Les causes profondes de la crise actuelle. (Par Denis Baranger et Olivier Beaud).

« Il n’y a jamais eu de peuple ou de France macroniste » : les extraits de « La Dissolution de la Vᵉ République », sur la révolution ratée du macronisme

Dans leur ouvrage à paraître le 13 novembre aux éditions Les Petits Matins, Denis Baranger et Olivier Beaud, spécialistes de droit politique et constitutionnel, mettent au jour les causes profondes de la crise actuelle. 

Par  et Publié aujourd’hui à 06h00, modifié à 14h37 https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/11/11/il-n-y-a-jamais-eu-de-peuple-ou-de-france-macroniste-les-extraits-de-la-dissolution-de-la-v-republique-sur-la-revolution-ratee-du-macronisme_6652980_823448.html

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[Le livre « La Dissolution de la Vᵉ République », des professeurs de droit public à l’université Paris-Panthéon-Assas et codirecteurs du blog « Jus Politicum » Denis Baranger et Olivier Beaud (Les Petits Matins, 248 pages, 20 euros), dont nous publions ici l’introduction, a été terminé au moment où Sébastien Lecornu était nommé premier ministre. Il ne prend donc pas en compte les événements postérieurs à la chute du gouvernement Bayrou, le 8 septembre.]

La dissolution du Parlement le 9 juin 2024 a créé un choc dans l’opinion. Son effet déstabilisateur a été immédiat, en forçant tous les partis, y compris celui du président, à se préparer à l’imprévisible : une élection législative générale trois semaines plus tard. Certes, il avait été question de dissolution dans les mois qui précédaient. La presse s’en était fait l’écho. Mais ce type de rumeurs ou d’articles de presse fait partie de la vie médiatique et des « marronniers » des services politiques, ces articles qui reviennent à chaque saison. Au total, le sentiment immédiat a donc été la stupeur. Et, une fois passé cet étonnement général, l’onde de choc de la dissolution a été plus longue et plus profonde. Pendant l’été, les marchés financiers ont tout de suite réagi. L’opinion française et internationale également. Certains de ces effets sont parfois souterrains, notamment dans le domaine qui est le nôtre, celui des institutions. Pour tenter de comprendre ce qui s’est passé, il faut commencer par traiter de l’auteur de la dissolution.

Tous les observateurs ont remarqué l’incroyable rapidité de l’apparition du macronisme. Entre 2016, moment de son apparition, et 2024, année de la dissolution, sa trajectoire politique prend la forme d’un arc. Elle commence avec la montée en puissance, remarquable de rapidité, d’Emmanuel Macron lui-même, suivie de sa victoire électorale en 2017. C’est la phase ascendante du cycle, qu’on peut résumer par le mot « révolution », titre du best-seller publié en 2016 par le candidat.

Ce cycle a commencé son décours, sa phase descendante, avec la réélection d’Emmanuel Macron en 2022. Il s’est clos brutalement avec la dissolution de 2024. En d’autres termes : le parcours politique d’Emmanuel Macron a connu un point d’arrêt brutal avec la dissolution, qui a été, comme cela fut remarqué à l’époque, autant celle du Parlement que du macronisme même. De brillantes analyses ont été, en leur temps, consacrées à l’ovni politique que ce dernier constituait au moment de son irruption dans le paysage politique national. On a pu, de façon inspirante, l’associer qui à une forme d’orléanisme, qui à un nouveau saint-simonisme valorisant l’expertise technique, l’industrialisme et l’économisme. Ces discussions présentent un réel intérêt, mais notre souci est ici de leur adjoindre la dimension, souvent omise, des institutions.

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De ce point de vue, le thème de la révolution se comprend en lien avec l’idée d’une « disruption » (autre mot central du macronisme, dont il n’est pas anodin qu’il soit un anglicisme), c’est-à-dire d’une rupture nécessaire à la remise « en marche » de la société française.

Débâcle de l’ancien système des partis

Il faut commencer par tenter d’expliquer l’irruption rapide et couronnée de succès du macronisme en France. Un courant politique ne peut s’implanter que s’il fait se rencontrer une certaine conception du bien commun (sinon il n’y a pas parti mais simple faction, selon la distinction imposée par Edmund Burke en Angleterre au XVIIIᵉ siècle), une suffisante convergence d’intérêts sociaux et un appareil partisan (ou autre) assez structuré pour conquérir et conserver le pouvoir.

