Annulation d’un colloque sur la Palestine au Collège de France : la chaîne du scandale
L’annulation, sous pression du ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, d’un colloque du Collège de France consacré à la Palestine, constitue un opprobre démocratique et scientifique.
10 novembre 2025 à 14h57
Face à l’annulation d’un colloque du Collège de France consacré à l’histoire de la Palestine, sous pression directe d’un ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche qui paraît prendre ses décisions en lisant Le Point (et son récent article outrageusement titré « un colloque propalestinien à haut risque »), la réponse à la fois cinglante et ironique du démographe François Héran, professeur honoraire au Collège de France, est sans doute la plus savoureuse.
Dans une lettre rendue publique et adressée à Thomas Römer, administrateur du Collège de France, qui venait d’annoncer, dimanche 9 novembre, l’annulation de ces deux jours de colloque devant se tenir à la fin de cette semaine, François Héran écrit : « En lisant ton message envoyé à la presse, je découvre que, loin d’être l’apanage du wokisme, la cancel culture peut aussi inspirer l’administration du Collège. Il fallait du courage pour donner des leçons d’objectivité et d’intégrité scientifique à Henry Laurens, qui compte seulement à son actif quelques dizaines d’ouvrages sur la question d’Orient et les affaires de Palestine. Notre collègue, à l’évidence, ne maîtrise pas les enjeux du débat dans un domaine aussi brûlant. »
Et il ajoute : « Il était bon de rappeler aussi qu’en la matière, les partis pris d’un hebdomadaire bien connu pour son traitement rigoureux des faits ont plus de légitimité qu’un professeur occupant sa chaire depuis vingt-deux ans. On se demande comment ce dernier a osé inviter à son colloque un ancien chef de la diplomatie de l’UE ou un ancien premier ministre, aux côtés d’intervenants capables d’exprimer un large éventail de savoirs et d’opinions, alors qu’il était si simple d’inviter uniquement des intervenants validés par la Licra. »
Interrogé par Mediapart, Salam Kawakibi, chercheur d’origine syrienne et directeur du Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris (le Carep), coorganisateur du colloque, a la colère moins froide. « Que le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche exige l’annulation de ce colloque, c’est scandaleux au pays des droits de l’homme et de la liberté d’expression. Nous voulions donner la parole à des chercheurs venant de toutes les régions du monde, y compris israéliens. Mais il suffit d’une pression de la Licra et d’un article mensonger du Point pour que le ministre foule au pied les libertés académiques. Même quand je dirigeais l’Institut français du Proche-Orient à Alep entre 2000 et 2005, avant de devoir m’exiler pour éviter le régime de Bachar al-Assad, je n’ai jamais connu de telles pressions du pouvoir politique en amont d’un colloque ! »

Quiconque lira vraiment l’argumentaire et la composition du colloque ne pourra que constater le sérieux des intervenants et des thématiques. Rappelons aussi, pour mémoire, que l’article L952.2 du Code de l’éducation dispose que « les libertés académiques sont le gage de l’excellence de l’enseignement supérieur et de la recherche français. Elles s’exercent conformément au principe à caractère constitutionnel d’indépendance des enseignants-chercheurs ».
Contacté par Mediapart, Henry Laurens, l’un des chercheurs les plus reconnus du champ, qui occupe la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France et coorganisait le colloque, s’oppose lui aussi « à toute contestation de la nature scientifique de l’événement ».
Dans un communiqué mis en ligne dimanche 9 novembre, Thomas Römer justifie pourtant sa décision d’annuler le colloque par ces mots : « En réaction à la polémique entourant la tenue au Collège de France du colloque intitulé “Palestine et Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines” co-organisé les 13 et 14 novembre 2025 par le Pr Henry Laurens, titulaire de la chaire histoire du monde arabe du Collège de France, et par le Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris (Carep), le Collège de France tient à rappeler la stricte neutralité de l’établissement au regard des questions de nature politique ou idéologique. Lieu du savoir et de sa diffusion, il ne prône, ni n’encourage, ni ne soutient aucune forme de militantisme. »
Trouble à l’ordre public ?
