Le niveau de violence imposé par Israël sur le territoire palestinien ne suscite pas plus de protestations dans le pays qu’au sein de la communauté internationale.

Qui osera dénoncer la terreur imposée par Israël en Cisjordanie ?

Éditorial

Le Monde

Deux mois après l’annonce par Donald Trump d’une « paix durable » au Proche-Orient, le niveau de violence imposé par Israël sur le territoire palestinien ne suscite pas plus de protestations dans le pays qu’au sein de la communauté internationale.

Publié aujourd’hui à 11h30, modifié à 12h17  https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/12/qui-osera-denoncer-la-terreur-imposee-par-israel-en-cisjordanie_6657025_3232.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=larevuedumonde&lmd_send_date=20251212&lmd_email_link=la-revue-du-monde_les-essentiels_lien-lire-la-suite_titre_3&M_BT=53496897516380

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Deux mois après le sommet de Charm El-Cheikh (Egypte), le 13 octobre, au cours duquel Donald Trump a annoncé une « paix durable » au Proche-Orient, le doute s’installe et pour de bonnes raisons. Le plan vanté par le président des Etats-Unis est en effet encalminé depuis la libération des derniers otages israéliens qui y étaient retenus et l’arrêt des bombardements massifs qui ont anéanti Gaza.

L’armée israélienne continue d’occuper la moitié d’un étroit territoire transformé en champ de ruines, où plus de 2 millions de Palestiniens survivent à grand-peine dans des conditions indignes. La bande de terre, à laquelle Israël interdit toujours l’accès libre à la presse, continue de monopoliser l’attention, au point de faire écran face à la terreur à bas bruit imposée en Cisjordanie par les colons israéliens extrémistes qui y sévissent, comme par une armée d’occupation en pleine dérive.

Le constat minutieusement dressé par Le Monde le 10 décembre est implacable. Jamais le plus grand territoire palestinien n’a expérimenté un tel niveau de violence de la part d’Israël, enterré autant de morts, recensé autant de blessés, de prisonniers, souvent soumis aux mauvais traitements, et de destructions. L’attitude de l’armée, face aux exactions toujours plus nombreuses et toujours plus sanglantes des colons, traduit le poids grandissant des sionistes religieux parmi les officiers, dont une partie ont été formés dans des préparations militaires implantées au cœur de la Cisjordanie. En parallèle, la colonisation, qui tronçonne toujours plus ce territoire et transforme chaque déplacement en enfer pour les Palestiniens, progresse inexorablement. L’Autorité palestinienne, réduite au rang de supplétive de l’armée d’occupation, achève de s’y discréditer.

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Cette inflexion remonte à avant les massacres du 7-Octobre perpétrés près de Gaza par les miliciens du Hamas, que l’organisation de défense des droits humains Amnesty International a qualifiés pour la première fois de « crimes contre l’humanité », jeudi 11 décembre. Elle a suivi l’arrivée, au sein de la coalition formée par Benyamin Nétanyahou, il y a trois ans, de deux partis d’extrême droite, suprémacistes et racistes. Leur objectif assumé est l’annexion de la Cisjordanie, voire le « transfert », c’est-à-dire, en droit humanitaire international, la déportation des Palestiniens qui y vivent. Mais cette politique de la terreur est également assumée par l’ensemble de la coalition au pouvoir. Et elle ne suscite guère de protestations de la part des partis qui se disent opposés à Benyamin Nétanyahou, alors que l’opinion publique israélienne, une fois de plus, regarde ailleurs.

Des Palestiniens transportent le corps d’un homme tué lors d’une opération menée par les forces israéliennes dans le village d’Odala, au sud de Naplouse, en Cisjordanie, le 5 décembre 2025.
Des Palestiniens transportent le corps d’un homme tué lors d’une opération menée par les forces israéliennes dans le village d’Odala, au sud de Naplouse, en Cisjordanie, le 5 décembre 2025.  JAAFAR ASHTIYEH / AFP

Ce très sombre tableau devrait susciter la plus grande inquiétude parmi les responsables qui se sont pressés autour de Donald Trump il y a deux mois en Egypte. Il n’en est pourtant rien. Le plan de paix présenté à cette occasion faisait d’ailleurs l’impasse sur la Cisjordanie, en dépit de l’enjeu qu’elle représente pour la création d’un Etat palestinien. Partout, on semble se contenter que les habitants de Gaza ne meurent plus quotidiennement par dizaines sous les bombes israéliennes, et considérer la machine destructrice lancée à l’assaut de la Cisjordanie comme une simple contrariété. Parler de paix, si c’est bien l’objectif, exige pourtant d’ouvrir les yeux, de dénoncer la terreur imposée à un territoire sur lequel l’Etat hébreu n’a aucun droit, et d’exiger qu’elle cesse. Au plus vite.

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Les méthodes d’Israël pour imposer un régime de terreur inédit en Cisjordanie

Par Luc Bronner (Jérusalem, correspondant)Publié le 10 décembre 2025 à 18h00, modifié hier à 08h40

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Décryptage

Tirs mortels de l’armée, tabassages par les colons, raids, arrestations arbitraires, tortures en prison : le niveau de violence infligé aux Palestiniens qui résident dans ce territoire n’a jamais été aussi élevé depuis 1967, date du début de son occupation par l’Etat hébreu.

Cela s’appelle un état de terreur. Et il se mesure là, dans les yeux, dans les mots, dans les silences des habitants de Kafr Aqab, un quartier situé sur la route entre Jérusalem et Ramallah. Quelques heures plus tôt, ce vendredi 21 novembre, deux Palestiniens de 16 et 18 ans ont été tués au carrefour de plusieurs rues commerçantes par des soldats de la police des frontières, l’équivalent militarisé de la gendarmerie, très active en Cisjordanie occupée et à Jérusalem-Est.

