120, c’est, en milliards d’euros, le montant annuel de l’effort de redressement budgétaire nécessaire pour éviter un emballement de la dette et une crise majeure, d’après un rapport du think tank Terra Nova publié lundi 8 décembre. L’ajustement préconisé s’annonce, en proportion de la richesse nationale, « supérieur à celui du “tournant de la rigueur” de 1983, et proche de celui qui a dû être réalisé entre 1958 et 1960 », écrit Guillaume Hannezo, ancien conseiller économique de François Mitterrand, membre fondateur des Gracques et actuel professeur à l’Ecole normale supérieure. Il représenterait un effort de 3 000 à 4 000 euros par ménage et par an, et induirait un renversement fondamental : hors intérêts versés aux prêteurs, l’Etat « devra prélever sur les Français ordinaires un peu plus qu’il ne leur redistribue », alors que c’est aujourd’hui l’inverse.
Terra Nova suggère de relever la TVA pour éviter une crise de la dette
Taxer les riches et réduire les dépenses ne suffiront pas à redresser les comptes, souligne le think tank dans un rapport publié lundi 8 décembre. Face à l’ampleur du déficit, « il faudra augmenter un des impôts que tout le monde paie ».
Par Denis Cosnard
Publié le 08 décembre 2025 à 05h00, modifié le 09 décembre 2025 à 17h12 https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/12/08/terra-nova-suggere-de-relever-la-tva-pour-eviter-une-crise-de-la-dette_6656418_823448.html?M_BT=53496897516380

Taxer les riches ? A gauche, la formule est devenue un mantra, la solution miracle qui permet de résoudre les problèmes budgétaires. Mais cela ne suffira pas, loin de là. C’est ce qu’affirme Terra Nova dans un rapport publié lundi 8 décembre. Face à l’ampleur du déficit et à la menace d’une crise de la dette, des mesures beaucoup plus douloureuses vont s’imposer, et « il faudra augmenter un des impôts que tout le monde paie », comme la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) ou la contribution sociale généralisée (CSG), estime le cercle de réflexion, proche de l’aile droite du Parti socialiste. Une position assez décalée, qui montre que les convulsions autour des finances publiques commencent à faire bouger certaines lignes politiques.
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Sur plusieurs points, l’analyse signée par Guillaume Hannezo, ancien conseiller économique de François Mitterrand, membre fondateur des Gracques et actuel professeur à l’Ecole normale supérieure, se rapproche d’ailleurs de celle qu’a présentée le 26 novembre l’Institut Montaigne, un think tank libéral financé par de grandes entreprises. Les deux rapports insistent sur la gravité de la situation budgétaire française et le risque financier qui pèse sur le pays.
La France peut-elle faire faillite ? Longtemps considérée comme une signature en or par les investisseurs, elle paie déjà plus cher pour s’endetter que l’Espagne, la Grèce et le Portugal. « Ce début de crise de confiance nous a fait atteindre un point de bascule assez vertigineux, où il semble que, de façon durable, et contrairement à tous les enseignements de la théorie financière, les grandes multinationales françaises paient leur dette moins cher que l’Etat, souligne Guillaume Hannezo. Même si ce sont des entreprises commerciales, donc mortelles, on les considère comme moins en risque de faire faillite. » Ce n’est qu’un début. Ces prochaines années, la charge de la dette pourrait doubler ou tripler par rapport à 2020, pour devenir le premier poste de dépenses de l’Etat. Un poids difficilement supportable.
Effort inédit
Selon Terra Nova, le seul moyen d’éviter un emballement de la dette et une crise majeure consiste à mener sans tarder un effort de redressement inédit de 120 milliards d’euros par an. Une évaluation un peu inférieure à celle de l’Institut Montaigne, qui juge nécessaire de réduire le déficit public de 140 milliards d’euros d’ici à 2029.
Mais même ainsi, l’ajustement s’annonce, en proportion de la richesse nationale, « supérieur à celui du “tournant de la rigueur” de 1983, et proche de celui qui a dû être réalisé entre 1958 et 1960 », écrit Guillaume Hannezo. Il représenterait un effort de 3 000 à 4 000 euros par ménage et par an, et induirait un renversement fondamental : hors intérêts versés aux prêteurs, l’Etat « devra prélever sur les Français ordinaires un peu plus qu’il ne leur redistribue », alors que c’est aujourd’hui l’inverse.
