« Psychologiquement, ça reste assez dur » : à Paris, le centre de santé René-Laborie a trouvé un repreneur
Après la reprise de son activité par SoMeD Santé, le centre de soins a rouvert ses portes le 17 avril. Mais ses salariés restent marqués à vif par la liquidation.
Par Catherine Quignon Publié le 28 avril 2023 à 15h46, modifié le 28 avril 2023 à 16h13
Temps de Lecture 2 min. https://www.lemonde.fr/economie/article/2023/04/28/psychologiquement-ca-reste-assez-dur-a-paris-le-centre-de-sante-rene-laborie-a-trouve-un-repreneur_6171400_3234.html
Les patients ont regagné les sièges de la salle d’attente, les blocs d’ordonnances ont retrouvé leur place sur les bureaux des praticiens. Alors que la fermeture du centre de santé René-Laborie menaçait l’emploi de 135 salariés, l’activité a finalement trouvé un repreneur.
Le tribunal judiciaire de Paris a retenu l’offre du groupe SoMeD Santé, un gestionnaire privé de centres de soins, pour la reprise des activités de cet établissement, situé au cœur du 2e arrondissement parisien. L’ancien gestionnaire, la mutuelle uMEn, reste propriétaire des murs, devenant le bailleur.
Suite à la réouverture de l’établissement, le 17 avril, 102 salariés ont finalement retrouvé leur poste. Mais le choc de la liquidation a laissé des traces dans les esprits. « Bien sûr, on est content de retrouver du travail, mais psychologiquement ça reste assez dur, témoigne une salariée, qui préfère rester anonyme. C’est aussi un nouvel employeur que l’on ne connaît pas. Il faut essayer d’avancer ensemble. »
Comme d’autres cabinets leur tendaient les bras, plusieurs praticiens ont préféré partir. D’autant que les employés du centre laissent quelques plumes dans la procédure de liquidation : « On ne peut pas avoir de congés pendant un an et on refuse de nous payer les congés que l’on n’avait pas pris », se désole la salariée.
Un « gros challenge »
SoMeD ayant dû réinvestir les lieux avec plusieurs semaines de retard, le centre est resté sans activité pendant ce temps. Toutefois, SoMeD a accepté de verser intégralement le salaire du personnel administratif sur cette période.
Habituellement payés à l’acte, les praticiens ont quant à eux été rémunérés selon le tarif conventionnel, « c’est-à-dire trois cacahuètes », fulmine cet autre salarié, sous le couvert de l’anonymat.
Encore très affecté par la liquidation, ce dernier déclare « faire le dos rond » en attendant de trouver un poste ailleurs et craindre « l’escarcelle d’une santé privatisée et financiarisée ».
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Jeune acteur sur le segment de la gestion des centres de santé, SoMeD prévoit de maintenir l’offre de soins du centre en secteur conventionné. « Nous avons à cœur de faire redémarrer l’activité du centre, indique au Monde la nouvelle direction. C’est un gros challenge. » Quant aux anciens patients, « on ne peut pas les recontacter officiellement pour les informer de la réouverture, parce que la réglementation est très stricte en ce qui concerne la publicité dans le secteur médical. Mais le bouche-à-oreille les fait revenir ».
La gestion par la mutuelle uMEn du centre de santé, qui s’était retrouvé déficitaire d’un à deux millions par an, avait été dénoncée par les syndicats.** Ont été notamment pointés du doigt les investissements massifs concédés dans la rénovation des locaux.
Laurent Joseph, le président d’uMEn, a déclaré dans un communiqué se « réjoui[r] de cette reprise », tout en mettant de nouveau en cause « la nécessité de revoir les modèles de financement pour pérenniser en France l’accès à des soins au tarif conventionné sans dépassement d’honoraires, avec prise en charge du tiers payant ».
NBDr Jean SCHEFFER:
« Habituellement payés à l’acte, les praticiens ont quant à eux été rémunérés selon le tarif conventionnel, « c’est-à-dire trois cacahuètes », fulmine cet autre salarié, sous le couvert de l’anonymat. »
Je ne comprends pas cette phrase, le centre mutualiste ne devait pas surement accepter des dépassements d’honoraires de leurs praticiens rémunérés à l’acte ? Et ce alors que la dernière phrase de l’article rapporte un commentaire d’un ancien responsable mutualiste qui parle de » la nécessité de revoir les modèles de financement pour pérenniser en France l’accès à des soins au tarif conventionné sans dépassement d’honoraires, avec prise en charge du tiers payant« .