Officiellement, les policiers se sont trouvés confrontés à une scène d’émeute, avec des jets de pierres et des tirs de feux d’artifice. La police, soutenue par un sniper positionné dans un immeuble à moitié désaffecté à proximité, a tiré, touchant de quatre à six personnes, selon les sources. Deux d’entre elles sont mortes, l’une après s’être lentement vidée de son sang sur le bitume faute d’autorisation donnée par les soldats pour venir la soigner.

Les Palestiniens ont peur. De l’armée. De la police. Du Shin Bet (le renseignement intérieur). Des colons. Des arrestations. Des interrogatoires. De la prison. Des checkpoints. Des patrouilles. Même de prendre la route entre les différentes villes de Cisjordanie. « Les soldats viennent, ils ferment la rue. Souvent, ils tirent des gaz lacrymogènes, parfois avec leurs armes. Sans raison. Ils nous terrorisent », dit l’employé d’un restaurant en priant de ne donner aucune indication sur son identité, comme la dizaine de commerçants interrogés autour du carrefour de Kafr Aqab où les deux jeunes hommes ont été tués. « Ce qu’ils cherchent, c’est à nous terrifier, et ils y arrivent : j’ai peur », dit un autre, quinquagénaire, en expliquant rêver d’un asile en Espagne. « Ils veulent nous faire partir », affirme un troisième. « Le sang palestinien coule, mais ne vaut rien. Personne ne leur dit d’arrêter », note un quatrième. « Ils n’ont plus de respect pour personne, ni les vieux, ni les enfants, ni les femmes », relève un cinquième, effaré.

Cette image tirée d’une vidéo diffusée par Palestine TV montre deux Palestiniens agenouillés devant les forces israéliennes peu avant d’être abattus lors d’une opération militaire à Jénine, en Cisjordanie, le 27 novembre 2025.  MOHAMAD TOROKMAN / REUTERS

Ces mots s’entendent à Ramallah, Bethléem, Sinjil, Naplouse, Tourmous Aya ou Tubas. Dans toute la Cisjordanie en réalité. Car, si l’occupation militaire par Israël est en cours depuis 1967, elle a profondément changé de nature depuis la prise de pouvoir d’une coalition de droite et d’extrême droite, autour du premier ministre, Benyamin Nétanyahou, à la fin de 2022, selon de nombreuses sources palestiniennes et israéliennes. Le mouvement s’est accentué depuis le 7-Octobre et l’attaque du Hamas en Israël qui a fait plus de 1 200 morts, à l’origine d’une riposte militaire massive en Cisjordanie, en plus de celle qui a provoqué la mort de quelque 70 000 personnes à Gaza.

Hélicoptères d’attaque

Les chiffres parlent dans leur froideur. En deux ans, 1 043 Palestiniens ont été tués par les balles des militaires ou, plus rarement, par les armes ou les bâtons des colons juifs. Plus de 10 000 autres ont été blessés, selon les décomptes du bureau de coordination des affaires humanitaires (OCHA) de l’Organisation des Nations unies (ONU). Sur la même période, 59 Israéliens ont été tués, 315 blessés en Cisjordanie et en Israël. « L’augmentation du nombre de victimes des tirs militaires est directement liée à l’assouplissement des règles d’engagement et à l’adoption de pratiques de combat issues de Gaza, qui augmentent les risques pour les civils », déclarent 12 ONG israéliennes dans un rapport commun publié le 1er décembre.

Vingt femmes palestiniennes ont été tuées, notent les ONG, ainsi que sept personnes handicapées et plus de 200 mineurs. L’armée ne cherche pas vraiment à masquer l’évolution de ses règles d’engagement. Envoyer une pierre en direction de soldats est considéré comme un « acte terroriste » et peut justifier l’usage de la force militaire.

Le débat sur la peine de mort, lancé par le ministre de la sécurité nationale, Itamar Ben Gvir (extrême droite religieuse), qui veut l’instaurer pour les « terroristes » palestiniens, est dépassé en Cisjordanie : dès lors que les militaires sont en situation supposée de « combat réel », l’usage des armes est, a priori, légitime. Y compris en utilisant des hélicoptères d’attaque, comme ces derniers jours à Qabatiya. Ou en rasant presque intégralement des camps de réfugiés, rendus inhabitables, comme à Jénine ou à Tulkarem, début 2025, des images qui ont profondément marqué les esprits et rappelé les destructions de Gaza.

Une méthode efficace aux yeux de l’armée : « Nous savons que le nombre d’activités terroristes menées de Jénine et Tulkarem a diminué d’au moins 50 % grâce à l’opération que nous menons depuis le 25 janvier », dit une source militaire officielle. L’armée se dit prête à franchir des crans supplémentaires : lors de ses derniers exercices d’ampleur, en Cisjordanie, mi-novembre, elle a ainsi préparé des scénarios de frappes aériennes en cas d’attaque importante.

Vue sur le camp de réfugiés de Tulkarem. Des immeubles du camp ont été rasés par l’armée israélienne pour laisser place à de grandes allées traversant le camp. Cisjordanie, le 29 octobre 2025.  LUCIEN LUNG/RIVA PRESS POUR « LE MONDE »

Les Palestiniens dénoncent, en vain, l’impunité des soldats. Le constat n’est, sur ce point, pas nouveau. C’est l’échelle du nombre de morts qui a changé. Entre 2018 et 2022, par exemple, 329 morts avaient été recensés au total par l’ONU en Cisjordanie, soit 80 par an en moyenne. L’armée avait traité 219 plaintes la concernant. Sur ce nombre, 107 enquêtes avaient été ouvertes, selon le décompte de l’ONG Yesh Din. Une seule peine, symbolique, avait été prononcée pour homicide involontaire. « Cette immunité quasi totale élimine toute forme de dissuasion contre l’usage inutile ou injustifié de la force létale et normalise le meurtre de Palestiniens par des soldats israéliens », constatent les ONG.