Où trouver ces 120 milliards d’euros ? Ici, les propositions de l’Institut Montaigne et de Terra Nova s’écartent. Pour le cercle libéral, les impôts atteignent déjà de tels sommets qu’il est impossible de les alourdir, même pour les plus riches, ce qui oblige à effectuer tout le redressement en taillant dans les dépenses. Pour Terra Nova, au contraire, « réduire le train de vie de l’Etat, même en procédant à des plans sociaux et des privatisations massives, rapporterait moins de 5 % des milliards recherchés », sauf à sabrer dans les missions de l’Etat. De même, faire payer les entreprises et revenir sur la politique de l’offre ne pourrait couvrir que 10 % à 15 % de l’effort. Et « travailler plus », comme le suggère le gouvernement en souhaitant retarder les départs à la retraite, rapporterait au maximum « 5 % à 10 % du programme ».
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Selon Guillaume Hannezo, il faudra donc se résoudre à accroître les prélèvements obligatoires. En mettant à contribution des hauts revenus : « Tous les plans de rigueur passés n’ont pu être acceptés par l’opinion » qu’en procédant ainsi, plaide-t-il. Mais surtout en mettant en place « des hausses d’impôts payés par le plus grand nombre », « qu’il s’agisse de la TVA – nettement plus basse en France qu’ailleurs en Europe – ou de la CSG ». Le taux normal de TVA pourrait par exemple être relevé de 20 % à 23 %, voire 25 %, quitte à maintenir les taux réduits, afin de ne pas trop pénaliser les consommateurs les moins aisés.
« Boucle absurde »
L’autre grande piste consisterait à baisser les énormes dépenses publiques consacrées aux retraites. A l’heure actuelle, « la France s’endette pour offrir aux retraités des revenus plus élevés qu’ailleurs, et leur garantir ainsi le même niveau de vie que les actifs », relève Guillaume Hannezo. Or, « ayant moins de besoins, les retraités épargnent ces surretraites, jusqu’à transmettre à leurs héritiers, et ce d’autant plus qu’ils sont aisés, poursuit-il. Cela revient à endetter tout le pays pour accroître l’héritage des classes bourgeoises ».
Pour mettre fin à cette « boucle absurde », l’auteur propose d’amputer de 10 % à 12 % les revenus des retraités, en commençant par exemple par supprimer l’abattement pour « frais professionnels » dont ils bénéficient pour l’impôt sur le revenu. Cette lourde ponction pourrait amener les retraités à épargner deux fois moins, « et la France resterait sur un niveau de pensions plus généreux que la plupart de ses voisins ».
Augmenter la TVA ou la CSG, tailler dans les retraites. Ces deux mesures pourraient représenter ensemble les deux tiers de l’effort nécessaire d’ici à 2029, estime Guillaume Hannezo. Elles ne peuvent qu’être impopulaires, autant que les coupes budgétaires drastiques proposées par l’Institut Montaigne*. Mais les deux think tanks se rejoignent sur une conclusion : puisqu’un « ajustement d’ampleur » paraît « inévitable », il devient urgent de sortir du déni. Et mieux vaut que le plan d’austérité soit décidé démocratiquement qu’imposé en urgence par des créanciers étrangers.
*La véritable austérité viendra après le budget 2026, estime l’Institut Montaigne
Pour tenir ses engagements, la France doit réduire son déficit de 140 milliards d’euros d’ici à 2029, selon le cercle de réflexion libéral. Les efforts sur lesquels se déchirent aujourd’hui les élus ne sont rien à côté de ceux qui attendent le pays, analyse-t-il.
Par Denis Cosnard
Publié le 26 novembre 2025 à 10h30 https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/11/26/la-veritable-austerite-viendra-apres-le-budget-2026-estime-l-institut-montaigne_6654875_823448.html

Austérité, vous avez dit austérité ? Le mot revient souvent pour attaquer Sébastien Lecornu. La CGT proteste contre « le budget d’austérité du gouvernement ». Force ouvrière s’alarme d’un « déluge d’austérité menaçant les travailleurs ».« L’austérité n’est pas une fatalité », professe l’association altermondialiste Attac. Ceux qui présentent le plan du premier ministre comme une violente cure de rigueur n’ont pourtant rien vu, avertit l’Institut Montaigne dans une note riche et assez alarmiste, publiée mercredi 26 novembre.
Selon le cercle de réflexion libéral, financé par plus de 150 grandes entreprises, les efforts sur lesquels se déchirent aujourd’hui les élus ne donnent qu’un avant-goût minime de ceux qui attendent le pays. Car l’heure des vrais sacrifices approche, selon l’Institut Montaigne, qui en propose un chiffrage inédit. Une façon pour le patronat de préparer le terrain à l’adoption de mesures impopulaires, dans le budget en discussion mais surtout les suivants.
Pour son calcul, l’Institut met dans une colonne les recettes publiques prévisibles à l’horizon 2029, dans une autre les dépenses attendues, à politique inchangée. Le résultat ? Les dépenses risquent de croître plus vite que les recettes, donc d’aggraver le déficit, notamment en raison d’une forte hausse de coûts jugés incompressibles : le paiement des intérêts de la dette, la contribution de la France à l’Union européenne, et le budget militaire.