Qu’en est-il du macronisme ? Emmanuel Macron est arrivé en apportant une réflexion étonnamment structurée sur les maux de la société française, mais aussi sur les remèdes à leur apporter. Le volet n° 1 (une vision du bien commun) était donc assez bien nourri. Le volet n° 2, celui de l’existence d’intérêts sociaux capables de se fédérer autour dudit projet, a posé plus de problèmes. Le programme commun de la gauche, en 1972, a donné un exemple de rassemblement de courants politiques hétérogènes (Parti communiste [PC] et Parti socialiste [PS] post-Epinay) [Note des auteurs : le congrès d’Epinay-sur-Seine de juin 1971 marque l’aboutissement du processus d’unification des socialistes. François Mitterrand y est élu premier secrétaire du Parti socialiste] avec des bases sociales de plus en plus divergentes (classes moyennes vs monde ouvrier) mais capables, au prix de concessions mutuelles, de s’accorder sur une stratégie de conquête du pouvoir. Le PC renonçait à être hégémonique, tandis que le parti de François Mitterrand maintenait, à travers le slogan « Changer la vie », la promesse du socialisme, probablement irréalisable mais conforme à sa promesse ancienne de « garder la vieille maison » marxiste en France. De cette façon, les intérêts de ce qu’il restait en France de prolétariat et ceux d’une classe moyenne de fonctionnaires ou de salariés pouvaient s’accorder sur un projet économique et sociétal convergent.

Lors de la montée en puissance du macronisme, aucune convergence de ce type ne s’est produite, probablement parce que le projet de société macroniste ne le permettait pas. Ce qui a véritablement rendu possible, malgré tout, l’émergence et les premières victoires du macronisme, c’est bien plutôt le vide laissé par la débâcle de l’ancien système des partis.

A droite, la montée du Rassemblement national (RN) « dédiabolisé » de Marine Le Pen reposait sur un hybride de libéralisme sociétal et de rejet du libéralisme économique, tandis que la droite qu’on disait alors républicaine prétendait, comme l’a démontré Philippe Raynaud, imposer un cocktail à peu près symétrique fait de libéralisme économique (remise en cause de l’Etat-providence) et de conservatisme sociétal (illustré par le soutien apporté à François Fillon par le mouvement antimariage gay Sens commun). Ce policy mix fut porté, avec l’insuccès que l’on sait, par François Fillon en 2017.

Une certaine « fragilité doctrinale »

Ces mutations ont conduit à la polarisation des forces politiques. A droite, celle-ci a été immédiate, le RN et Les Républicains (LR) étant séparés par la tradition du front républicain héritée du chiraquisme, tandis que l’idée d’une union des droites (RN + LR) peinait, et peine toujours, à se concrétiser. De l’autre côté, le vieux souci de ne jamais avoir « d’ennemi à gauche », couplé à la grande fragilité du Parti socialiste et à une lecture très pragmatique de la carte électorale, est resté suffisamment fort pour permettre à l’alliance Nupes, puis au NFP, de se forger et de perdurer, du moins pour un temps. Le prix pour cela était une radicalisation sur le flanc gauche, LFI [La France insoumise] s’étant imposée comme la nouvelle force dominante de l’attelage.

Plus près du centre, c’est-à-dire dans les anciennes forces de gouvernement (LR à droite, PS à gauche), le désastre était complet. C’est là que se trouvait l’espace dans lequel le macronisme a pu s’engouffrer et prospérer. Encore fallait-il le combler avec un projet positif. C’était le but de la « révolution » promise par Emmanuel Macron.

Emmanuel Macron visite la maison de Pierre Loti, à Rochefort (Charentes-Maritimes), le 4 novembre 2025.
Emmanuel Macron visite la maison de Pierre Loti, à Rochefort (Charentes-Maritimes), le 4 novembre 2025. AGNES DHERBEYS/MYOP POUR « LE MONDE »

La prétention du macronisme à revêtir un caractère révolutionnaire peut susciter l’interrogation. Il suffit pour cela de lire le livre d’Emmanuel Macron paru en 2016, qui, malgré son titre, ne parle guère de révolution. L’auteur y plaide pour une batterie de réformes, certes profondes, mais pas de nature à changer radicalement la société et ses institutions. Pour avoir une révolution dans l’ère moderne, il faut au moins trois choses : avant, un projet politique de rupture émancipatrice, c’est-à-dire permettant d’aller vers un avenir meilleur que ne promet pas ou plus le cours ordinaire des choses ; pendant, un soutien social suffisant non seulement pour exercer le pouvoir mais encore pour réaliser ce projet révolutionnaire, soutien qui s’obtient souvent par la convergence de groupes auparavant séparés, voire hostiles (bourgeoisie et peuple de Paris en 1789, mollahs conservateurs, populations pauvres des campagnes et bazar commerçant de Téhéran dans l’Iran de 1979, etc.) ; enfin, après, une fois terminés les événements révolutionnaires, il faut que s’implante une structure politique nouvelle, c’est-à-dire un nouvel ordre stable fait d’institutions et de valeurs politico-morales, souvent concrétisé dans notre histoire par des textes juridiques tels qu’une déclaration de droits et une Constitution.