*Dans la Drôme, la médecine générale s’ouvre à un géant de la santé privé
Le groupe Ramsay Santé a ouvert, à Pierrelatte, son premier centre de santé en France et expérimente un nouveau mode de rémunération des médecins.
Par Angela Bolis(Pierrelatte (Drôme), envoyée spéciale)Publié le 26 avril 2022 à 01h31, modifié le 26 avril 2022 à 10h57
Temps de Lecture 6 min. https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/04/26/dans-la-drome-le-secteur-prive-fait-son-entree-dans-la-medecine-generale_6123658_3224.html

A Pierrelatte, c’est peu de dire que le nouveau centre de santé était attendu. Trois jours après son ouverture, le 31 janvier, le carnet de rendez-vous d’Anne Dubois, médecin généraliste, était déjà plein jusqu’au mois de juin. Dans cette petite ville de la Drôme, l’offre de soins était « catastrophique », selon le maire (divers droite) Alain Gallu : « On avait cinq médecins pour 14 000 habitants, et aucun de garde depuis des années. On a tout fait pour l’accueillir. »
Et peu importe que ce centre d’un nouveau genre soit géré par le groupe Ramsay Santé, filiale européenne du géant australien Ramsay Health Care et leader de l’hôpital privé en France. Peu importe, aussi, qu’il inaugure l’entrée du privé à but lucratif dans le champ de la médecine de ville. « Quand on a une rage de dent un vendredi soir, ce n’est pas le sujet pour le patient », balaie l’édile.
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Le centre de soins primaires (accès aux soins, prévention…) de Pierrelatte est le premier d’une expérimentation pilotée par le ministère de la santé et la Caisse nationale de l’Assurance-maladie dans le cadre de l’article 51 de la loi de financement de la Sécurité sociale, permettant de tester des innovations dans l’organisation du système de santé.
Et, en l’occurrence, un nouveau mode de rémunération des soignants. Le principe : l’Assurance-maladie verse un forfait au centre, calculé en fonction du nombre et du profil de ses patients – le coût des soins n’est pas le même pour un octogénaire diabétique ou un trentenaire sans pathologie chronique. A partir de cette somme, le centre salarie une équipe de médecins et d’autres professionnels de santé.
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Outre Pierrelatte, ce modèle sera testé par Ramsay Santé dans quatre autres centres des régions Auvergne-Rhône-Alpes et Ile-de-France, tous situés dans des déserts médicaux. Il est censé apporter une solution à la pénurie de médecins, qui devrait se poursuivre jusqu’en 2030 et devient particulièrement alarmante dans certaines zones. S’il démontre son efficacité d’ici à cinq ans, il entrerait dans le droit commun français. Ramsay Santé veut prendre de l’avance : il pourrait ouvrir d’autres centres – une centaine au maximum – dans les années à venir et ambitionne de racheter ceux de la Croix-Rouge en Ile-de-France.
Partage des tâches
Dans le centre de santé de Pierrelatte, tout est fait pour optimiser le temps médical. Dans quelques mois, quatre médecins y exerceront, épaulés par plusieurs infirmières. Celles-ci sont en première ligne pour recevoir le patient, le prendre en charge ou l’orienter vers d’autres soignants.
« Le médecin n’est plus un soliste mais un chef d’orchestre, explique François Demesmay, directeur innovation médicale chez Ramsay Santé. Il fait ce qu’il est le seul à pouvoir faire, et délègue le reste aux infirmières, aux psychologues, aux assistantes sociales… » Grâce à ce partage des tâches, « on espère soigner 50 % de patients de plus par médecin », calcule Janson Gassia, directeur des soins primaires. La télémédecine fera aussi partie de l’équation. Le centre devrait accueillir à terme au moins 7 000 patients.

La rémunération au forfait doit aussi permettre de consacrer plus de temps à la prévention et à l’éducation thérapeutique (accompagnement des patients atteints de pathologie chronique). « Ces actes ne sont pas valorisables dans le cadre du paiement à l’acte, et très difficiles à mener dans un cabinet classique, où le médecin est seul et débordé », explique Janson Gassia.
Le modèle est directement inspiré de la Suède, où Ramsay Santé est déjà très implanté, avec 10 % de la population soignée dans ses centres. « Tous les indicateurs de santé sur les maladies chroniques sont meilleurs là-bas », affirme M. Gassia.