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Selon cette projection, revenir à l’équilibre du budget (hors intérêts versés sur la dette) afin de stabiliser l’endettement de la France nécessitera des économies de 140 milliards d’euros d’ici à 2029, l’horizon fixé par le gouvernement. Un montant plus massif encore que les 112 milliards d’euros évoqués en octobre par le Conseil d’analyse économique. Le budget Lecornu, lui, n’intègre que 17 milliards d’euros d’économies. « Le débat public reste donc très éloigné de la réalité des arbitrages qui s’annoncent », commente Nicolas Laine, l’auteur du rapport de l’Institut Montaigne.
« Ajustement d’ampleur inévitable »
Contrairement à l’image qu’il peut donner, le budget 2026 ne prévoit pas de véritable austérité. Il freine la hausse des dépenses sans la stopper. La dépense publique (hors crédits d’impôt), après avoir augmenté hors inflation de 1,7 % en 2025, devrait encore progresser de 0,3 % en 2026.
Jusqu’ici, la France a évité des plans de rigueur trop drastiques grâce, avant tout, à des conditions de financement « exceptionnellement favorables », relève l’Institut Montaigne. Un temps, le Trésor a même pu s’endetter à taux zéro. Cette parenthèse est close. Compte tenu de la hausse des taux dans le monde et des turbulences politiques dans l’Hexagone, les investisseurs qui prêtent à la France exigent désormais de toucher au moins 3,5 % par an. Si bien que la charge de la dette risque de devenir un des premiers postes budgétaires de l’Etat. Et de s’emballer.
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Comment en sortir ? Un « ajustement d’ampleur » est « désormais inévitable », estime l’Institut Montaigne. Sinon, la dette pourrait bondir de 116 % du produit intérieur brut aujourd’hui à 235 % en 2050, avance la note. Pour l’Institut, la situation actuelle « met un terme à l’illusion d’un redressement possible par de simples coups de rabot ou des améliorations à la marge de l’efficacité de la dépense ». Un choix explicite s’impose « entre ce que l’Etat doit continuer à financer, ce qu’il peut financer différemment et ce qu’il doit cesser de financer ».
Dans le scénario privilégié par l’Institut, la France arbitrerait clairement en faveur de domaines jugés décisifs pour l’avenir : recherche, enseignement, protection de l’environnement, infrastructures, défense, soutien à l’économie. Des économies drastiques frapperaient les autres domaines, surtout l’Etat-providence. « A titre d’illustration », l’Institut suggère de réduire le niveau des retraites de 8 %, d’assujettir toutes les retraites au taux de CSG de 9,2 % applicable aux salaires, de diminuer de 60 % les aides personnelles au logement et de 18,5 % les aides aux chômeurs, ou encore de supprimer 200 000 postes dans la fonction publique.
« Pression des marchés »
Une potion aussi amère apparaît « politiquement difficile à mettre en œuvre », admet la note. Les anciens premiers ministres Michel Barnier et François Bayrou ont chuté pour bien moins que cela : leurs échecs ont été provoqués par des mesures « représentant 0,001 % de la dette et à peine 3 % du déficit », constate Nicolas Laine. Mais de nombreux pays comme la Suède, l’Irlande, la Grèce ou le Portugal y sont parvenus. Et si la France n’arrive pas à s’entendre sur un plan de ce type, la correction risque d’être « imposée sous la pression des marchés », glisse l’Institut. En cas de crise financière, la Banque centrale européenne pourrait, selon lui, refuser d’aider la France, alors contrainte de procéder à un ajustement bien plus brutal. L’Institut Montaigne évoque dans cette hypothèse un programme d’économies de 290 milliards d’euros, qui obligerait à supprimer 700 000 postes de fonctionnaires…
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La vision défendue dans cette note est évidemment discutable. Elle part d’un présupposé, très contesté à gauche, selon lequel il serait impossible d’alourdir les impôts, même pour les plus riches, ce qui obligerait à réaliser tout l’ajustement en taillant dans les dépenses. L’Institut ne touche pas non plus aux innombrables aides aux entreprises, évaluées à 211 milliards d’euros en 2023 par un récent rapport sénatorial, et d’une efficacité parfois douteuse. Enfin, le rapport fait l’impasse sur le possible impact récessif du plan de redressement.
Dans une note récente pour l’Institut Avant-garde, l’économiste Anne-Laure Delatte (CNRS) juge, elle, possible un ajustement sur six ans, centré sur les recettes (+ 18 milliards d’euros par an) et accompagné d’une rationalisation limitée des dépenses publiques (– 1,5 milliard par an). Le débat paraît donc loin d’être clos. Mais l’heure tourne, le temps des choix ne va sans doute plus tarder.