Or, la « polémique » invoquée ne va pas au-delà de l’article déjà cité du Point et de la façon dont les médias Bolloré, emmenés par CNews, ont embrayé. Et, dans la mesure où l’administrateur du Collège de France disposait depuis des mois, sur son bureau, de l’argumentation et du profil des intervenants du colloque, la véritable raison de l’annulation ne peut que se trouver dans la lettre envoyée la veille, samedi 8 novembre, à Thomas Römer par Philippe Baptiste, ministre chargé de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace.
Dans sa missive, ce dernier écrit : « Sans préjuger des propos qui seront effectivement tenus, je ne peux que constater à la lecture du programme un parti pris sur un sujet délicat et fortement polémique, et je ne peux que regretter l’impact durable que son organisation est susceptible d’avoir sur l’image de votre institution. Au vu de ce programme, je doute que vous soyez en mesure de garantir un débat où le pluralisme des idées puisse pleinement s’exprimer. Cependant, ni les sujets qui y sont discutés, ni la liste des intervenants ne peuvent justifier une intervention du ministère visant à empêcher la tenue de cette manifestation scientifique. Une telle intervention serait contraire aux principes fondamentaux de notre État de droit. »
Ou comment dire, dans une même phrase, qu’une intervention politique dans le programme d’une des plus prestigieuses institutions académiques du pays est impensable tout en intervenant dans cette même programmation en faisant part à l’administrateur du Collège de France que le ministre est « personnellement en profond désaccord avec l’angle retenu » pour le colloque…
Comme souvent désormais, c’est aussi le possible trouble à l’ordre public qui est invoqué pour justifier les annulations d’événements ayant la Palestine pour objet. Or non seulement, en l’occurrence, la polémique était uniquement médiatique, mais le Collège de France dispose d’un service de sécurité ad hoc qu’il était en outre prévu de renforcer pour cet événement, d’après nos informations.
Pour les détracteurs du colloque, l’affaire est sous-tendue par le fait que ce colloque est coorganisé par le Carep, une institution entièrement financée par le Qatar, dont certains membres devaient intervenir à la tribune ou pour modérer certaines tables rondes.
Mais de deux choses l’une : soit on considère le Qatar comme un pays infréquentable et il serait dans ce cas logique d’annuler les prochains matchs du PSG, soit on considère que ce pays est légitime à financer des institutions de recherche à l’étranger, comme le font par exemple la Grande-Bretagne avec le British Council, l’Allemagne avec les instituts Goethe, la Chine avec les instituts Confucius, ou bien sûr la France…
« La France a plein de centres de recherche partout dans le monde, et quand je dirigeais le centre de l’Ifpo [Institut français du Proche-Orient – ndlr] à Alep, on ne m’a jamais reproché d’être financé par un pays étranger », s’agace Salam Kawakibi.
Preuve que ce qui dérange dans le colloque annulé par le Collège de France, est bien le sujet – la Palestine – et non la co-organisation avec le Carep, ce centre de recherche avait déjà collaboré à des évènements scientifiques importants avec le Collège de France, notamment un grand colloque intitulé « Penser les sciences humaines et sociales dans les mondes arabes » en 2023.
Libertés académiques
Il faut, en outre, rappeler que le Carep n’est pas financé par le gouvernement du Qatar mais par le Doha Institute, parfois considéré comme l’équivalent de l’EHESS dans ce pays, même si ce dernier bénéficie effectivement des fonds publics du riche émirat.
Depuis les révoltes arabes de 2011 notamment, de très nombreux chercheurs sur le monde arabe sont affiliés ou financés par cette institution, parce qu’ils et elles sont originaires de pays dont les institutions de recherche publiques sont sous-financées, comme le Liban, ou dirigés par des autocrates leur interdisant de s’y exprimer librement, comme l’Égypte ou la Syrie de Bachar al-Assad.
De façon anonyme, plusieurs universitaires contactés par Mediapart pointent d’ailleurs, avec cette annulation du colloque sur la Palestine, une décision prise non seulement sous pression politique, mais aussi par crainte que certains mécènes et sponsors du Collège de France ne retirent leur financement au motif que l’institution serait accusée d’être trop militante…
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Alors que la participation du Collège de France consistait à fournir les locaux et que le Carep finançait le logement et les déplacements des intervenant·es pour une somme tournant, selon nos informations, autour de 50 000 euros, les organisateurs cherchent aujourd’hui un autre endroit pour tenir ce colloque. Une tribune d’universitaires à paraître prochainement dans Le Monde réclame, elle, le maintien du colloque au Collège de France.
