladie ».
Le ministère précise que pour le premier point, « l’enjeu est de gagner en réactivité et en efficacité dans la gestion des crises sanitaires ».
« Quant au second changement, il s’inscrit «dans le cadre d’une réforme plus large de la fonction communication [de] l’Etat» et vise à «offrir aux citoyens des messages plus clairs», «plus identifiables», «mieux coordonnés» », relève Mattea Battaglia.
La journaliste observe que « l’annonce a été officialisée par Caroline Semaille, la directrice générale, devant les personnels, jeudi, et la veille auprès des organisations syndicales. Elle a suscité «émotion», «colère» et «inquiétude», rapportent des participants ».
Un représentant du personnel réagit ainsi : « C’est vécu comme une remise en cause de notre travail, de toute notre expertise, alors que le fondement même de SPF est de séparer l’évaluation épidémiologique de la gestion politique ».
« On a le sentiment que l’agence va être démantelée, que les lobbys pourront verrouiller les campagnes, qu’on perd du temps à des réorganisations au lieu d’avancer pour améliorer la santé de tous, souligne une autre. Les inégalités sociales, la crise climatique et de la biodiversité, l’essor des zoonoses, le contexte global montrent pourtant qu’il n’y a pas de temps à perdre », poursuit-il.
Mattea Battaglia ajoute que « des conséquences en termes de ressources humaines sont aussi redoutées, sur fond de tensions persistantes sur le budget de l’Etat. Certains, parmi les acteurs du secteur, évoquent aussi, entre autres «éléments de contexte» qui les inquiètent, les «interférences» imputées à l’exécutif dans des campagnes de prévention des risques liés à l’alcool – l’annulation de campagnes en 2023, ou encore le désengagement de dernière minute, fin 2019, de la campagne du «Dry January» ».
La journaliste relève que « le cabinet de Stéphanie Rist souligne que le recentrage attendu concerne les «campagnes de communication grand public et non pas les fonctions plus générales de prévention et promotion de la santé». Pour ce qui est du calendrier, le cap est mis sur l’année 2027. Entre-temps, une mission flash, interinspections, est diligentée dès février-mars ».
La direction de SPF souligne que « ces changements ne remettent aucunement en cause l’importance des missions de l’agence ni l’engagement des équipes. Ils seront mis en œuvre de manière progressive, en veillant à assurer la continuité des missions et à accompagner les personnels ».
Mattea Battaglia observe toutefois : « Sans désamorcer les critiques qui commencent à se faire entendre. François Bourdillon, qui a mis sur pied et dirigé l’agence (jusqu’en 2019), est de ceux qui ont donné l’alerte ».
Il déclare que « SPF a été créée pour intégrer la connaissance de l’expertise au bénéfice de la prévention. Nous avons construit la communication sur des bases scientifiques. Même si l’agence est aujourd’hui dans le giron de d’Etat, son expertise est indépendante. En lui retirant la prévention, elle redevient un simple institut de veille sanitaire ».
Projet de restructuration de Santé Publique France : la colère des patients et des experts
Christophe Gattuso | 10 Février 2026 https://www.jim.fr/s/viewarticle/projet-restructuration-santé-publique-france-2026a100048h?ecd=wnl_all_260210_jim_daily-doctor_etid8094273&uac=368069PV&impID=8094273&sso=true
La restructuration de Santé publique France autour de la seule mission de veille épidémiologique est fortement critiquée. La reprise en main par le ministère de la Santé des campagnes de prévention est vécue par la communauté scientifique comme un recul pour la santé publique.
Recentrage stratégique
Dix ans après sa création, l’agence Santé publique France fera-t-elle les frais de la chasse aux économies et de la révision des politiques publiques en matière sanitaire ? Après la réforme programmée des agences régionales de santé, Santé publique France (SPF) est désormais dans le viseur de Sébastien Lecornu.
Vendredi 30 janvier, le gouvernement a annoncé un “recentrage stratégique” de l’agence début 2026, dans le cadre d’une démarche plus large de rationalisation de l’action publique et de maîtrise des dépenses de l’État.
Cette refonte a été présentée jeudi 29 janvier aux salariés de l’agence par sa directrice, la Dre Caroline Semaille, selon une information révélée par France Inter. Elle est vécue par la communauté scientifique comme un recul pour la santé publique.