Autre atout, selon le groupe : le travail en équipe et le salariat apporteraient des conditions d’exercice plus attractives pour les médecins, dans des zones où leur recrutement est compliqué. « Le modèle du médecin de campagne qui travaille seul, sept jours sur sept, et reste lié à sa patientèle toute sa vie, c’est fini », affirme le directeur des soins primaires à Ramsay Santé. Cette évolution est d’ailleurs prise en compte bien au-delà de l’expérimentation de Ramsay Santé : les regroupements de médecins libéraux ou salariés dans des centres et des maisons de santé progressent partout, parfois à l’initiative des élus locaux.
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Mais les contraintes économiques pèsent fortement sur ces projets, alors qu’un groupe comme Ramsay Santé a une assise financière qui lui permet d’investir et de tenir plusieurs années avant d’atteindre un équilibre économique. « Ce projet a au moins l’intérêt de montrer le sous-financement des soins primaires en France, relève Jacques Battistoni, président du syndicat de médecins généralistes MG France. Le cadre actuel ne permet plus aux médecins d’embaucher des collaborateurs et de réorganiser l’offre de soins sur le territoire en lien avec les pouvoirs publics. »
« Logique marchande »
Les soins primaires « ont été laissés à l’abandon par les précédents gouvernements, et cela laisse le champ libre au privé, alors qu’il faudrait que ce soit l’Etat qui organise ce maillage territorial. Est-ce à des grands groupes de sauver les déserts médicaux ? », interroge de son côté Hélène Colombani, présidente de la Fédération nationale des centres de santé.
Le dispositif de Ramsay découle d’ailleurs d’une autre expérimentation nationale, également sur la rémunération au forfait, et suivie par seize centres et maisons de santé déjà existants. Parmi les 119 expérimentations retenues dans le cadre de l’article 51, 5 % sont menées par des sociétés privées, selon le ministère de la santé. Qui précise que ces sociétés peuvent « gérer un centre de santé, mais cette gestion ne peut être lucrative » : il leur est interdit de redistribuer leurs bénéfices à des actionnaires.

Les organisations professionnelles s’interrogent en tout cas sur le maintien de la qualité des soins face aux exigences de rentabilité du groupe. « La garantie de la qualité ? C’est moi, mon éthique, je pratique exactement la même médecine que dans n’importe quel cabinet », rétorque Anne Dubois, première médecin à travailler dans le centre de soins de Pierrelatte.
Autre interrogation : Ramsay Santé créera-t-il des ponts entre ses centres de soins et ses hôpitaux ? – à Pierrelatte, par exemple, une clinique du groupe est implantée juste à proximité. « Des liens, il y en aura, mais le patient et le médecin seront libres de faire leur choix avec les autres structures, privées ou publiques », assure François Demesmay.
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Plus largement, l’intérêt de Ramsay Santé pour les soins de proximité s’inscrit dans une stratégie globale du groupe qui, après les cliniques, souhaite poursuivre son développement dans d’autres secteurs de la santé. « On veut être le partenaire des patients pendant toute leur trajectoire de vie », explique M. Demesmay.
L’entreprise exerce déjà la médecine de ville dans les quatre autres pays européens où elle est implantée. En Suède et au Danemark, le groupe se revendique déjà comme le leader des soins primaires grâce aux rachats du suédois Capio en 2018 et du danois WeCare en 2021. En Allemagne, au contraire, le groupe a préféré céder ses activités, jugeant qu’il serait « très complexe », dans ce pays, d’accomplir sa stratégie « visant à renforcer sa présence dans les territoires où il a la capacité de devenir un leader dans le secteur de la santé ».

Cette dynamique inquiète Jérôme Marty, médecin et président du syndicat de l’Union française pour une médecine libre : « A force de rachats et de concentration, on arrivera au final à une santé privée avec une logique marchande, dominée par quelques grands groupes qui tiennent toutes les filières du soin. »
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Mercredi 20 avril, le fonds d’investissement KKR a déposé une offre publique d’achat sur la maison mère Ramsay Health Care pour un montant de 13 milliards d’euros. Ce fonds américain est déjà le premier actionnaire d’Elsan, qui domine avec Ramsay Santé l’hospitalisation privée en France. Et qui s’intéresse désormais, comme son concurrent, à la médecine de ville : il doit lui aussi ouvrir cette année son premier centre de soins primaires, à Saint-Denis.