Désinvitée récemment alors qu’elle devait intervenir dans une université aux Pays-Bas, la sociologue Eva Illouz avait choisi l’ironie pour répondre : « Je me réjouis d’apprendre qu’une décision ouvertement antisémite a été prise démocratiquement. »
Si la gravité du moment n’était telle, interrogeant sur la possibilité de l’administrateur du Collège de France comme du ministre de l’enseignement supérieur de se maintenir à leur place, on aurait envie de manier le même registre et de se féliciter qu’une décision aussi ouvertement liberticide ait été prise sous la pression d’un ministre garant de « libertés académiques constituant l’un des fondements de notre démocratie et de notre république », selon les propres termes de sa lettre envoyée à l’administrateur du Collège de France.
Comment le Collège de France en est venu à annuler un colloque scientifique sur la Palestine
La décision de suspendre l’événement, prise le 9 novembre par l’administrateur du Collège de France, crée un précédent. Des universitaires dénoncent le rôle joué par le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui aurait lui-même contribué à faire du colloque un « événement politique ».
Pourquoi un colloque universitaire consacré à la Palestine a-t-il été annulé au Collège de France ? La question est posée après la décision prise par l’administrateur de l’établissement de déprogrammer un événement intitulé « La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines », qui devait se tenir les 13 et 14 novembre, coorganisé par l’historien Henry Laurens et le Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris (Carep Paris).
Les motivations ayant conduit à cette décision radicale – du jamais-vu depuis le Second Empire, quand le cours d’Ernest Renan fut « suspendu jusqu’à nouvel ordre » par l’empereur Napoléon III, le 26 février 1862 – interpellent dans leur enchaînement. A en croire Thomas Römer, l’administrateur du Collège de France, elle s’est imposée « en réaction à la polémique entourant la tenue » de l’événement.
La « polémique » a démarré avec un article du Point, publié le 7 novembre. Sous le titre « Un colloque propalestinien à haut risque », le média formule l’hypothèse de « deux journées à tendance pro-Hamas ». La liste des intervenants « ne laiss[ant] aucune place au doute », « le colloque sera propalestinien, antisioniste et décolonial », décrète l’hebdomadaire. La Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), interrogée, y voit même un cas d’« entrisme pur et simple ».
« Foire antisioniste »
Dès sa parution, l’article est posté sur X par la Licra, qui annonce « saisir » le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, car il s’agit d’un « colloque antisioniste » et d’un « dévoiement » du Collège de France. Le 8 novembre, sur Europe 1, la vice-présidente de la ligue, l’avocate Galina Elbaz, décrit les intervenants comme des « personnalités très sulfureuses qui ont toutes eu des prises de position qui flirtaient avec l’apologie du terrorisme ». Une « foire antisioniste » où se seraient retrouvés « défenseurs du Hamas, militants de BDS [Boycott Désinvestissement Sanctions], éditorialistes d’Al-Jazira », insiste la Licra.
Ces accusations, qui insistent sur le financement du Carep par des fonds qataris et l’accusent d’œuvrer en sous-main pour les Frères musulmans, indignent Salam Kawakibi, le directeur exécutif du centre de recherche. « Nous ne sommes ni des agents du Qatar ni des Frères musulmans, déclare-t-il. Nous sommes financés par un fonds privé, et nous dépendons de l’Arab Center for Policy Studies, le plus prestigieux think tank arabe basé à Doha et qui compte des antennes à Washington, Beyrouth, Amman, Tunis, Madrid et Paris. » Le fondateur du centre, Azmi Bishara, vient plutôt de la gauche laïque. Le conseil d’orientation du Carep Paris est dirigé par Denis Bauchard, un diplomate respecté à la retraite, ayant été ambassadeur, notamment en Jordanie et au Canada.
Le Carep a également été accusé par Le JDDd’avoir choisi à dessein le 13 novembre, qui coïncide avec le 10e anniversaire des attentats du Bataclan et des terrasses, à Paris, et du Stade de France, à Saint-Denis (Seine-saint-Denis). La date a en réalité été proposée par l’administration du Collège de France.