Parfois, un incident crée un émoi international, comme pour les deux hommes tués à Jénine le 27 novembre. Fait rare, tant les menaces pèsent aussi sur les journalistes palestiniens, des caméras ont enregistré la scène à distance. Sur les images, on aperçoit les deux hommes qui se rendent. Ils soulèvent leurs vestes, s’agenouillent. Puis repartent lentement vers l’arrière, semblant obéir à une consigne. A cet instant, les soldats de la police des frontières font feu et les tuent. « Les soldats ont agi exactement comme on l’attend », a réagi le ministre Itamar Ben Gvir, responsable de la police et des prisons. Mardi 9 décembre, une enquête réalisée par l’ONG israélienne B’Tselem a également mis en cause l’armée dans la mort de deux frères, en juin, à Naplouse, une scène filmée par trois journalistes.

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Même constat sur les mauvais traitements et les tortures en prison. Près de 100 détenus palestiniens sont morts en détention depuis deux ans, selon les investigations conduites par l’ONG Physicians for Human Rights – une estimation au minimum, dans la mesure où des centaines de personnes arrêtées à Gaza ont disparu. Parmi eux, l’ONG a pu identifier 26 détenus de Cisjordanie : Omar Daraghmeh, 58 ans, originaire de Tubas, Abdel Rahman Ahmad Mohammad Mar’i, 33 ans, originaire d’un village du Nord, Samih Alawi, 60 ans, de Naplouse, etc.

Chacun de ces décès vient nourrir la colère et les peurs dans les villes et les villages d’autant que de nombreux témoignages ont évoqué des tortures répétées, y compris sexuelles. Une stratégie punitive qui n’est pas dissimulée par les autorités. « Les prisonniers devraient être abattus d’une balle dans la tête plutôt que de recevoir davantage de nourriture », avait déclaré Itamar Ben Gvir en juin 2024. « Je suis ici pour m’assurer que les terroristes reçoivent le minimum du minimum [en nourriture] », a-t-il soutenu, en juillet, devant la Cour suprême, pour défendre ses consignes de réduire l’alimentation des détenus.

Un prisonnier palestinien libéré montre les différentes positions qu’il a dû prendre. Il explique avoir été battu presque quotidiennement et avoir perdu 58 kilos après onze mois de prison. Il a séjourné dans la prison Ofer et dans celle du Néguev. Cisjordanie, le 27 septembre 2025.  LAURENCE GEAI/MYOP POUR « LE MONDE »

Pression militaire accrue

La pression militaire, assurée par 20 à 30 bataillons selon les périodes, s’est accentuée même au plus fort des opérations à Gaza. Selon les décomptes de la Société des prisonniers palestiniens, une association présente dans la plupart des villes, plus de 21 000 personnes ont été détenues au total depuis deux ans en Cisjordanie. Certaines ont été relâchées, d’autres sont restées en prison dans le cadre d’une procédure judiciaire ou sous le statut de « détenu administratif », une mesure qui permet d’enfermer sans incrimination particulière, sans procès, sans limite de temps. « Une escalade sans précédent d’arrestations arbitraires massives », constatait l’association des prisonniers fin novembre.

L’armée promeut une stratégie offensive et « proactive » face au risque terroriste, comme l’a qualifiée le chef d’état-major, Eyal Zamir, le 1er décembre. Tsahal multiplie ainsi les ratissages. La méthode est régulièrement décrite sur la chaîne Telegram officielle de l’armée. « A Naplouse, 400 structures ont été fouillées », explique par exemple l’armée le 12 juin. « Les forces de sécurité ont fouillé plus de 220 sites et interrogé des dizaines de suspects », souligne la même source, le 27 novembre, à propos du nord de la Cisjordanie. Malgré le déploiement de forces, le bilan apparaît assez dérisoire quant aux armes saisies : pour tout le mois de novembre, selon les communications officielles de l’armée, une poignée seulement de M16, de fusils de chasse ou de mitraillettes « Carlo », des armes artisanales, ont été découvertes dans toute la Cisjordanie.

Des soldats de l’armée israélienne lors d’un raid militaire dans le camp de réfugiés d’Al-Amari, près de la ville de Ramallah, en Cisjordanie, le 9 décembre 2025.  ZAIN JAAFAR/AFP

Parfois, des vidéos de ces interventions émergent, filmées en cachette. Mais le plus souvent, les Israéliens empêchent toute image. Comme à Beit Ommar, le 19 novembre : 400 habitants, selon des sources locales, ont été interpellés dans la nuit sous la menace d’armes de guerre. Un activiste palestinien, Mohammad Awad, montre le stade où les hommes ont été retenus pendant plusieurs heures : « Ils étaient les yeux bandés, les mains attachées dans le dos, sur les genoux. Avec l’interdiction de se parler », raconte le militant en parlant de coups et d’insultes nombreuses. « Avec mon frère et mes neveux, et d’autres, ils nous ont fait marcher dans la ville, les yeux bandés, en file indienne, avec les mains posées sur les épaules de celui qui était devant nous », témoigne, en réclamant l’anonymat, l’un des habitants interrogés par les services de sécurité.