La prévention revient aux mains des politiques
La Direction générale de la santé (DGS), placée sous l’autorité du ministère de la Santé, devrait récupérer le pilotage de la réserve sanitaire et de l’établissement pharmaceutique, en charge des stocks stratégiques de l’État, comme les masques ou certains médicaments sensibles. Les grandes campagnes nationales de prévention devraient désormais être pilotées directement par le ministère de la Santé et par l’Assurance-maladie. Ce qui réduirait l’autonomie de SPF en matière de prise de décision scientifique et d’intervention.
Avec ce recentrage, le gouvernement veut renforcer la coordination des politiques publiques de santé tout en évitant des doublons entre l’agence et les services ministériels. L’exécutif présente donc cette réforme comme une simplification administrative.
Son premier directeur craint le « démantèlement » de SPF
S’il se concrétise, ce projet marquerait un virage majeur pour Santé publique France et ses quelque 600 agents, dont le budget annuel est de près de 580 millions d’euros.
L’établissement public, sous tutelle du ministère de la Santé, avait été créé en 2016 et avait regroupé les compétences de l’INVS, l’INPES, l’EPRUS et du GIP Adalis (addiction, drogue, alcool info service).
Il lui a alors été donné pour missions de renforcer la surveillance épidémiologique, promouvoir la prévention, piloter des campagnes de santé publique et fournir à la puissance publique une expertise scientifique indépendante sur les risques sanitaires.
Le projet de restructuration de SPF entraîne une vague de réactions très critiques de la part de scientifiques, d’experts et d’organisations professionnelles et de patients, inquiets pour l’avenir des politiques de santé publique.
L’un des créateurs de l’agence, le Dr François Bourdillon, qu’il a dirigée depuis sa préfiguration en 2014 et jusqu’en 2019, redoute ni plus ni moins un « démantèlement » de SPF.
« Quand j’ai créé SPF, il s’agissait de faire ce qu’on appelle du marketing social, de s’appuyer sur la santé publique et de proposer des campagnes d’information pour protéger le public », a-t-il confié à Libération.
Les campagnes de prévention « Un mois sans tabac » ont été un réel succès, contribuant à réduire de 4 millions, en dix ans, le nombre de fumeurs en France, observe-t-il. Mais ce travail de promotion de santé n’a pas toujours été soutenu par les tutelles.
« Quand le Dry January a été lancé par des associations, le ministère était aux abonnés absents. Ce n’était jamais le bon moment, d’une coupe du monde de rugby à une énième protestation des lobbies vinicoles », déplore le Dr Bourdillon.
Patients et experts très critiques
Plusieurs associations sont également préoccupées par ce qu’ils vivent comme un oukaze du gouvernement. « Affaiblir Santé publique France, c’est fragiliser l’expertise sanitaire et la prévention », clame France Assos Santé.
L’association Aides redoute que le politique reprenne la main sur la communication scientifique, et qu’une fois l’expertise scientifique indépendante affaiblie, la prévention soit « soumise aux arbitrages politiques, aux lobbys et aux logiques de communication institutionnelle ».
La Fédération Addiction, qui représente des professionnels de l’addictologie, a également exprimé son profond désaccord. Elle appelle le gouvernement à suspendre ces réformes et à « engager un dialogue avec les acteurs de santé afin d’éviter un affaiblissement durable de l’expertise sanitaire dans notre pays. »
« Malgré les discours politiques, la prévention reste le parent pauvre de la santé publique en France, marquée par l’absence de financements pérennes et de stratégies de long terme », regrette Catherine Delorme, présidente de la Fédération Addiction.
De nombreux autres experts de santé publique ont également exprimé leur opposition au projet sur les réseaux sociaux. C’est le cas notamment du Pr Laurent Chambaud, ex-directeur de l’Ecole des Hautes études en santé publique (EHESP) de 2013 à 2022, qui déplore, sur LinkedIn la « nouvelle « vente par appartements » opérée par le gouvernement dans le domaine de la santé ».
« Après les annonces sur les ARS, le renoncement pour rendre obligatoire le Nutriscore, le non-accompagnement du Dry January… C’est Santé Publique France qui est maintenant dans la tourmente… On détricote allègrement ce qui a été mis en place depuis des dizaines d’années, sans projet assumé, sans vision. Et ainsi on fragilise l’expertise… », regrette le Pr Chambaud.
Vers une riposte des défenseurs de la santé publique ?
Dans un communiqué, la Société française de santé publique (SFSP) invite les autorités à « préserver l’intégrité scientifique et opérationnelle des missions de prévention et de promotion de la santé ».