Dans un communiqué annonçant l’annulation de l’événement, dimanche 9 novembre, Thomas Römer a tenu à rappeler la « stricte neutralité de l’établissement au regard des questions de nature politique ou idéologique ». En tant que « responsable de la sécurité des biens et des personnes, ainsi que de la sérénité des événements », il explique par ailleurs n’avoir d’autre choix que de renoncer « face à la polémique, mais aussi aux risques qui se manifestent autour de ce colloque ».
Le Collège de France a indiqué au Monde, mardi 11 novembre, que le colloque « ne contrevenait pas aux règles générales en matière de liberté académique », mais a souligné que « la question de la pluralité des analyses a été publiquement mise en cause par différents acteurs », ce qui aurait suffi à compromettre la tenue de l’événement. « La violence des mises en cause sur les réseaux sociaux nous a fait craindre des risques liés à d’éventuels débordements aux abords et au sein de l’amphithéâtre », ajoute-t-on.
Henry Laurens, coorganisateur du colloque au titre du Collège de France, est l’historien français le plus reconnu sur le Proche-Orient. Contacté par Le Monde, il a souhaité s’en tenir à son « devoir de réserve et aux strictes règles de la collégialité ». Des proches le disent très affecté par les accusations d’antisémitisme portées par plusieurs polémistes. Une source interne au Collège de France estime que « l’annulation du colloque est désastreuse : elle a causé plus de bruit et de dommages que n’en aurait causé sa tenue ».
« Tout cela est assez emblématique de ce qui se passe dans le monde académique avec des approches très orientées, un regard très militant sur la question du Proche-Orient », juge, à l’inverse, Yonathan Arfi, le président du Conseil représentatif des juifs de France, qui se félicite que le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche se soit « largement fait écho du fait que cela dépassait le cadre usuel pour la recherche publique ». Dès l’annonce de l’annulation du colloque, dans un tweet, le ministre, Philippe Baptiste, a en effet salué une « décision responsable d’une institution qui doit symboliser l’excellence du savoir (…) et, pour cela, être le lieu du débat dans toute sa pluralité, ouvert à tous les courants de pensée ».
« Je doute que vous soyez en mesure de garantir un débat »
M. Baptiste n’a pas été un simple spectateur dans cette affaire. Au lendemain de la publication de l’article du Point, il a adressé une lettre à l’administrateur du Collège de France, que Le Monde s’est procurée. Dès les premières lignes, M. Baptiste considère que ce colloque fait l’objet d’une « vive polémique ». « Sans préjuger des propos qui seront effectivement tenus, je ne peux que constater, à la lecture du programme, un parti pris sur un sujet délicat et fortement polémique », acte-t-il. Avant de mettre en garde M. Römer : « Au vu de ce programme, je doute que vous soyez en mesure de garantir un débat où le pluralisme des idées puisse pleinement s’exprimer. »
Conscient que son statut de ministre « dans un Etat de droit » lui interdit d’empêcher la tenue d’une manifestation scientifique, Philippe Baptiste poursuit d’une phrase sibylline : « C’est mon rôle de le faire respecter [le code de l’éducation et le principe de liberté académique], et ce y compris dans le contexte de ce colloque, bien que je sois personnellement en profond désaccord avec l’angle retenu par celui-ci. »
L’entourage du ministre assure au Monde que « c’est la décision exclusive du Collège de France que de choisir d’annuler le colloque » et qu’il n’y a eu « aucune pression » exercée par M. Baptiste. « Un événement comme celui-ci, avec la visibilité qu’il avait acquise au fil des jours, était porteur de risques de troubles à l’ordre public », justifie-t-on sans préciser sous quelle forme auraient pu avoir lieu ces troubles. C’est par « un écosystème de chercheurs, dont certains se sont émus du programme », ajoute-t-on, que le ministre a été informé, le 6 novembre, de la tenue de ce colloque.
Selon nos informations, un groupe d’universitaires appelé « réseau de recherche sur le racisme et l’antisémitisme », structure fédérative associant huit universités et des associations dont la Licra, a produit de nombreux échanges entre les 8 et 10 novembre. Dans cette boucle qui compte des dizaines de membres de sensibilité plutôt pro-israélienne, on affirme que « certains collègues ont lâché la rampe et ne font plus aucune distinction entre leur expertise scientifique et leur militantisme », qu’ils ont « pris l’habitude de se servir de leurs diplômes et de l’autorité morale qui en émane pour faire passer ce qui est tout bonnement de l’ordre de la propagande[propalestinienne] ».
