Justice. Se débarrasser légalement d’un rival politique en Afrique : mode d’emploi
Les États africains ont de plus en plus recours à des accusations infamantes ou à de longues procédures judiciaires contre leurs opposants, observe “The Economist”, de nombreux exemples à l’appui. Une manière légale de se maintenir au pouvoir.

The EconomistTraduit de l’anglais
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“Le précédent le plus dangereux de toute l’histoire politique du Sénégal” : voilà comment El Malick Ndiaye, porte-parole du principal parti d’opposition a décrit la décision du Conseil constitutionnel du pays. Et il pesait ses mots. Le 20 janvier, le Conseil constitutionnel du Sénégal a décidé qu’Ousmane Sonko, leader de l’opposition, ne pouvait pas se présenter à l’élection présidentielle parce qu’il avait été condamné pour diffamation. [Le président sénégalais, Macky Sall, a décidé, le 3 février, du report au 15 décembre 2024 des élections initialement prévues le 25 février.]
Sonko, qui est actuellement en prison et dont le parti a été dissous, a également été jugé coupable de “corruption de la jeunesse”, c’est-à-dire de comportement immoral avec une personne de moins de 21 ans. Selon lui, cette décision de justice et les nouvelles accusations dont il est victime – il est notamment accusé de fomenter une insurrection – sont motivées par des objectifs politiques. Ce que le gouvernement dément.
L’éviction de Sonko et d’autres candidats de la course à la présidentielle est mauvais signe pour la démocratie sénégalaise, longtemps considérée comme un rempart de stabilité dans une région troublée. Ces manœuvres s’inscrivent également dans une tendance de plus en plus répandue en Afrique qui consiste à instrumentaliser les tribunaux pour limiter le nombre de rivaux potentiels et ainsi permettre aux partis au pouvoir d’y rester, souvent en mettant en examen des candidats d’opposition. Une stratégie qui érode la confiance des citoyens dans la démocratie et la justice.
Accusations de terrorisme ou d’abus sexuels
Les politiques en Afrique, comme partout ailleurs, ne sont pas des saints. Pour autant, on pourrait finir par croire que les dirigeants de l’opposition sont particulièrement vicieux étant donné la fréquence avec laquelle ils se retrouvent devant la justice. Les accusations portées contre eux sont souvent très graves.
Les inculpations pour terrorisme sont ainsi très répandues. Au Bénin, une leader de l’opposition [Les Démocrates], Reckya Madougou, a été condamnée à vingt ans de prison [en décembre 2021] – par un tribunal spécial sur la délinquance financière et le terrorisme mis en place par le président – pour avoir financé des activités terroristes. En Tanzanie, Freeman Mbowe [Parti pour la démocratie et le progrès], le principal dirigeant de l’opposition, a passé plusieurs mois en prison pour terrorisme, des charges qui ont ensuite été abandonnées en 2022. En Tunisie, Rached Ghannouchi, chef de l’opposition [du parti islamiste Ennahda], a été condamné [en avril 2023] par contumace à un an
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Au Tchad, Yaya Dillo, opposant et cousin du président, tué par l’armée
Les autorités ont reconnu, jeudi, que l’opposant à la tête du Parti socialiste sans frontières est mort dans l’assaut des militaires, la veille, au siège de son mouvement.
Par Carol Valade (N’Djamena, correspondance)Publié le 29 février 2024 à 19h51, modifié hier à 12h58
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L’état du bâtiment, transformé en gruyère de béton, tranche avec le calme revenu, jeudi 29 février, dans la capitale tchadienne. Après s’être empressés de rejoindre leur domicile ou tout ce qui pouvait faire abri la veille, la plupart des habitants sont retournés vaquer à leurs activités. Comme si de rien n’était.
Le nombre d’impacts et la largeur des trous dans les murs témoignent pourtant de l’intensité des tirs. Aux environs de 13 h 30, mercredi, l’armée a donné l’assaut aux locaux du Parti socialiste sans frontières (PSF). Durant près d’une heure, des rafales d’armes automatiques et de sourdes détonations ont secoué le centre-ville de N’Djamena.
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Dans la soirée, une photo du corps de l’opposant Yaya Dillo, le président du PSF, un orifice dans la tempe droite, a commencé à circuler sur les réseaux sociaux. Les autorités ont officialisé, jeudi, sa mort, par la voix du procureur de la République près le tribunal de grande instance de N’Djamena, Oumar Kebellaye. Les événements ont fait « des dizaines de blessés et de morts » et « 26 personnes sont interpellées », a-t-il précisé.
Profonde rancœur
Yaya Dillo était accusé d’avoir fomenté l’agression du président de la Cour suprême, le 19 février, puis d’avoir mené, la veille de sa mort, un mouvement de protestation devant le siège de l’Agence nationale de sécurité, les services de renseignement, qui a fait plusieurs victimes.