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L’armée ne dément pas, elle donne juste d’autres chiffres : 200 personnes interrogées, 300 maisons fouillées à Beit Ommar. Elle justifie l’opération au nom de la riposte à une attaque contre des colons conduite sur la route de Goush Etzion par deux hommes, dont un habitant de Beit Ommar, âgé de 18 ans, étudiant en médecine, issu d’une famille aisée. Un colon de 70 ans avait été tué, trois autres avaient été blessés. Des soldats ont scellé la maison de la famille de l’assaillant. Ils ont positionné un drapeau israélien et celui de la brigade Golani au premier étage pour marquer le territoire. Le bâtiment sera probablement détruit plus tard pour punir la famille, comme d’autres, ailleurs, toutes les semaines en Cisjordanie.

« Chercher à faire peur »

Le soir, beaucoup de villes comme Beit Ommar se sont en partie éteintes. « Les gens ferment leurs volets et ne sortent plus. C’est devenu dangereux de rester dehors lorsque vient l’armée », se désole Nassim Sabarna, 67 ans, maire jusqu’à peu de la ville de 23 000 habitants, une figure de la lutte contre l’occupation. « C’est leur politique de chercher à faire peur », répète-t-il. Les mots et les menaces sont accompagnés de balles. Deux jeunes hommes sont morts à Beit Ommar le 13 novembre, visés par des tirs israéliens à proximité d’une colonie voisine. « Ils étaient en passe de perpétrer une attaque », a affirmé l’armée sans plus de précisions. « Ils avaient 15 ans », se désole l’ancien maire.

Wafa Abou Leil, 40 ans, porte un pendentif à l’image de son fils, tué par l’armée israélienne le 19 janvier 2025. Sebastia (Cisjordanie), le 29 octobre 2025.  LUCIEN LUNG/RIVA PRESS POUR « LE MONDE »

En Cisjordanie, l’armée applique le principe, ancien, des punitions collectives. Là aussi, l’échelle a changé. En novembre, Beit Ommar est resté isolée pendant plusieurs jours, l’armée bloquant les entrées et les sorties des voitures. Même chose à Hébron. Comme des dizaines et des dizaines de villes et de villages, dans un décompte presque impossible à suivre. Les destructions sont parfois considérables.

« A Tammun, les routes ont été détruites au bulldozer et les conduites d’eau essentielles qui nous alimentaient en eau potable et agricole ont été détruites », a souligné le gouverneur de Tubas, Ahmed Al-Saad, alors que l’armée intervenait massivement fin novembre. Une méthode assumée elle aussi. « Chaque village, et chaque ennemi, doit savoir que, s’il mène une attaque (…), il en paiera le prix fort », a expliqué en septembre le général israélien Avi Bluth, chef du commandement central pour la Cisjordanie, mis en cause pour « crime de guerre » par l’association pour les droits civiques en Israël (ACRI).

Les moyens de coercition sont nombreux. Plus de 800 barrières peuvent être fermées à n’importe quel moment dans toute la Cisjordanie pour empêcher les déplacements – y compris pour les véhicules de secours. L’armée conserve aussi, souvent pendant des mois, les cadavres des Palestiniens tués. « La punition collective, c’est par exemple de ne pas rendre le corps d’un gamin de 14 ans. Mais pourquoi ? », s’émeut le maire de Sinjil, Moataz Tawafsha, en évoquant l’histoire d’un mineur tué en juin au cours d’une banale patrouille. « Nous vivons dans une grande prison ici », résume le maire en désignant la barrière de 8 mètres de haut érigée par les Israéliens autour du village pour le couper de la route et d’une partie de ses terres. Une prison dans la prison.

Un soldat israélien fait signe à un chauffeur palestinien d’avancer depuis un checkpoint installé à l’entrée de Ramallah, en Cisjordanie, le 2 février 2025. LUCAS BARIOULET POUR « LE MONDE »

De nombreuses sources font état de vols et de dégradations commis par les soldats lors de perquisitions, comme pendant les guerres au Liban ou à Gaza, où de nombreux militaires s’étaient filmés. « Lors d’incursions nocturnes dans des domiciles ou de fouilles aux postes de contrôle, les forces de sécurité israéliennes saisissent de l’argent liquide – parfois des sommes importantes –, des bijoux et des objets de valeur sans fournir aucune confirmation légale ni documentation justifiant la saisie de ces biens », a relevé l’ONG Yesh Din dans une enquête publiée en août. Ces pratiques existent depuis deux décennies, note l’association, « pourtant, ces derniers mois, ce phénomène s’est à la fois aggravé et normalisé ». En théorie, les peines sont sévères pour les soldats. Dans la pratique, les plaintes ne débouchent sur rien. Sur 51 procédures, en dix ans, pas une seule n’a conduit à une mise en cause, constate l’ONG.

Colons massivement armés

Dans cette mécanique de la terreur, les colons remplissent un rôle-clé. Depuis le début de l’année, 1 600 attaques contre les Palestiniens ont été enregistrées par l’ONU, un chiffre record. Plus de 1 000 Palestiniens ont été blessés, le double de l’année 2024, relève la même source. « Les colons contrôlent toute la vallée. Leur chef se prend pour le shérif. Avant le 7-Octobre, ils avaient peur de l’armée. Plus maintenant », témoigne le maire de Tourmous Aya, Lafi Adeeb. Depuis le 7-Octobre, les colons se sont massivement armés : une partie des 220 000 permis de port d’arme supplémentaires, attribués par le ministre de la sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, sont allés vers les colonies, désormais protégées par ce qui s’apparente à des milices privées.