On y évoque aussi la nécessité de prendre des « mesures coercitives pour les faire rentrer dans le cadre ». Enfin, on y raille le débat de clôture du colloque du Carep, qui prévoyait des prises de parole de l’ancien chef de la diplomatie française Dominique de Villepin, de la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, et de l’ex-haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères, Josep Borrell.
« Accablant »
Historienne et politiste, directrice de recherche au CNRS, Stéphanie Latte Abdallah devait intervenir au cours de l’une des tables rondes sur « Le sionisme comme projet européen d’expansion coloniale ». Elle confie être « choquée » par cette annulation et balaie tout caractère univoque dans les exposés prévus. « Il s’agit d’un colloque qui a un sujet scientifique, la Palestine et l’Europe, et des intervenants qui sont les meilleurs spécialistes de cette question, explique-t-elle. Les choix scientifiques relèvent des libertés académiques et non de la décision d’un ministre. En revanche, quand un colloque clairement politique est organisé au Sénat, le 10 novembre, par l’organisation israélienne Elnet, financée par le gouvernement de Nétanyahou, cela ne semble poser de problème à personne. » Un autre intervenant, qui préfère garder l’anonymat, ironise : « Faudra-t-il aussi, à chaque colloque sur Israël, inviter un chercheur présentant le point de vue palestinien ? »
Quant au panel de clôture, « il était bien séparé de la dimension purement scientifique », précise Mme Latte Abdallah. « Faire intervenir Dominique de Villepin, Josep Borrell et Francesca Albanese était un acte conclusif politico-diplomatique, centré sur des questions de droit international par des figures qui le portent, en plein génocide, dans un contexte où il nous oblige plus encore », décrit-elle en soulignant que « tout se passe comme si, au lieu de faire respecter le droit international, il était au contraire devenu une cible et quelque chose de dangereux ».
Parmi les universitaires, plusieurs dénoncent une censure. D’après le politiste Fabien Jobard, directeur de recherches au CNRS et membre de l’Observatoire des atteintes à la liberté académique, « tout cela est vraiment accablant ». « Le ministre a dérogé au principe de respect de la liberté académique, et il le sait. Dans un même courrier, le ministre dit qu’il est le garant de la liberté académique, mais qu’il se garde d’agir pour la garantir. »
Alors que le colloque était programmé depuis plusieurs mois, les organisateurs s’étonnent d’un tel revirement. « Sous couvert de garantir la scientificité, le ministre justifie ainsi une intervention politique dans le champ de la recherche, en contradiction avec sa mission première : protéger la liberté académique », écrivent dans un communiqué, le 10 novembre, les responsables de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe du Collège de France et le Carep.
Appel à la démission
Cette annulation va « créer un précédent dangereux : il suffira désormais d’un article polémique ou d’un tweet ministériel pour censurer un colloque jugé “sensible”. Accuser ces chercheurs d’antisémitisme ou de militantisme revient à disqualifier sans fondement leurs travaux, pourtant validés par leurs pairs et publiés dans les revues scientifiques les plus prestigieuses, alertent-ils. La recherche n’a pas vocation à être équilibrée politiquement : elle doit reposer sur la compétence, la méthode et la probité intellectuelle. »
« C’est le ministre qui a transformé ce colloque en événement politique, et c’est une première, observe l’une des intervenantes, qui souhaite taire son nom. Cela brouille toute possibilité d’une réflexion scientifique, équitable et compréhensive. On voit monter ce côté trumpiste, c’est comme une restriction de notre périmètre de recherche, alors même qu’il y a une énorme incompréhension du conflit et un manque de culture générale et de connaissance de l’histoire. »
L’association France Universités, qui réunit les chefs d’établissement, indique avoir découvert « avec stupeur » cette annulation. Dans un communiqué daté du 10 novembre, elle exprime son incompréhension et une « vive inquiétude » à l’égard des libertés académiques. Près d’un millier de chercheurs, enseignants, étudiants ont signé une pétition dénonçant « la volonté délibérée d’empêcher la recherche académique sur Israël-Palestine, dès lors qu’elle contrevient aux cadres intellectuels portés par les soutiens à la politique israélienne », qu’ils jugent « extrêmement préoccupante ». Demandant une « réponse à la hauteur des enjeux », ils appellent à la démission de Philippe Baptiste.