La carrière de Yaya Dillo, 49 ans, neveu de feu le président Idriss Déby et cousin de son successeur, Mahamat Idriss Déby, aura été une suite d’allers-retours entre les cercles du pouvoir et la rébellion armée. Son premier fait d’armes politique fut son opposition publique à la modification constitutionnelle qui permit à son oncle de se maintenir au pouvoir en dépit de la limitation des mandats. Il n’a alors pas 30 ans et prend, comme nombre de dissidents tchadiens, les armes et la route du Soudan voisin. Les deux hommes finissent toutefois par se réconcilier et M. Dillo rentre au pays, après que les rebelles de l’Union des forces de la résistance échouent de justesse à prendre le pouvoir par les armes, en février 2008.
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Il occupe alors différents postes au sein du gouvernement jusqu’à ce que, au début de l’année 2021, il décide d’affronter une nouvelle fois le président Déby, mais dans les urnes. D’abord verbale et politique, l’escalade prend une tournure dramatique lorsqu’un commando de la direction générale de service de sécurité des institutions de l’Etat (DGSSIE), la garde prétorienne du régime, tente de l’interpeller à son domicile. Sa mère et l’un de ses fils sont tués dans l’opération.
C’était le 28 février 2021, trois ans, jour pour jour, avant la mort de Yaya Dillo, et l’homme à la tête du commando venu l’arrêter s’appelle Mahamat Idriss Déby, le fils du président. Ce dernier succédera à son père, tué au front en avril 2021, deux mois plus tard. Si la mort de son oncle lui offre la possibilité de rentrer au pays après un court exil, Yaya Dillo en conservera une profonde rancœur.
« Il était le dernier opposant radical issu du clan au pouvoir »
Sur la carte politique tchadienne, Yaya Dillo n’était pas un opposant comme un autre. Il était pour le pouvoir un ennemi de l’intérieur, doté, entre autres, de réseaux solides au sein de l’ethnie zaghawa, dont était issu Idriss Déby, qui tient notamment un bon nombre des postes sécuritaires du pays. Un ministre raconte ainsi, sous couvert d’anonymat, que, deux semaines avant sa mort, « Yaya Dillo a débarqué dans mon bureau armé d’un pistolet et accompagné par trois véhicules remplis d’hommes en armes pour un litige sur un terrain. Tu ne peux pas constamment défier l’autorité de l’Etat sans en subir les conséquences. Dillo est allé trop loin dans ses provocations ».
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« Il était le dernier opposant radical issu du clan au pouvoir, résume le sociologue Ladiba Gondeu. Il ne mâchait jamais ses mots lorsqu’il s’agissait de dénoncer les dérives du régime car il était certain d’être protégé par ses liens familiaux et ses soutiens dans l’armée. »
Mais, ces derniers mois, des évolutions majeures sont intervenues au Tchad. « Le jeune président de transition a introduit du métissage ethnique dans l’appareil étatique et sécuritaire, monopolisé, sous le règne de son père, par le clan zaghawa », relate un observateur local. L’assaut contre le siège du PSF n’a ainsi pas été mené par la DGSSIE, dirigée désormais par le général Tahir Erda, fidèle compagnon d’Idriss Déby et beau-frère de Yaya Dillo, mais par la Force d’intervention rapide, un corps nouvellement créé avec, à sa tête, un intime du président de transition. « Cela risque d’ouvrir un conflit avec la vieille garde, qui ne veut pas perdre ses prébendes, mais le rééquilibrage voulu par le président est inévitable », précise le ministre précédemment cité.
Les jours qui viennent verront-ils une escalade de la violence et la poursuite du cycle de représailles ? Ou bien les membres de la famille finiront-ils par sceller une paix des braves ? Il est encore trop tôt pour le dire, mais les conséquences de ce décès sont aussi politiques. A moins de dix semaines de l’élection présidentielle, fixée au 6 mai, « s’en prendre à Yaya Dillo est un moyen de faire taire toute dissidence au nord du pays », estime Ladiba Gondeu, chercheur.
Difficile d’identifier un adversaire capable de concurrencer Mahamat Idriss Déby
Lors d’une conférence de presse, jeudi, le secrétaire général du Mouvement patriotique du salut, le parti fondé par Idriss Déby, Mahamat Zen Bada Abbas a eu des mots très durs pour le défunt opposant : « De prétendus acteurs politiques ont tenté de saper le processus de transition au moment où il arrive à son terme », a-t-il déclaré avant de réaffirmer son soutien au président de la transition, le candidat choisi par le parti pour l’élection.
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En l’absence de Yaya Dillo, et alors que l’un des plus farouches opposants au régime, Succès Masra, a finalement succédé à un autre opposant, Saleh Kebzabo, au poste de premier ministre, il paraît désormais difficile d’identifier un adversaire capable de concurrencer Mahamat Idriss Déby. « La reconfiguration de l’espace politique tchadien est en cours, conclut M. Gondeu. On va vers un système plus autoritaire et plus exclusif. » Et probablement vers une élection présidentielle au résultat connu d’avance.