Des colons israéliens tentent de perturber la récolte des olives par des agriculteurs palestiniens à Silwad, en Cisjordanie, le 29 octobre 2025.  NASSER NASSER / AP

Du haut de Silwad, sur la route 60, qui traverse la région du nord au sud, le minuscule « outpost » des colons juifs semble presque ridicule : quelques mobile homes installés depuis décembre 2024, à peine une dizaine de personnes. Mais ces installations illégales – même au regard du droit israélien –, protégées par l’armée, viennent bouleverser la vie de milliers de Palestiniens. « Ils ne laissent personne aller sur nos terres. Si on s’approche, on risque la mort », note le maire, Raed Hamed. Même traverser la route est devenu dangereux. Ici, comme ailleurs, les peurs s’entremêlent, envers les militaires et les colons, perçus comme les deux visages d’une même politique. Un enfant de 14 ans a été tué par l’armée fin octobre dans le village. Un autre mineur, en détention administrative depuis six mois, est mort en mars. Probablement par manque d’alimentation, selon une autopsie citée par Physicians for Human Rights.

Les colons occupent de nouvelles terres palestiniennes tous les jours. En 2023, 32 avant-postes avaient été établis, 61 en 2024, 68 sur les neuf premiers mois en 2025, selon les décomptes de l’association Peace Now. « Depuis deux ans, la violence des colons s’étend des petits villages aux plus grandes villes », constate Yair Dvir, porte-parole de B’Tselem. La Cisjordanie est étouffée économiquement, étranglée territorialement, écrasée militairement. « Effacer la résistance est une méthode traditionnelle pour Israël. Aujourd’hui, c’est différent : ils veulent également effacer l’identité nationale palestinienne. Ils rêvent d’une Cisjordanie – qu’ils appellent “Judée-Samarie” – sans Palestiniens », résume l’activiste palestinien Sari Orabi, lui-même emprisonné pendant sept ans dans les années 2000.

Des jeunes pleurent leur proche tué à Kafr Malik au cours de l’attaque de colons israéliens, à l’hôpital de Ramallah (Cisjordanie), le 25 juin 2025  LAURENCE GEAI/MYOP POUR « LE MONDE »

n Israël, où vivent 10 millions de personnes, toutes les familles ou presque connaissaient une des 1 200 victimes ou l’un des 251 otages du 7-Octobre. C’est aussi vrai en Cisjordanie, où vivent 3 millions de Palestiniens, pour les 1 000 morts, les 10 000 blessés et les 21 000 hommes, femmes et enfants qui ont été détenus ou qui le sont toujours. Ces dernières semaines, une série d’attaques au couteau ont été signalées contre des colons et des soldats. « Quand il y a trop de pression, après vient l’explosion », dit Mohammad Awad, un des rares à oser donner son nom à Beit Ommar.

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Dans ce désespoir général, personne ne croit plus en l’Autorité palestinienne, elle-même soucieuse d’éviter toute contestation politique, enfermée dans la coopération sécuritaire avec l’Etat hébreu, en permanence au bord de l’effondrement. Au carrefour de Kafr Aqab, un des commerçants a cette réflexion, signe de la désolation politique face à l’état de terreur imposé par Israël : « Nous vivons sous une double occupation : Israël et l’Autorité palestinienne. »

L’armée interrompt une récolte d’olives dans un champ où des militants de l’association Combattants pour la paix aidaient une agricultrice palestinienne. Le champ a quelques oliviers inaccessibles depuis deux ans aux Palestiniens. A côté des colonies de Elazar, Neve Daniel et Netiv Haavot en Cisjordanie, le 17 octobre 2025.  LAURENCE GEAI/MYOP POUR « LE MONDE »

*En Cisjordanie, derrière les vidéos sur les agissements de l’armée israélienne, le travail périlleux des journalistes palestiniens

L’ONG israélienne B’Tselem affirme, en analysant des images tournées par des reporters locaux, que deux Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne, en juin à Naplouse, alors qu’ils ne représentaient aucune menace. 

Par Luc Bronner (Naplouse (Cisjordanie), envoyé spécial)Publié le 09 décembre 2025 à 18h08, modifié le 10 décembre 2025 à 11h53 https://www.lemonde.fr/international/article/2025/12/09/en-cisjordanie-derriere-les-videos-sur-les-agissements-de-l-armee-israelienne-le-travail-perilleux-des-journalistes-palestiniens_6656653_3210.html

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Nidal Amirah, 40 ans, s’approche de deux militaires israéliens armés, sur un extrait de la vidéo d’enquête de l’ONG israélienne B’Tselem lors d’une opération de l’armée à Naplouse, le 10 juin 2025.
Nidal Amirah, 40 ans, s’approche de deux militaires israéliens armés, sur un extrait de la vidéo d’enquête de l’ONG israélienne B’Tselem lors d’une opération de l’armée à Naplouse, le 10 juin 2025.  B’TSELEM

Sur la vidéo, Nidal Amirah, 40 ans, s’approche de deux militaires israéliens armés dans une ruelle étroite de la vieille ville de Naplouse, une localité sous le contrôle théorique de l’Autorité palestinienne depuis trente ans. Ses bras sont levés, il marche à pas lents et essaie de parlementer avec les soldats pour pouvoir traverser la rue ce 10 juin en début d’après-midi. Un militaire lui demande de soulever son T-shirt pour vérifier qu’il ne porte pas d’explosifs, il obtempère. Le soldat lui demande d’enlever son pantalon, il refuse. Les militaires commencent alors à le frapper et tentent de l’immobiliser. Le frère de Nidal, Khaled, 35 ans, qui se tenait à une dizaine de mètres, se rapproche à son tour les mains levées. A ce moment, des coups de feu éclatent et la situation devient confuse.