L’annulation du colloque “La Palestine et l’Europe” crée un précédent d’une extrême gravité » : la tribune de professeurs du Collège de France
Tribune
Un collectif de professeurs de l’institution s’élève, dans une tribune au « Monde », contre la déprogrammation de l’événement, synonyme pour eux d’une mise en péril de la liberté académique.
Le Collège de France, par la voix de son administrateur, a pris la décision d’annuler le colloque international « La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines » [qui doit se tenir les 13 et 14 novembre au Centre arabe de recherches et d’études politiques, à Paris], suscitant l’incompréhension d’une bonne partie de la communauté scientifique, en France comme à l’étranger. Bien que conscients des pressions qui pesaient sur sa tenue et des responsabilités administratives qui en découlent, nous regrettons cette décision qui fait prévaloir, de façon disproportionnée, les questions de sécurité sur le respect de la liberté académique, objet de menaces croissantes en de nombreux endroits du monde.
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C’est soucieux de l’avenir de la liberté académique au Collège de France, dans notre pays et au-delà, que nous tenons à rappeler que cette liberté protège un bien, non seulement public, mais aussi commun, et qu’elle fonde dès lors une responsabilité collective à l’égard des savoirs.
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Par la place singulière qu’il occupe dans le paysage institutionnel de la recherche et de l’enseignement, le Collège de France est particulièrement exposé au tribunal de l’opinion publique et à la censure politique. Sa responsabilité à l’égard de la défense de la liberté académique en est d’autant plus grande. L’annulation d’une manifestation scientifique votée au sein de l’assemblée des professeurs est un précédent d’une extrême gravité, car elle y fragilise la possibilité même de débats scientifiques et intellectuels sur des questions de société, dès lors qu’ils feraient l’objet d’interventions politiques, partisanes ou médiatiques visant à les interdire ou les empêcher.
En un temps où la libre recherche et l’enseignement qui en découle font l’objet d’attaques dans de nombreux pays, le message envoyé par les derniers événements est assurément inquiétant. Nous ne cesserons de combattre toute entrave injustifiée à la discussion rigoureusement informée et librement exposée, et au désaccord, qui sont les conditions de tout débat scientifique.
Prétendue politisation des sciences
La liberté académique est souvent mal connue, ou mal comprise, réduite à un simple principe, confondue avec la liberté d’expression ou comme impliquant une obligation de neutralité. Pourtant, la liberté académique des enseignants-chercheurs est garantie par le droit international et européen des droits de l’homme. Comme droit individuel, elle comprend la liberté de recherche, d’enseignement et d’expression des chercheurs et enseignants, mais elle protège aussi le droit à l’autonomie des institutions de recherche et d’enseignement.
Surtout, la liberté académique fonde des responsabilités, tant pour les enseignants-chercheurs que pour leurs institutions. C’est à ce titre que ces institutions ont un devoir de réserve, mais celui-ci vise précisément à protéger le libre exercice des droits de leurs enseignants-chercheurs contre la censure politique et la contrainte morale d’une minorité ou de la majorité.
Ce devoir de réserve des institutions de recherche et d’enseignement ne peut donc s’exercer au détriment de la liberté académique de leurs membres. En effet, les enseignants-chercheurs ne sont pas tenus, eux, par un tel devoir, et encore moins par une obligation de neutralité. Leur seule responsabilité s’exerce à l’égard de la science et de la recherche de la vérité. Il s’agit de l’intégrité scientifique et du respect des contraintes épistémiques internes à la pratique professionnelle de leurs savoirs, y compris lorsqu’il s’agit de savoirs qui portent sur les problèmes et besoins contemporains de la société, et qui peuvent dès lors déplaire à certains.
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Les sciences sociales sont particulièrement concernées par les pressions extérieures qui s’exercent sur les institutions de recherche et d’enseignement, mais les sciences de la terre, la biologie ou la médecine ne sont pas épargnées, comme le montre la situation actuelle des Etats-Unis. Les attaques contre la prétendue politisation des sciences relèvent elles-mêmes très souvent d’une offensive politique et idéologique contre l’autonomie des institutions de recherche et d’enseignement. Nous estimons que le Collège de France doit continuer à défendre, partout et toujours, l’autonomie de la science à l’égard des pouvoirs tant publics que privés.