Angela Bolis(Pierrelatte (Drôme), envoyée spéciale)
**Le centre de soins René-Laborie, à Paris, menacé de fermeture : « un énorme choc » pour les salariés
Une possible liquidation judiciaire risque de laisser sur le carreau les 135 salariés de cet établissement de santé mutualiste.
Par Catherine Quignon Publié le 08 février 2023 à 15h13, modifié le 08 février 2023 à 17h17
Temps de Lecture 2 min. https://www.lemonde.fr/emploi/article/2023/02/08/un-enorme-choc-a-paris-le-centre-de-soins-rene-laborie-menace-de-fermeture_6161032_1698637.html

« Une longue série d’improvisations et de fuite en avant » : dans un courrier envoyé en interne, le 8 février, aux salariés du centre de santé mutualiste René-Laborie, les élus du comité social et économique (CSE) de l’établissement n’ont pas de mots assez durs pour qualifier la gestion de leur direction, responsable, selon eux, de sa mort annoncée.
Situé au cœur du 2e arrondissement parisien, cet établissement, qui accueille principalement des professionnels de la presse et de la communication, est entré en cessation de paiement le 1er février. Afin de statuer sur le sort de ce centre de santé, géré par la mutuelle uMEn, une audience au tribunal judiciaire est programmée le jeudi 9 février. Une possible liquidation menace de laisser sur le carreau les cent trente-cinq salariés du centre, fréquenté par environ 75 000 personnes par an.
« Ça a été un énorme choc » : pour cette salariée comme pour ses collègues, rien, ou presque, ne laissait présager un tel fiasco. Sur le site du centre de soins, les offres de recrutement pour des postes de dentiste, de gynécologue, de dermatologie… n’ont toujours pas été retirées. « Quand le commissaire aux comptes a déclenché l’alerte le 22 novembre 2022, personne ne s’est vraiment inquiété », vitupère ce membre du CSE qui, comme les autres salariés interrogés par Le Monde, a préféré rester anonyme. Ses patients paient le prix des difficultés traversées par l’établissement : « Comme des fournisseurs ne sont plus payés, j’ai des patients qui ne reçoivent plus leurs prothèses ».
Déficit d’un à deux millions d’euros par an
« On nous disait que la mutuelle participerait au comblement des déficits, qu’ils rechercheraient de nouveaux partenaires. Mais ils n’en ont pas trouvé », déplore un de ses collègues. Aux yeux des élus du personnel, le début de la fin remonte à la sortie de la mutuelle uMEn du giron du groupe Audiens, en 2017, pour des questions de gouvernance.
Selon des délégués syndicaux, le centre de soins a alors connu, dès la première année, un déficit à hauteur d’un à deux millions d’euros par an, pour un chiffre d’affaires annuel d’environ dix millions. « En cinq ans, on a eu cinq directeurs. On a 34 % de turn-over chez nous : c’est dire s’il y a des problèmes de gestion », ironise le membre du CSE.
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En vrac, le courrier adressé au personnel par les élus du CSE fustige des achats auprès de « fournisseurs non compétitifs ou sans mise en concurrence », des « recrutements inappropriés », des primes versées sans véritable justification et un « manque d’anticipation » concernant la gestion de l’établissement. Le centre « a continué son train de vie dispendieux dans l’espoir de trouver des partenaires… sans résultat ». Sollicitée, la direction du centre de soins n’a pas souhaité s’exprimer.
Travaux de modernisation
Privé mais à but non lucratif, ce centre de santé n’est pas le premier qui connaisse des difficultés financières. Vitrine de la mutuelle uMEn, l’établissement avait pourtant bénéficié de travaux de modernisation récents : en septembre 2021, les locaux flambant neufs avaient été inaugurés en grande pompe, pour un budget initialement prévu de quatre millions d’euros. « Il en a finalement coûté le double », se désole le membre du CSE.
Quel avenir pour les cent trente-cinq salariés du centre ? « Lors de la réunion du CSE, l’avocat qui représente la direction disait qu’au vu des chiffres, il y avait peu d’espoir pour un redressement », regrette son collègue. Face à la multiplication des centres de soins à but lucratif et aux dérives de gestion de plusieurs de ces établissements, que les députés cherchent à encadrer, « un centre mutualiste a pourtant toute sa place dans le système de santé », plaide l’élu du personnel.
Voir aussi:
https://environnementsantepolitique.fr/2023/03/10/centre-de-sante-du-centre-hospitalier-de-vierzon/