La scène est filmée par trois journalistes palestiniens – Abdallah, 26 ans, Mohammed, 33 ans, et Mohammed, 48 ans, rencontrés par Le Monde – qui ont réclamé l’anonymat pour des raisons de protection. Ils sont présents ce jour-là pour documenter l’opération pendant laquelle plus de 250 maisons ont été fouillées par l’armée dans Naplouse. Au moment où les premiers coups de feu éclatent, les journalistes se dissimulent derrière un mur pour éviter les balles. Pendant quelques secondes, les soldats et les deux frères ne sont plus complètement visibles. Puis les journalistes filment à nouveau en se cachant comme ils le peuvent : Khaled est désormais maintenu par deux soldats qui le conduisent dans l’autre ruelle ; Nidal, lui, continue de se débattre.

D’autres coups de feu sont entendus. Puis une rafale, laquelle blesse un militaire. Nidal, visiblement touché à une jambe, essaie de s’éloigner. D’autres coups de feu retentissent et il s’écroule. Khaled, lui, n’est plus visible, dissimulé par l’angle d’un mur. Pendant un instant très bref, toutefois, sa tête et ses mains apparaissent sur les images : alors qu’il est au sol, un militaire s’approche et lui tire dans la tête presque à bout touchant.

Les images tournées par les journalistes palestiniens montrent ensuite que Khaled, qui gît au sol, bouge son bras à plusieurs reprises, ce qui indique qu’il est encore vivant. Les secouristes de la Croix-Rouge tentent d’intervenir, mais ils sont refoulés par un soldat qui les met en joue. Les militaires dispersent ensuite les témoins en usant de grenades lacrymogènes, avant d’évacuer Naplouse en emportant avec eux les corps des deux frères. A la date du 9 décembre, six mois après les faits, leurs dépouilles n’avaient toujours pas été restituées à leur famille.

Risques considérables

L’organisation israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem a recueilli trois récits de témoins directs et fait réaliser une expertise détaillée des vidéos par Index, une ONG française spécialisée dans les enquêtes sur des faits de violence. Un des témoins cités, qui vient d’être arrêté par la même unité de militaires, se trouve alors dans la ruelle non visible par les journalistes. Dans son témoignage, recueilli par l’ONG, il affirme avoir vu Khaled être immobilisé au sol. « Ils l’ont traîné dans l’allée où nous étions et ont tenté de le plaquer au sol. Un des soldats a attrapé sa tête et l’a violemment étranglé », a relaté à l’ONG cet homme de 24 ans. De ces témoignages et de l’analyse des images, B’Tselem conclut que « Nidal et Khaled ont été tués alors qu’ils ne représentaient aucune menace ».

L’armée a donné sa version quelques heures après l’incident le 10 juin. « Lors de l’inspection des suspects, deux terroristes ont tenté de voler l’arme d’un des soldats qui opéraient dans la zone », avait écrit l’armée – une affirmation que les vidéos ne permettent pas de confirmer ni d’invalider avec certitude. « A la suite de la tentative de vol de l’arme du soldat, plusieurs coups de feu ont été tirés, blessant modérément un soldat et légèrement trois autres soldats. Les soldats ont riposté en tirant sur les terroristes et les ont éliminés tous les deux. » L’armée n’a pas répondu à la sollicitation du Monde, mardi 9 décembre, pour compléter cette déclaration.

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L’épisode témoigne de la difficulté pour les médias à travailler en Cisjordanie, où plus de mille Palestiniens ont été tués depuis le début de la riposte israélienne à l’attaque terroriste lancée par le Hamas le 7 octobre 2023, en périphérie de Gaza. En s’exprimant à propos de ces vidéos, les journalistes palestiniens veulent aussi exposer leurs conditions d’exercice dans un contexte extrêmement tendu. Les risques pris pour tenter de rendre compte de l’action de l’armée, qui occupe la Cisjordanie depuis 1967, sont parfois considérables. « Après [l’incident], un soldat a tiré un coup de feu dans ma direction. La balle a touché le mur à côté de moi et j’ai été blessé à la main par un petit éclat », raconte ainsi un des jeunes journalistes présents.

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Comme tous les jours, dans les territoires occupés, les journalistes couvrent les opérations militaires ou les attaques de colons juifs, qui ont atteint une intensité et une fréquence inédites en 2025. « L’armée israélienne avait lancé une opération au milieu de la nuit en visant la vieille ville de Naplouse. Nous avons commencé à faire notre travail comme on le fait chaque fois pour ce type de raids », témoigne Abdallah, 26 ans, journaliste de la télévision palestinienne, légèrement blessé par un tir de grenade lacrymogène avant l’incident alors que, selon le récit donné par l’AFP ce jour-là, des pierres avaient été lancées contre des véhicules de l’armée.

« Réduire au silence »

A plusieurs reprises, les militaires ont mis en joue les journalistes, tout comme les infirmiers qui demandaient à intervenir. Plus tôt, ils les avaient explicitement menacés. « On nous avait prévenus que les Israéliens allaient mener une longue opération dans la ville. Je suis arrivé à Naplouse le matin à 7 heures. J’ai commencé par suivre les infirmiers du Croissant-Rouge. Les soldats nous ont dit de ne pas filmer », relate Mohammed, 33 ans, journaliste indépendant, en constatant que « les soldats sont de plus en plus agressifs ».