La liberté académique n’est pas absolue, bien sûr. Cependant, en tant que droit de l’homme, elle ne peut être restreinte que pour protéger les droits d’autrui ou des intérêts généraux reconnus par la loi, par une procédure démocratique et de façon proportionnée. En dehors de ces conditions, les bénéficiaires, qu’il s’agisse d’enseignants-chercheurs ou d’institutions d’enseignement et de recherche, ne peuvent renoncer à leur liberté académique au prix, sinon, de sacrifier l’égale liberté de tous les autres.
Samantha Besson, Patrick Boucheron, Laurent Coulon, Esther Duflo, Didier Fassin, François-Xavier Fauvelle, Sonia Garel, Timothy Gowers, Marc Henneaux, Xavier Leroy, Antoine Lilti, Pierre-Louis Lions, Vinciane Pirenne-Delforge et Isabelle Ratié sont professeures et professeurs du Collège de France.
Annulation du colloque « La Palestine et l’Europe » au Collège de France : « Cette interdiction ouvre la voie à une ère de censure institutionnelle »
Tribune
Dans une tribune au « Monde », un collectif de plus de 300 universitaires, parmi lesquels Jean-François Bayart, Judith Butler et Pierre-Cyrille Hautcœur, s’élève contre l’annulation de l’événement. Ils y voient une « atteinte sans précédent à la liberté académique ».
Nous, membres de la communauté scientifique, chercheurs, enseignants, étudiants et citoyens attachés à l’indépendance du savoir, exprimons notre profonde inquiétude face à l’annulation du colloque « La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines », initialement prévu au Collège de France.
Cette décision, prise à la suite d’un article polémique et de pressions directes exercées par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, constitue une atteinte sans précédent à la liberté académique en France. Sous prétexte de garantir l’intégrité scientifique, le ministère a légitimé une intervention politique dans le champ de la recherche, en contradiction avec sa mission première : protéger l’indépendance des universitaires et la pluralité des approches scientifiques.
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Issus d’universités prestigieuses telles que l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (Suisse), la School of Oriental and African Studies de Londres, l’université d’Amsterdam, l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et le Centre national de la recherche scientifique, à Paris, ou la Queen Mary University of London, les intervenants ont été injustement discrédités, sur la base d’amalgames et d’accusations infondées. Leur compétence, leur rigueur et la reconnaissance internationale de leurs travaux ne sauraient être effacées par des campagnes de dénigrement.
Des principes mis en péril
La recherche n’a pas vocation à plaire ni à se conformer à un « équilibre politique » dicté par le pouvoir. Elle repose sur la méthode, la critique, le débat argumenté, des principes aujourd’hui mis en péril. En confondant évaluation scientifique et contrôle idéologique, cette interdiction ouvre la voie à une ère de censure institutionnelle, où des calomnies médiatiques suffiraient à bâillonner la réflexion universitaire.
Nous refusons que la France suive cette pente. Nous refusons que le Collège de France devienne le réceptacle d’une telle dérive. Nous affirmons que la mission des universités et des institutions de recherche n’est pas de conforter le pouvoir, mais d’éclairer la société.
Nous appelons le Collège de France à revenir sur sa décision et à garantir la tenue de ce colloque dans le respect de la liberté intellectuelle. Nous appelons le ministère à honorer son devoir de protection de la recherche, non à en devenir le censeur. Et nous appelons la communauté scientifique tout entière, en France et en Europe, à défendre fermement le principe fondateur de toute science : le droit de penser librement.
Parmi les signataires : Michel Agier, anthropologue, directeur d’études EHESS ; Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po ; Frédéric Bauden, professeur à l’université de Liège ; Jean-François Bayart, professeur à l’IHEID (Genève) ; Sophie Bessis, historienne ; Karim Emile Bitar, enseignant à Sciences Po ; Françoise Briquel-Chatonnet, membre de l’Institut ; Judith Butler, professeure distinguée à l’université de Californie ; Bernard Chazelle, professeur à Princeton ; Delphine Dulong, professeure à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne ; François Héran, professeur honoraire au Collège de France ; Pierre-Cyrille Hautcœur, directeur d’études à l’EHESS ; Vincent Lemire, professeur à l’université Gustave Eiffel ; Maurice Sartre, professeur honoraire à l’université de Tours. Liste complète des signataires à retrouver ici