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Sur le premier terrain, un projet de société rompant nettement avec le passé, il est permis de penser que le macronisme est le résultat d’une rupture, elle-même liée à un diagnostic de crise du système. Il est le produit du croisement de l’effondrement des grands partis de gouvernement ayant dominé le système des partis depuis la formation du régime, d’une pratique institutionnelle apparemment stabilisée mais au prix d’une incapacité à moderniser et à réformer le pays, et d’une perte massive de confiance des Français dans leurs représentants. L’émergence du macronisme constitue une sorte de réponse à cet état de choses, et donc à notre sens, si elle a pu surprendre, elle n’était pas un phénomène accidentel. En effet, le macronisme, sous une forme assez volontiers dialectique, proposait un dépassement des blocages, des oppositions et des échecs de la société française. Sa capacité à balayer les formes mortes de la politique nationale a été remarquable.

En ce qui concerne le second point, la formation d’un soutien social suffisant, force est de reconnaître qu’il n’y a jamais eu de peuple ou de France macroniste, c’est-à-dire, par-delà ce que disent les sondages, de coalition d’intérêts et de convictions (les deux étant difficiles à démêler dans la politique réelle) cimentés autour d’un parti et d’un candidat. Le macronisme, s’il a combiné, à un moment donné, un diagnostic convaincant, un programme novateur et une capacité à gagner certainement dépendante des qualités personnelles de son chef, a pour le reste manqué de consistance.

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D’abord, le programme lui-même est resté marqué par une certaine « fragilité doctrinale ». Ensuite, le macronisme n’a pas réussi à devenir politiquement hégémonique. Autrement dit, la coalition d’intérêts sociaux qui permet ce que la pensée marxiste, à la suite d’Antonio Gramsci, a appelé l’hégémonie, n’a tout simplement jamais existé. Il y a eu une France gaulliste après 1958 ; une France de droite entre Pompidou et Giscard ; un « peuple de gauche » après 1981. Si Emmanuel Macron a pu, lors du lancement de son mouvement, annoncer dans son discours de Bobigny du 16 novembre 2016 que son but était, par-delà gauche et droite, de « rassembler les Français », cette promesse n’a guère dépassé le stade du lieu commun de toute campagne présidentielle…

Tout cela explique peut-être la persistante faiblesse électorale du mouvement à la suite de la divine surprise des élections législatives de 2017, consécutives à la présidentielle et qui ont donné lieu à un raz-de-marée des candidats « marcheurs » et pour la plupart novices en politique. Cela s’est vu aussi à la grande fragilité des alliances internes et extérieures scellées autour du nom d’Emmanuel Macron.

Forces propres suffisantes

En interne, les macronistes « de gauche » et ceux d’obédience plus libérale n’ont pas pu se rassembler bien longtemps. Dans le voisinage proche, les relations ont parfois été houleuses entre LREM [La République en marche], le MoDem et Horizons, le parti d’Edouard Philippe. Enfin, rien ne s’est bâti de consistant dans les relations avec le monde extérieur, cet « ancien monde » qu’il était question de balayer : impossible entente avec la gauche non LFI et les écologistes, mariage de raison très peu robuste avec les LR sur certains dossiers avant la dissolution et au sein des gouvernements Barnier et Bayrou. Toutes ces divisions, ces mésententes, ce manque de jointures sont apparus au grand jour au cours des débats législatifs décisifs de 2023-2024, à commencer par la loi sur les retraites et la loi asile-immigration.

Pour résumer : le dépassement de l’opposition droite-gauche, promis par le fameux « en même temps », s’est révélé irréalisable quand il s’est agi de le concrétiser avec des partenaires politiques bien réels. Faute de forces propres suffisantes, il a bien fallu construire le monde nouveau du macronisme avec des matériaux extraits du monde ancien. Evidemment, c’est là que les difficultés sont apparues, de sorte que l’écart entre la pensée du chef et les convictions de ses troupes n’a fait que se creuser, au point de devenir après la dissolution un gouffre infranchissable.

Venons-en au dernier point : la capacité à faire émerger un nouveau cadre institutionnel. De ce point de vue, il ne suffisait pas de porter le diagnostic d’une faillite des institutions. Encore fallait-il, pour s’imposer, leur offrir une alternative crédible. Ici, les choses se compliquent. Le projet macroniste, à en croire le manifeste de 2016, n’avait pas grand-chose à offrir sur ce plan. Au minimum, une révolution « bien tempérée », telle que le macronisme pouvait se contenter, à Constitution constante, d’un nouveau dispositif institutionnel idoine, ce qu’on pourrait appeler une nouvelle géométrie variable de la Ve République. Celle-ci est assez souple pour le permettre. Quant à savoir si cela s’est produit, c’est l’objet de ce livre que d’essayer de le déterminer et on le fera d’abord en partant de cet événement si singulier : la dissolution de 2024.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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