Le troisième journaliste à avoir filmé la scène, âgé de 48 ans, raconte également avoir été menacé ce jour-là. « Chaque fois que l’armée fait un raid, nous sommes vus comme un obstacle », ajoute le journaliste. Il explique aussi avoir été récemment convoqué par le Shin Bet, le service de sécurité intérieur israélien : « Tout l’interrogatoire a porté sur ma couverture. Leur message, c’est qu’on doit arrêter de couvrir. » Après la mort filmée de deux Palestiniens à Jénine, le 27 novembre, tués par des militaires après s’être visiblement rendus, les accès aux zones d’opération sont devenus plus difficiles, note encore Mohammed. « Nous payons le prix de ce que les soldats ont fait », résume-t-il, amer.

Le Syndicat des journalistes palestiniens (PJS) s’est alarmé, samedi 6 décembre, de la multiplication des violences, des menaces ou des intimidations. Pour le mois de novembre, des dizaines d’incidents graves ont ainsi été signalés en Cisjordanie, notamment des tirs à balles réelles, des saisies de matériel ou des menaces avec des armes. Mohammed Al-Lahham, responsable du Comité pour la liberté de la presse au sein du PJS, dénonce une « politique claire visant à réduire au silence les journalistes palestiniens et à les dissuader de remplir leur devoir professionnel qui consiste à dénoncer les crimes de l’occupation ». A Gaza, depuis le 7 octobre 2023, 206 journalistes ont été tués. Israël continue d’interdire tout accès indépendant de journalistes étrangers dans l’enclave palestinienne.

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Luc Bronner (Naplouse (Cisjordanie), envoyé spécial)

**sraël multiplie les opérations militaires au Liban, dans la bande de Gaza et en Cisjordanie

La situation est précaire dans l’enclave palestinienne malgré le cessez-le-feu, alors que les attaques des colons juifs se multiplient en Cisjordanie et que l’Etat hébreu continue de cibler le Hezbollah au Liban sud. 

Par Luc Bronner (Jérusalem, correspondant)Publié le 21 novembre 2025 à 06h45, modifié le 21 novembre 2025 à 10h39 https://www.lemonde.fr/international/article/2025/11/21/israel-multiplie-les-operations-militaires-au-liban-dans-la-bande-de-gaza-et-en-cisjordanie_6654250_3210.html

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 Lors d’une manifestation organisée par les résidents à l’entrée du camp pour réclamer le droit de retourner dans leurs foyers, des soldats israéliens arrêtent un résident palestinien du camp de réfugiés de Nour Shams, près de Tulkarem, en Cisjordanie, le 18 novembre 2025.
Lors d’une manifestation organisée par les résidents à l’entrée du camp pour réclamer le droit de retourner dans leurs foyers, des soldats israéliens arrêtent un résident palestinien du camp de réfugiés de Nour Shams, près de Tulkarem, en Cisjordanie, le 18 novembre 2025.  ZAIN JAAFAR / AFP

Frappes massives contre le Hezbollah et le Hamas dans le sud du Liban, bombardements meurtriers à Gaza, raids de l’armée en Cisjordanie occupée… Israël multiplie, ces derniers jours, les opérations militaires, provoquant plus d’une cinquantaine de morts, au total, au pays du Cèdre et dans l’enclave, et arrêtant des centaines de Palestiniens dans les territoires occupés. Ces actions interviennent alors que les tensions se sont également accentuées, ces dernières semaines, avec l’Iran, mis en cause pour son programme nucléaire militaire.

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Le premier front alarmant est celui de Gaza. Un mois et dix jours après le début du cessez-le-feu, la situation y demeure extrêmement précaire sur les plans à la fois militaire, humanitaire et sanitaire. Depuis le 10 octobre, 312 habitants de l’enclave, dont des enfants, ont été tués par l’armée israélienne, 760 blessés, selon le ministère de la santé palestinien, contrôlé par le Hamas. Dans le même temps, 572 corps ont été retirés des décombres, portant l’estimation du nombre total de morts à plus de 69 500 depuis l’attaque terroriste menée le 7 octobre 2023 en Israël par l’organisation islamiste palestinienne, une estimation jugée crédible par les organisations internationales.

A trois reprises, depuis le 10 octobre, l’Etat hébreu a déclenché des frappes massives sur Gaza en riposte à des attaques attribuées au Hamas. Mercredi 19 novembre, 32 Palestiniens ont ainsi été tués, dont deux cadres du mouvement, dans des frappes après que l’armée israélienne a fait état de tirs en direction de ses troupes à Khan Younès, zone toujours occupée par Israël. D’autres frappes ont été signalées jeudi, ajoutant cinq morts supplémentaires. L’armée affirme vendredi matin avoir visé « cinq terroristes sortant de tunnels » du côté de la « ligne jaune » sous contrôle israélien.

« Une escalade dangereuse », selon le Qatar et l’Arabie saoudite

Le 28 octobre, plus de 100 Palestiniens avaient été tués après la mort d’un soldat israélien à Rafah. Le 19 octobre, 45 habitants de Gaza avaient également été tués en représailles à la mort de deux militaires dans une explosion. « Israël a pris la décision de mener ces frappes aériennes de manière indépendante », a précisé, jeudi, la porte-parole du premier ministre, Shosh Bedrosian, pour répondre aux critiques de l’opposition sur la dépendance grandissante de Benyamin Nétanyahou face à Donald Trump.

« Une escalade dangereuse », ont déclaré le Qatar et l’Arabie saoudite. Mais les réactions demeurent limitées dans la mesure où les négociations de la deuxième phase du plan Trump pour Gaza concentrent les inquiétudes et les efforts diplomatiques.