« La prévention en santé n’est pas fondée sur de la simple communication, affirme la société savante. Elle est un levier d’action construit à partir des meilleures connaissances au service d’objectifs de santé clairement établis. »
PUBLICITÉ
Joint par Medscape édition française, le Dr Sylvain Gautier, vice-président de la SFSP, souligne qu’une réunion en visioconférence, organisée en soutien à SPF, a réuni plusieurs dizaines de professionnels de santé publique, universitaires, membres d’agences sanitaires… Les prémices d’une riposte ?
« Nous sommes nombreux à ne pas comprendre que l’on touche à Santé publique France dont les campagnes ont permis de changer des comportements et de réduire les dépenses de santé. Nous allons voir comment nous mobiliser pour faire entendre notre voix lorsque ce sujet sera débattu au parlement. »
Pour l’heure, ce projet de réforme ne fait l’objet d’aucun vecteur législatif. Mais déjà, des parlementaires se mobilisent pour défendre Santé publique France.
C’est le cas du député écologiste des bouches du Rhône Davi Hendrik: « C’est une hérésie de vouloir se priver de cette agence quand le tabac et l’alcool sont encore les deux premières causes de mortalité dans notre pays », analyse-t-il.
Le parlementaire tente d’obtenir copie d’un rapport de l’IGAS sur Santé publique France qui n’a jamais été rendu public, et sur lequel semble s’appuyer le gouvernement. La transmission lui a refusée par le ministère de la Santé, assure-t-il.
« Cette situation est inacceptable. Les rapports de l’IGAS doivent être rendus publics ou au moins communiqués au législateur, afin d’éclairer le débat démocratique. J’appelle le gouvernement à mettre fin à cette culture de l’opacité », conclut Hendrik Davi.
Réorganisation de Santé publique France : préserver l’intégrité scientifique et opérationnelle des missions de prévention et de promotion de la santé (Société Française de santé Publique).
(Communiqué Société Française de Santé Publique)
Émis par : SFSP
La décision, annoncée hier, de retirer à Santé publique France (SpF), Agence nationale de santé publique, plusieurs de ses missions pour les placer sous le contrôle direct du ministère de la Santé appelle notre expression publique, centrée sur les enjeux scientifiques, techniques et opérationnels de la santé publique.
Tout d’abord, nous déplorons la méthode mise en œuvre, qui mène à opérer des choix aussi structurants pour les politiques de santé sans communication des arguments qui viennent les fonder et en dehors de toute concertation avec les acteurs du monde de la santé publique.
Indépendamment des choix institutionnels, une question essentielle se pose : quelle place la décision publique en santé souhaite-t-elle accorder à l’expertise scientifique, dont les sciences humaines et sociales, et aux démarches de promotion de la santé fondées sur les données probantes ?
Santé publique France a construit, au fil des années, une compétence spécifique dans l’articulation entre production de connaissances, compréhension fine des déterminants sociaux et comportementaux de la santé, et conception d’actions de communication en marketing social intégrées aux stratégies de promotion de la santé.
Cette approche repose sur un principe fondamental : la prévention en santé n’est pas fondée sur de la simple « communication » et elle n’est pas un simple outil de diffusion de messages. Elle est un levier d’action construit à partir des meilleures connaissances au service d’objectifs de santé clairement établis.
La force de ces démarches tient précisément à leur ancrage scientifique :
- mobilisation de l’épidémiologie et, plus largement, de la santé publique ainsi que des sciences humaines et sociales (sociologie, psychologie, anthropologie, économie de la santé…) ;
- recours à des méthodes éprouvées d’analyse des comportements, de participation communautaire et d’évaluation ;
- capacité à résister aux logiques de simplification, d’injonction ou de communication purement descendante.
Le déplacement de ces missions vers un pilotage directement ministériel fait courir un risque de confusion des registres :
- entre expertise scientifique et décision,
- entre production de connaissances et arbitrage politique,
- entre communication en santé publique et communication institutionnelle.
Or, l’efficacité de la prévention et de la promotion de la santé repose précisément sur une distance méthodologique vis-à-vis des agendas politiques de court terme. Lorsque cette distance se réduit, le risque est réel de voir s’affaiblir :
- la qualité scientifique des choix opérés,
- la crédibilité des messages auprès des populations,
- la capacité à s’appuyer sur des données parfois dérangeantes, mais nécessaires à l’action.