« Le cessez-le-feu est juste une forme différente de la guerre », se désole un cadre humanitaire de retour de l’enclave palestinienne, où il décrit une situation toujours catastrophique pour les 2,1 millions d’habitants alors que l’hiver approche. « Les conditions sanitaires et d’hygiène [y] sont déplorables », a ainsi relevé, jeudi, le bureau des affaires humanitaires des Nations unies. « L’état de délabrement des systèmes d’assainissement de Gaza met en danger la santé publique, notamment en augmentant le risque de propagation d’infections bactériennes par contact avec des déchets ou de l’eau contaminée », déclare l’agence internationale.

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Le deuxième front alarmant est celui du Liban. Israël a continué, depuis le cessez-le-feu intervenu fin novembre 2024, à cibler des cadres du Hezbollah ou des dépôts supposés d’armes dans le sud du pays. Mardi, l’armée a frappé ce qu’elle présente comme une base d’entraînement du Hamas, dans la région d’Aïn El-Héloué, faisant 13 morts au sein d’un camp de réfugiés palestiniens, l’attaque la plus meurtrière dans ce secteur depuis douze mois. Elle a indiqué, mercredi, avoir bombardé des infrastructures du Hezbollah dans le sud du pays, où l’Etat hébreu conserve cinq postes avancés. « Nous pouvons surveiller si le Hezbollah se réinstalle dans la zone. Cela nous sert de position défensive avancée », avait expliqué au Monde un haut gradé de l’armée israélienne en faisant visiter, en septembre, la base située à An Nabatiyah, à quelques kilomètres de la frontière, côté libanais.

Mercredi, côté syrien cette fois, Benyamin Nétanyahou, accompagné de plusieurs ministres et de la haute hiérarchie militaire d’Israël, a effectué une visite des troupes installées sur le territoire syrien depuis la chute du président Bachar Al-Assad, fin 2024, afin de marquer sa volonté d’y maintenir une présence militaire durable, en violation du droit international. « Nous attachons une importance immense à notre capacité, tant défensive qu’offensive ici, à la protection de nos alliés druzes, et surtout à la protection de l’Etat d’Israël et de sa frontière nord, bordant l’autre côté du Golan[partie du territoire syrien occupée depuis 1967 et annexée par Israël en 1981] », a déclaré M. Nétanyahou. La Syrie a répliqué en condamnant une « visite illégale » qualifiée de « grave violation de sa souveraineté et intégrité territoriale ».

Benyamin Nétanyahou fragilisé

Un troisième front particulièrement tendu se situe en Cisjordanie. Le niveau de tension y est extrêmement élevé depuis plusieurs semaines en raison des attaques commises par des colons juifs contre des Palestiniens. La saison de la récolte des olives, depuis début octobre, a été marquée par un nombre inédit d’incidents, selon l’ONU. L’intensité et la fréquence des attaques se sont encore accentuées depuis une semaine. Jeudi soir, un garage a été incendié à Hawara, des Palestiniens ont été blessés à Hébron, d’autres attaqués près de Ramallah. « Nous n’avons jamais vu cela », témoigne, à l’unisson d’autres élus, Adib Lafi Shalabi, le maire de Tourmous Aya, près de Ramallah, où les attaques n’ont pas cessé, facilitées par la complicité de fait de l’armée israélienne sur le terrain.

Dans ce contexte déjà très tendu, l’Etat hébreu est aussi monté d’un cran dans ses opérations contre les Palestiniens. Après la mort d’un colon de 70 ans, tué mardi dans une attaque à Goush Etzion, l’armée a lancé une opération à Beit Ummar, la ville d’où était originaire un des assaillants. Plus de 300 maisons ou appartements y ont été perquisitionnés depuis mercredi. « Les soldats ont interrogé 200 suspects », déclare l’armée sans donner de précisions sur le statut juridique de ces interrogatoires. Des douzaines de véhicules ont été confisqués.

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Des opérations militaires ont été signalées dans les régions de Hébron, Tulkarem ou Naplouse. A Qabatiya, la police des frontières israélienne a arrêté six hommes suspectés par le Shin Bet, le service de renseignement intérieur, de préparer une « action terroriste ». « Plusieurs dizaines de suspects ont été interrogés », dit encore l’armée à propos d’un raid dans la région de Benyamin. Vendredi matin, deux jeunes Palestiniens ont été mortellement blessés à Jérusalem-Est. L’un d’eux avait 16 ans – il est le cinquantième mineur tué par Israël depuis le début de l’année en Cisjordanie. Mardi, un journaliste d’Al-Jazira a été blessé au pied par le tir d’un soldat alors qu’il couvrait une manifestation d’habitants du camp de réfugiés de Tulkarem, empêchés de rentrer chez eux depuis des mois. Depuis le 7 octobre 2023, 1 006 Palestiniens et 56 Israéliens ont été tués en Cisjordanie.

Ces attaques et ces raids se déroulent à un moment délicat pour Benyamin Nétanyahou, fragilisé en interne, alors qu’un scrutin législatif doit avoir lieu d’ici à onze mois. Le premier ministre, qui aurait voulu se prévaloir d’une normalisation des relations avec l’Arabie saoudite, a dû répondre aux inquiétudes de son camp et de l’opposition après l’annonce, par Donald Trump, d’un accord pour vendre des avions de guerre F-35 au royaume allié des Etats-Unis. Sur la bande de Gaza, la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU adoptée lundi prévoit la création d’une force internationale de stabilisation et entrouvre l’hypothèse d’un « chemin » vers la création d’un Etat palestinien, chiffon rouge en Israël pour l’électorat d’extrême droite, de droite et même du centre – contrairement à tous les engagements publics de M. Nétanyahou depuis des années.

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Luc Bronner (Jérusalem, correspondant)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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