Dans de nombreux contextes internationaux, l’affaiblissement du rôle des agences scientifiques indépendantes a conduit à une reconfiguration des processus de décision en santé, à une mise en concurrence des savoirs avec des convictions, et à une perte de confiance durable des citoyens dans la parole publique. La France ne peut ignorer ces enseignements.
C’est pourquoi il apparaît indispensable que le débat soit d’abord posé sur le champ des missions : leur contenu, leur cohérence, leur niveau d’exigence scientifique et leur contribution effective à la santé des populations. Avant toute justification institutionnelle ou gestionnaire, il convient de rappeler que la santé publique est d’abord un champ de pratiques fondées sur une pluralité d’expertises parmi lesquelles les données scientifiques occupent une place centrale, et non un simple instrument de pilotage politique.
Dans l’immédiat, il nous semble essentiel de réaffirmer un principe simple mais fondamental : affaiblir l’autonomie scientifique des missions de santé publique, c’est fragiliser la qualité même de l’action publique en santé.
Pour toutes ces raisons, nous demandons au gouvernement :
- la publication du rapport de la « Mission Flash » conduite par l’IGAS en 2025 sur Santé publique France ;
- la communication publique des arguments qui ont fondé la décision annoncée hier ;
- l’ouverture d’une concertation sur les choix institutionnels à opérer pour renforcer l’action en prévention et promotion de la santé, sur la base des enseignements de la littérature scientifique et de l’expérience, en France et à l’international.
Pr Anne Vuillemin, Présidente
Dr Sylvain Gautier, Vice-Président : 06 87 59 90 46
François Berdougo, Délégué général : 06 07 01 81 42
Les administrateurs de Santé publique France expriment leur vive inquiétude face aux menaces de démantèlement de l’agence
(Communiqué)
Émis par : SFSP, CMG, France Assos Santé, UNAF, FNATH, France Nature Environnement
À la suite des annonces gouvernementales relatives à une redistribution des missions de Santé publique France, le Conseil d’administration s’est réuni en séance exceptionnelle afin d’examiner les orientations présentées.
Au cours des échanges, plusieurs administrateurs ont exprimé leur circonspection face à des perspectives de transfert et une fragmentation des missions et fonctions essentielles de santé publique, sans que les objectifs poursuivis, les fondements de ces décisions et leurs conséquences n’aient été explicités.
Les administrateurs signataires* rappellent que la cohérence, la stabilité et l’indépendance de l’expertise en santé constituent des conditions indispensables à l’efficacité des politiques et des campagnes de prévention, de la veille pour répondre aux crises sanitaires. Affaiblir ou fragmenter l’outil national de surveillance de la santé des populations et de prévention constituerait une régression. La santé des populations est un bien commun.
Elle constitue un enjeu démocratique majeur. À ce titre, elle mérite mieux qu’un sombre exercice de mécano institutionnel. Elle exige une vision, un débat public éclairé et un engagement ambitieux dans des actions fondées sur les expertises. C’est à ces conditions que nous pourrons, collectivement, protéger durablement la santé de toutes et tous.
Ils appellent à une clarification des intentions du Gouvernement, à la transparence des travaux ayant conduit aux annonces récentes et à une association pleine et entière des instances de gouvernance de l’agence, à commencer par son Conseil d’administration, à toute évolution de son organisation.
Les signataires demeurent attachés à la préservation d’un opérateur national intégré et doté des moyens nécessairespour assurer l’ensemble de ses missions au service de la santé publique.
La Société française de santé publique (SFSP) a pour objectif de rassembler l’ensemble des acteurs de santé publique afin de mener une réflexion interdisciplinaire et interprofessionnelle tournée vers l’action. L’analyse critique des faits scientifiques et des pratiques professionnelles lui permet de formuler des propositions à l’intention des responsables politiques et d’éclairer l’opinion publique sur les enjeux des politiques de santé. Créée en 1877, la SFSP est une association reconnue d’utilité publique.
Signataires :
- Pr Anne Vuillemin, administratrice au titre de la Société Française de Santé Publique
- Dr Thierry Arnaud, administrateur représentant le Collège de la médecine générale
- Catherine Aumond, administratrice d’AIDES, représentante des usagers au conseil d’administration de Santé publique France au titre de France Assos Santé
- Nicolas Brun, administrateur au titre de l’UNAF (Union nationale des associations familiales)
- Alain Prunier, administrateur de la FNATH (association des accidentés de la vie)
- Nathalie Retel-Rude, administratrice au titre de France Nature Environnement